Paru en 1924, Les Rois thaumaturges de Marc Bloch est devenu une référence, un classique. Comment se construit une œuvre canonique, partagée et reconnue comme essentielle dans un champ ? Quels sont les ressorts de la longévité scientifique ?
Dossier / Marc Bloch, l’histoire au Panthéon
Paru en 1924, Les Rois thaumaturges de Marc Bloch est devenu une référence, un classique. Comment se construit une œuvre canonique, partagée et reconnue comme essentielle dans un champ ? Quels sont les ressorts de la longévité scientifique ?
Les disciplines de sciences sociales ont toutes leurs ouvrages de références. Publié il y a 102 ans maintenant, le livre de Marc Bloch, Les Rois Thaumaturges, en constitue le prototype. Dans cet épais volume, Bloch, alors professeur à l’Université de Strasbourg, mène une enquête comparative et multiséculaire sur un rituel politique étonnant : le pouvoir guérisseur attribué aux souverains qui touchent les « scrofuleux » dont on sait aujourd’hui qu’ils étaient atteints d’adénopathie cervicale tuberculeuse chronique (communément « écrouelles »). Non seulement il enquête sur le déroulement du rituel politique, mais également sur ses variations dans le temps et son épuisement progressif.
Le rituel se décompose, pour le roi, en France, en deux mouvements : dès le XIIe siècle, un effleurement des affections dermiques et un signe de croix, à quoi s’ajoute, à partir du XVIe siècle, la phrase « le roi te touche, que Dieu te guérisse ». Cet acte singulier est reproduit jusqu’en 1825. Par son objet et par son traitement – le texte de Marc Bloch intègre des éléments d’histoire médicale, religieuse et politique pour examiner la sacralité royale et sa puissance –, cet ouvrage constitue une singularité historiographique. Mais sa réception dans le temps long est brouillée par l’identité de son auteur, connu pour l’innovation éditoriale engagée avec Lucien Febvre : les Annales d’histoire économique et sociale. Celles-ci s’imposent rapidement comme une surface éditoriale de référence, délaissant l’histoire positiviste pour une approche centrée sur les pratiques sociales, les cycles économiques, les effets de la technique, l’importance des croyances…
Il est possible de recomposer des lectures contextualisées d’un texte au statut aussi unique que Les Rois thaumaturges. Nombre de recensions en discutent les apports dès la sortie en français en 1924 [1], puis avec les rééditions (en 1961 et en 1983), et traductions. Aussi peut-on prolonger cet examen jusqu’aux préfaces importantes de Carlo Ginzburg pour l’édition italienne en 1973, et de Jacques Le Goff en 1983, afin de discerner les éléments constitutifs d’un classique. La plasticité de cette réception en permet une appropriation variée, traversant en particulier les frontières disciplinaires, d’autres sciences sociales trouvant dans le livre de Marc Bloch des éléments pour leurs propres enquêtes.
« L’idée d’étudier les rites guérisseurs, et, plus généralement, la conception de la royauté qui s’exprime en eux m’est venue, il y a quelques années, alors que je lisais dans le Ceremonial des Godefroy les documents relatifs au sacre des rois de France. J’étais loin de me représenter à ce moment l’étendue véritable de la tâche à laquelle je m’attelais ; l’ampleur et la complexité des recherches où j’ai été entraîné ont de beaucoup dépassé mon attente. Ai-je eu raison de persévérer néanmoins ? Je crains bien que les personnes auxquelles je confiais mes intentions ne m’aient considéré plus d’une fois comme la victime d’une curiosité bizarre, et somme toute, assez futile. Dans quel chemin de traverse n’étais-je pas allé me jeter ? [...] J’ai pensé pourtant que ce sentier détourné méritait d’être suivi et j’ai cru m’apercevoir, à l’expérience, qu’il menait assez loin. Avec ce qui n’était jusqu’à présent que de l’anecdote, j’ai estimé qu’on pouvait faire de l’histoire. »
Marc Bloch, Les Rois thaumaturges, rééd. Paris, Gallimard, 1983, p. 18.
