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Comment mesurer la pauvreté ?
Entretien avec Fabrice Lenglart


par , le 19 décembre 2025


La statistique publique constitue un repère indispensable pour le débat et l’information au service de la société, Fabrice Lenglart, directeur général de l’Insee, montre sa contribution à la mesure de la pauvreté et à l’analyse de ses tendances récentes.

Fabrice Lenglart

Fabrice Lenglart est un ancien élève de l’École polytechnique et de l’ENSAE. Il est également titulaire d’une maîtrise de philosophie obtenue à Paris I et de l’agrégation de mathématiques.

Après avoir occupé divers postes au sein de la statistique publique, et exercé également à la direction générale du trésor entre 1999 et 2005, il a été nommé commissaire général adjoint de France Stratégie en 2016 en en 2019 rapporteur général de la réforme du revenu universel d’activité. De 2020 à 2025 il dirige la DREES. Il est directeur général de l’Insee depuis le 30 juin 2025.


Prise de vue & montage : A. Suhamy.

Extraits de l’entretien

La Vie des idées : Qui êtes-vous ?

Fabrice Lenglart : Je suis actuellement directeur général de l’INSEE, l’institution qui en France produit les statistiques de référence sur la vie économique et sociale et sur la société française d’une façon générale. L’INSEE, c’est un institut mais c’est aussi une véritable institution, parce que produire l’information statistique de référence sur l’ensemble de la société et de l’économie françaises, c’est offrir un véritable service public, c’est-à-dire offrir de l’information au grand public et aux décideurs sur beaucoup de sujets différents, afin qu’on puisse débattre des sujets et éventuellement en tirer des conclusions et agir sur le réel, notamment en matière de politique publique.

On peut peut-être ajouter que l’INSEE n’est pas le seul producteur de statistiques publiques en France. En fait, il existe ce qu’on appelle un système de statistiques publiques, qui est constitué par l’INSEE d’une part, mais également par un certain nombre d’entités dans chaque ministère, qu’on appelle des services statistiques ministériels. Par exemple, avant de prendre la tête de l’INSEE, j’étais responsable de la DREES, qui est le service statistique ministériel au sein du ministère en charge de la santé et des politiques de solidarité.

On parle bien d’un véritable système statistique public. Il fait système parce que d’abord les hommes et les femmes qui le composent ont en général le même type de formation. Ils se connaissent bien souvent et circulent dans ce système. J’en suis un exemple mais il y en a de nombreux autres. Et l’INSEE, au fond, est un peu le navire amiral, c’est-à-dire qu’il coordonne l’action des services statistiques ministériels et il porte la voix de ce système statistique français au niveau européen, parce que le système statistique français lui-même fait partie de ce qu’on appelle le système statistique européen, qui lui-même est coordonné par une direction de la Commission européenne, Eurostat. Le métier de statisticien public suit une certaine éthique, il a des valeurs, et en particulier l’indépendance professionnelle des statisticiens publics est inscrite dans le droit, à la fois le droit français et le droit européen§.

La vie des idées : Qu’est-ce que l’indépendance professionnelle ?

Fabrice Lenglart : Cela veut dire qu’en tant que directeur général de l’INSEE, je suis responsable de l’ensemble du processus de production des statistiques publiques : leur conception, la façon dont on va construire les chiffres, en faisant des enquêtes, en utilisant des données administratives, et également la façon dont on les diffuse et dont on les fait parler. De ce point de vue-là, je réponds de la qualité, en tant que directeur général de l’INSEE, de l’ensemble de ces statistiques et donc je ne réponds pas au ministre. L’INSEE, lorsqu’il publie des statistiques, a un calendrier de diffusion qui est publié à l’avance, et ces statistiques sont sous embargo : en général, lorsqu’on publie une statistique pour un jour donné, le ministre n’est informé au mieux que la veille au soir.

La vie des idées : Comment définir la pauvreté ?

Fabrice Lenglart : Comme beaucoup de notions utilisées par tout le monde, lorsqu’il s’agit de mesurer un phénomène d’un point de vue statistique, il faut d’abord convenir de la façon dont on va s’en emparer. Cela suppose de discuter avec les personnes qui connaissent le phénomène en question. Prenons le cas de la pauvreté : on va discuter en particulier avec des associations qui sont aux côtés des personnes de condition modeste, éventuellement aussi avec ces personnes elles-mêmes, et on essaie de définir des critères qui vont permettre d’apporter une mesure. Un phénomène dont tout le monde parle doit, à un moment donné, être encadré par un système d’information et une convention de mesure. C’est valable pour la pauvreté, comme pour le pouvoir d’achat par exemple.

