Dossier Histoire

Marc Bloch, l’histoire au Panthéon


Figure tutélaire, résistant et père des Annales, Marc Bloch entre au Panthéon en 2026. L’occasion de comprendre son héritage multiforme à travers le regard des historiens d’aujourd’hui.

Le 23 juin prochain, Marc Bloch fera son entrée au Panthéon. Derrière l’hommage solennel, voire consensuel, le rite républicain, qui élève pour la première fois un historien de métier au rang de « grand homme », agit comme un révélateur. Il expose, en effet, les tensions accumulées depuis près d’un siècle entre l’œuvre savante et multiforme du médiéviste, les témoignages de l’intellectuel d’une guerre à l’autre, la mémoire héroïque du résistant mort pour la France, et des usages politiques toujours disputés. Aussi paraît-il nécessaire d’explorer ces tensions, en partant du postulat que la célébration ne saurait y suffire, et se présente comme un moment propice pour revisiter, avec les outils de l’historien, la fabrique et les enjeux d’un tel héritage.

Figure tutélaire du métier, co-fondateur des Annales, résistant fusillé par la Gestapo, Marc Bloch incarne une certaine idée de l’historien engagé. De son vivant, cette stature n’allait pas de soi : intellectuel éminent, son tempérament ambitieux agaçait certains pairs. Plus encore, l’antisémitisme des années 1930 n’épargne pas son parcours. Ce n’est qu’après sa mort et la fin de la Seconde Guerre mondiale que commence le travail de « canonisation » relevé par Olivier Dumoulin dès 2000, et avant tout mené dans le cadre éditorial des Annales et sous la conduite de son collègue et ami Lucien Febvre.

La redécouverte progressive de l’œuvre de Marc Bloch, rééditée en particulier par la maison Gallimard à partir des années 1980, n’a pas épuisé les débats sur sa spécificité. Le parcours de ses travaux les plus emblématiques permet de mesurer ce processus. Ainsi, étudiant en 1924 le pouvoir guérisseur attribué aux monarques français et anglais dans Les Rois thaumaturges, Marc Bloch pouvait-il imaginer que son propos continuerait à faire référence au XXIe siècle, non seulement pour les historiens du politique, mais pour les chercheurs en sciences sociales, anthropologues, sociologues ou politistes ? Le statut de « classique » se construit dans une réception plastique, par les usages et appropriations successives, génération après génération. De même, les usages publics de la figure de Marc Bloch ne doivent pas faire passer à l’arrière-plan les travaux pour lesquels il était reconnu de son vivant, en particulier sur la féodalité, sur l’histoire économique et sociale, et l’entreprise ambitieuse que constitue la création des Annales en 1929.

À la fin du XXe siècle, et tout particulièrement après la republication du témoignage de Marc Bloch sur la drôle de guerre – L’étrange défaite, reparu chez Gallimard en 1990 – le travail de légitimation savante se double d’une reconnaissance nationale. Celle-ci n’est toutefois pas sans risques, et l’entreprise commémorative tend à figer une « icône », mettant l’accent sur le résistant et le martyr. Dans un contexte politique troublé par les débats sur l’identité et la place de la nation, Bloch a ainsi pu être saisi par des usages politisés, incarnant une figure républicaine exemplaire. Ceux-ci apparaissent cependant illégitimes, tout particulièrement lorsqu’ils effacent les réalités de la persécution antisémite, de l’engagement antifasciste et de la clandestinité résistante. Ainsi, les réflexions morales et les critiques adressées par Bloch à l’égard des élites françaises de l’entre-deux-guerres s’étendent-elles, aussi, aux travers d’un système scolaire alors incapable de remplir sa mission civique.

Aussi l’entrée au Panthéon est-elle l’occasion de mettre en lumière, à partir des engagements multiples de Marc Bloch, le « rôle social » de l’historien, sa mission civique et son rapport aux pouvoirs. Mais ce choix politique éclaire aussi les facettes les moins connues, ou les dernières recherches sur le parcours de Bloch, objet de l’attention d’une communauté historienne qui se considère son héritière, et dont le parcours intellectuel comme la mort tragique font l’objet de nouveaux récits. Ni célébration d’une icône, ni remise en question de son héritage, le présent dossier propose de suivre la leçon de Bloch lui-même, dessinant une histoire qui regarde le passé depuis le présent, « science des hommes dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants » (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien).

par , , le 8 mai

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Bibliographie restreinte

  Marc Bloch, L’étrange défaite. Témoignage écrit en 1940, Gallimard, 1990.
  Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, 2006.
  Marc Bloch, Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre, Gallimard, 2026.
  Marc Bloch, La société féodale, Albin Michel, 2026.
  Olivier Lévy-Dumoulin, Marc Bloch, Les Presses de Sciences Po, 2025 [2000]
 Florence Hulak, Sociétés et mentalités, La science historique de Marc Bloch, Hermann, 2012
  Présentation de l’exposition Marc Bloch et ses livres : entretiens avec Fanny Madeline, Laurent Feller, André Loez, Matis Bloch, exposition présentée à la Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne, du 19 mars au 15 juillet 2026.

Pour citer cet article :

Pauline Guéna & Julien Le Mauff, « Marc Bloch, l’histoire au Panthéon », La Vie des idées , 8 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Marc-Bloch-l-histoire-au-Pantheon

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