La question de l’effectivité du pouvoir et de ses manifestations est à l’origine de la réflexion de Marc Bloch, pour rompre avec les études classiques et trop sèches d’histoire politique. Souhaitant dépasser le regard sur les « vicissitudes du pouvoir des grandes dynasties […] pour comprendre ce que furent les monarchies d’autrefois, pour rendre compte surtout de leur longue emprise sur l’esprit des hommes », Marc Bloch décide de s’écarter d’objets tels que « le mécanisme de l’organisation administrative, judiciaire, financière », ou les formulations de « quelques grands théoriciens ». Aussi s’efforce-t-il de « pénétrer les croyances et les fables qui fleurirent autour des maisons princières [2] ».
Pour atteindre son objectif d’une « contribution à l’histoire politique de l’Europe, au sens large, au vrai sens du mot [3] », il faut ainsi à Bloch comprendre la « conception de la royauté “mystique” » qui n’est pas saisissable pour les outils classiques de l’histoire : « seule l’ethnographie comparée semble capable d’apporter sur elle quelque lumière [4] ». Car l’enquête suppose d’étudier finement « tout ce groupe de superstitions et de légendes qui forme le “merveilleux” monarchique [5] ».
Bloch engage donc une réflexion profonde sur les processus de croyances collectives, leurs points d’appui et les mécanismes les entretenant, en France et en Angleterre. Se concentrant d’abord sur le Moyen Âge, il montre comment le rite se coagule à partir de la jonction entre « une pensée individuelle sûre d’elle-même » (la puissance du roi) et « l’expression de forces sociales profondes et obscures [6] ». Puis, il dévoile le déploiement des rites thaumaturgiques, et leur progressive obsolescence à la fin de l’époque moderne, insistant sur le fait que, au-delà des seuls bouleversements politiques et des révolutions, « la foi dans le caractère surnaturel de la royauté, presque sans qu’il y parût, avait été profondément ébranlée dans les âmes [7] ». Enfin, Bloch tente de rendre raison de l’efficacité d’une pratique surnaturelle, concluant qu’« il est difficile de voir dans la foi au miracle royal autre chose que le résultat d’une erreur collective [8] ».
Cherchant à caractériser leurs traits communs dans le champ littéraire, Alain Viala rappelait que « les classiques sont des auteurs et œuvres intégrés par l’institution littéraire et notamment par l’institution scolaire. Ils y sont les représentants de la littérature légitime dans sa fonction doxique (modèles, vecteurs de normes) [9] ». Le processus classificatoire repose sur un travail de « légitimation » articulé à « une audience suffisante, un certain succès […] et la reconnaissance par les pairs[…] [10] ». Empruntant à la sociologie bourdieusienne le concept d’habitus (l’intériorisation des règles et codes du monde social), l’historien de la littérature plaçait le classique dans ce vaste réseau de « modèles », de « valeurs sûres […] qui durent [11] ».
Certains traits idéaux-typiques du classique littéraire se retrouvent en sciences sociales. D’abord, la validation par les pairs : pour qu’une œuvre dure, il faut qu’elle soit reconnue comme exceptionnelle ou d’une importance cruciale par les premieres lecteurrices. Ensuite, sa force historiographique (objet inédit, analyse innovante) impose le classique comme une référence pour les historiennes (qui s’y confrontent ou y puisent des ressources théoriques et empiriques). Enfin, dans l’ordre académique, une grande partie de la formation en histoire (et dans les autres sciences sociales) consiste à revisiter les classiques – de La Méditerranée de Fernand Braudel au Goût de l’archive d’Arlette Farge, en passant par Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby ou Les Enfants d’Athéna de Nicole Loraux. Même restitués dans leur contexte de publication, ces ouvrages s’imposent comme des modèles d’œuvres significatives. Synthèses et manuels ne manquent d’ailleurs pas de situer Les Rois thaumaturges parmi les ouvrages d’exception [12], jusque dans les années récentes – un ouvrage d’initiation insistant par exemple sur l’importance des postulats de Bloch quant à la « pertinence d’observations anthropologiques pour étudier le Moyen Âge européen » [13].