S’agissant de la pauvreté, la première chose à dire, c’est que c’est un concept évidemment très important et une réalité très importante. Il y a plusieurs façons dont les statisticiens cherchent à l’appréhender. La première, c’est ce qu’on appelle la pauvreté monétaire. Les statisticiens cherchent à convenir d’un seuil de niveau de vie monétaire en dessous duquel une personne va être qualifiée comme pauvre. En France, comme en Europe, puisqu’il s’agit d’une définition harmonisée, on considère qu’une personne vit sous le seuil de pauvreté si son niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie médian.

Pour comprendre, il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on appelle le niveau de vie. Pour juger du niveau de vie d’une personne, il faut la replacer au sein de son ménage. Si elle vit seule, le niveau de vie d’une personne seule, c’est tout simplement son revenu disponible : revenus d’activité, revenus du patrimoine, prestations monétaires (allocations familiales, RSA, etc.), moins les prélèvements obligatoires (cotisations sociales, CSG, impôt sur le revenu). Lorsque la personne vit dans un ménage à plusieurs, par exemple en couple, on définit le revenu du ménage puis on le divise non pas par le nombre d’individus, mais par ce qu’on appelle des unités de consommation, car certaines dépenses sont mutualisées. Le premier adulte compte pour 1, le second pour 0,5, les enfants de moins de 14 ans pour 0,3 et ceux de plus de 14 ans pour 0,5. Cela permet de rendre les niveaux de vie comparables et de classer la population.

On cherche ensuite le niveau de vie médian, c’est-à-dire celui qui coupe la population en deux. En France, il est un peu au-dessus de 2 000 €. Le seuil de pauvreté correspond à 60 % de ce niveau, soit environ 1 250 € par mois en 2023. Une personne seule dont le revenu est inférieur à ce montant est comptée comme pauvre d’un point de vue monétaire ; pour un couple, il faut multiplier ce seuil par 1,5, soit environ 1 900 €. C’est ainsi que l’INSEE mesure le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, comme dans les autres pays européens.

En 2023, on estime que 9,8 millions de personnes en France métropolitaine vivent sous ce seuil, soit environ 15,4 % de la population, un peu plus d’une personne sur sept. J’insiste sur le fait qu’il y a une part conventionnelle dans ce seuil de 60 %, on aurait pu en choisir un autre, mais c’est celui qui a été retenu au niveau européen.

Il existe une autre façon de mesurer la pauvreté : la privation matérielle. On mène des enquêtes auprès de la population et on demande aux personnes si, sur un certain nombre d’aspects de la vie quotidienne, elles rencontrent des difficultés (faire face à une dépense imprévue de 1 000 €, partir en vacances, manger certains aliments régulièrement, remplacer du mobilier, etc.). Il existe une liste harmonisée au niveau européen, et au-delà d’un certain nombre de difficultés cumulées, la personne est considérée comme pauvre en conditions de vie matérielle. En France, cet indicateur tourne autour de 13–14 %, proche de la pauvreté monétaire, mais les deux populations ne coïncident pas totalement.

On peut également regarder la pauvreté à travers les prestations sociales. Par exemple, une personne sur dix vit dans un foyer qui touche un minimum social (RSA, minimum vieillesse, AAH, etc.). Ces statistiques sont notamment produites par la DREES.

Mesurer la pauvreté monétaire prend du temps car il faut apparier enquêtes et données fiscales et sociales. Ainsi, le taux de pauvreté 2024 ne sera connu qu’à la mi-2026. En 2023, le taux de pauvreté était de 15,4 %, en hausse de 0,9 point par rapport à 2022, à son niveau le plus élevé depuis près de trente ans. Cela s’explique en partie par la fin des dispositifs exceptionnels de soutien liés au Covid. Sur les vingt dernières années, il était plutôt stable autour de 13–14 %, avec un point bas au début des années 2000, alors qu’il dépasse aujourd’hui 15 %.

par , le 19 décembre 2025

Pour citer cet article :

Nicolas Duvoux, « Comment mesurer la pauvreté ?. Entretien avec Fabrice Lenglart », La Vie des idées , 19 décembre 2025. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Comment-mesurer-la-pauvrete

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