Partout, le livre de Bloch est présenté dans sa dimension novatrice à la fois par son approche de l’anthropologie et par la perspective inédite sur le politique qu’il propose. Au-delà même de l’aire historiographique française, Peter Burke considère que l’ouvrage de Marc Bloch « peut être considéré, à juste titre, comme l’une des grandes œuvres historiques de notre siècle » [14].
Dès sa sortie, en 1924, le livre de Marc Bloch fait date. Si les recensions sont globalement positives, ces lectures ne font pas l’impasse sur les limites de l’œuvre, ni sur quelques erreurs factuelles. Plus encore, un certain nombre de tensions dans les interprétations montrent que l’ouvrage bouscule les pratiques historiennes.
Les premiers comptes rendus font généralement l’éloge d’un texte novateur. Charles Guignebert, spécialiste de l’histoire du christianisme et professeur à la Sorbonne, constate, dans la prestigieuse Revue historique que « le détail du livre est riche est suggestif » sans que l’auteur » en ait « abusé en recherchant pour son travail un autre mérite [15] ». L’historien du droit Ernest Perrot salue « la belle intrépidité » de Marc Bloch pour « une étude supposant tant de connaissances et de si diverses [16] ». Enfin, Édouard Jordan, qui enseigne à l’École normale supérieure, assure qu’« il serait difficile de trouver un livre plus intelligent que celui de M. Bloch [17] », parlant plus loin d’un « remarquable livre [18] ». Par ailleurs, la réception de l’anthropologue Marcel Mauss situe le livre de Marc Bloch résolument du côté de la sociologie : « Les deux grands ouvrages de M. Marc Bloch, les Rois thaumaturges et Physionomie de l’histoire rurale en France [sic, pour Les caractères originaux de l’histoire rurale française] explicitent et prouvent d’importantes conclusions sociologiques [19] ».
Cependant, les critiques ne manquent pas, portant soit sur la problématique soit sur des imprécisions, en particulier sur la place accordée au religieux : d’une part, la minoration du mysticisme, et d’autre part l’insuffisante attention portée au caractère sacré de la royauté. Paul Alphandéry, historien du christianisme médiéval, reconnaît une « enquête menée avec une extraordinaire érudition ». Cependant, pour lui, l’ouvrage passerait à côté d’« un des éléments les plus valables du problème religieux qu’il entend résoudre : […] le caractère messianique [20] », qui rapporte la figure royale au Christ sauveur. Alphandéry soutient en effet « qu’il n’est guère au Moyen Âge de pouvoir mystique qui se comprenne sans un fondement de messianité plus ou moins formulée [21] ». Le médiéviste belge François Louis Ganshof remarque, lui, que Bloch met en avant le « caractère surnaturel » du toucher des écrouelles au détriment du caractère sacré de la royauté [22].
Bloch tente précisément de recomposer le schéma des rites de guérison en partant du point de vue d’une pratique politique. C’est ce primat donné à l’expression d’une puissance souveraine que les critiques contestent en arguant de l’épaisseur religieuse du dispositif thaumaturgique. Dans la lignée de ces critiques, Pierre Villey, spécialiste de littérature, n’est pas convaincu du fait que « [l]es gens instruits […] croyaient au processus de guérisons miraculeuses comme l’imagine Marc Bloch [23]. ». Pierre Villey ajoute même que le cadre explicatif proposé par Marc Bloch peut poser problème. Ainsi la notion de « représentation collective » ne lui paraît pas pertinente. Si elle est utilisée pour décrire « les sociétés primitives », elle semble inadéquate à Pierre Villey pour les « sociétés évoluées » [24], car les individus y seraient moins soumis aux logiques englobantes.
Les autres critiques formulées à l’endroit des Rois thaumaturges pointent erreurs et imprécisions. Deux dernières remarques reviennent cependant régulièrement dans les premiers comptes rendus des Rois thaumaturges : d’une part le positionnement disciplinaire de l’ouvrage est questionné, d’autre part son caractère pionnier n’est pas unanimement partagé. Pierre Alphandéry assure ainsi qu’ « [a]u temps où l’on classait encore par “écoles” toutes les productions de l’histoire religieuse, on eût dit que le livre de M. Bloch honorait l’école anthropologique » [25]. La formulation est ambiguë : Alphandéry semble faire comme si l’étiquetage par école n’existait plus, tout en le reconduisant. Dans le même temps, il finit par considérer le livre comme un « essai d’histoire politique [26] » – ce qui est peu ou prou le dessein de Bloch.
De son côté, François Louis Ganshof reconnaît que le livre n’est pas « un travail d’histoire de la médecine » et qu’il ne s’agit « pas non plus – Dieu merci ! – [d’]un essai de sociologie comparée » [27]. D’une certaine façon – mais avec une tout autre visée –, le théologien protestant Charles Hauter regrette, lui, que l’« explication par trop rationaliste » de Marc Bloch du processus de croyance collective populaire fondée sur la pratique royale du toucher de guérison ne soit « pas tout à fait satisfaisante ». Selon lui, elle « laisse dans l’ombre des éléments importants du problème sociologique et psychologique que pose en général la spécialisation du pouvoir guérisseur [28] ».
C’est donc autour de son positionnement disciplinaire incertain que la réception des Rois thaumaturges se configure dans les années 1920. Entre la relation aux autres sciences sociales et l’histoire politique d’un rite mettant en jeu le corps, l’ouvrage se déprend d’attaches trop marquées. Or, la difficulté à situer le livre sur la carte des disciplines et dans le registre de l’inédit témoigne d’une œuvre suffisamment plastique dans ses intentions pour être préhensibles par des auditoires très variés.
Le processus de cristallisation des Rois thaumaturges en classique des sciences sociales a pour arrière-plan l’œuvre tout entière de Marc Bloch. Après 1929, l’historien est absorbé, avec Lucien Febvre, par la marche régulière des Annales. Il y publie des articles marquants (comme celui qu’il consacre à l’avènement du moulin à eau [29]) et un nombre impressionnant de comptes rendus d’ouvrages [30]. Parallèlement, il assoit sa réputation de ruraliste avec son maître ouvrage Les Caractères originaux de l’histoire rurale française [31]. Il livre également une impressionnante synthèse de la période médiévale avec La Société féodale [32]. Pendant le second conflit mondial, après s’être réengagé dans l’armée, il entre dans la Résistance. Il est fait prisonnier et assassiné par la Gestapo en 1944. Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, véritable manifeste méthodologique, paraît après sa mort [33]. C’est lestées de tout cet héritage historiographique et scientifique que les relectures ultérieures des Rois thaumaturges en font un classique.
La réédition, par Armand Colin, éditeur prestigieux dans le monde universitaire, en 1961, du livre est l’occasion de nouvelles recensions qui délaissent cette fois toute tonalité critique pour se centrer sur les apports essentiels de l’œuvre. Le sociologue des religions Émile Poulat reconnaît que la nouvelle publication « de cet ouvrage célèbre et bientôt quarantenaire sera accueillie avec faveur non seulement par les historiens, mais aussi par les sociologues ». Il ajoute que Marc Bloch a eu un rôle important « dans l’élargissement de notre conception de l’histoire ». Évoquant une « histoire comparée des religions » ciblant « la royauté sacrée », il reconnaît que l’historien disparu a fait feu de tout bois, grâce à « une documentation particulièrement hétéroclite », intégrant des éléments « de politique, de théologie ou de folklore » [34] dans son analyse.
Toujours en 1962, le sociologue Michel Matarasso voit dans Les Rois thaumaturges « les signes de l’œuvre à venir » de Marc Bloch. Il assure que le livre n’a pas « vieilli » et qu’« il restitue intact le caractère novateur des recherches de sociologie politique et religieuse, la fraîcheur d’une intuition qui rapproche les thèmes, la limpidité du style, la méthode surtout […] mais tant imprégnée d’approches sociologiques qu’on le dirait écrit, non dans les années 20, mais bien aujourd’hui ». Matarasso soutient donc que le « cheminement » suivi par Bloch est celui « d’un sociologue », puisqu’il « va, de proche en proche, dévoilant la psychologie collective de la royauté mystique, élucidant aussi la structure même du pouvoir, de la souveraineté qui l’engendre ». En particulier, Bloch a mis au jour le fait que « la thaumaturgie » soit une « technique du pouvoir politique » : en somme, le livre de l’historien a anticipé les « préoccupations sociologiques » contemporaines qui se fixent désormais « sur la nature du pouvoir [35] ». Conforme aux attentes des sociologues, le travail de Marc Bloch a ainsi anticipé le recentrage des problématiques de la discipline sur le pouvoir – la période voit, notamment, Michel Crozier engager ses premières recherches sur le pouvoir bureaucratique [36].
Cette perspective soulignant des convergences disciplinaires avec l’ouvrage de Marc Bloch est un artefact rétrospectif, et la façon dont les sociologues des années 1960 traitent de la notion de pouvoir n’est pas strictement identique à celle que Marc Bloch emploie dans Les Rois thaumaturges. L’ouvrage offre pourtant une saisie large des manières de maintenir un pouvoir par une spectacularisation de sa manifestation. Ces aspects-là résonnent indubitablement avec la relecture des propositions de Max Weber sur le pouvoir. Le texte de Marc Bloch est également reçu, dans les années 1980, par les politistes qui le considèrent comme une pièce d’importance dans la définition du pouvoir. Ainsi, Alain Garrigou livre, pour la revue Politix, un important article sur « La construction de l’objet pouvoir chez Marc Bloch et Lucien Febvre », dans lequel Les Rois thaumaturges sert de point de référence [37].
La réception du livre en 1961 est acritique : elle converge, pour les sociologues, en direction d’une réflexion sur la notion de pouvoir. Elle prend plus clairement encore la forme d’une onction de classique chez l’historien Albert Soboul, dans les Annales d’histoire de la Révolution française, l’historien marxiste signalant « un grand livre d’histoire religieuse et politique » ainsi qu’une « étude comparative des mentalités (...) » qui « débouche sur la psychologie collective » [38].
Les Rois thaumaturges paraît à l’origine en 1924, pourvu de son long sous-titre (Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre) dans la collection des Publications de la faculté des lettres de l’Université de Strasbourg, déléguée à la maison strasbourgeoise Istra. L’ouvrage fait l’objet d’une coédition avec la branche londonienne d’Oxford University Press, dirigée par Humphrey Milford, laquelle assure la diffusion dans les pays anglophones.
Une première republication, fac-similé de l’édition originale, est assurée en 1962 aux éditions Armand Colin, maison qui édite alors toujours les Annales et où plusieurs textes de Bloch sont réédités ou publiés pour la première fois après la Seconde Guerre mondiale, à l’exemple de l’Apologie pour l’histoire dès 1949. L’ouvrage reste cependant assez confidentiel jusqu’à la redécouverte progressive de Bloch à partir des années 1970, favorisée notamment par la préface de Carlo Ginzburg pour l’édition italienne du livre (1973), et par la préface de Georges Duby à la réédition au format poche de l’Apologie, en 1974, dans laquelle il rappelle le caractère pionnier de l’étude de 1924.
Dès lors, la réédition des Rois thaumaturges aux éditions Gallimard en 1983, dans la « Bibliothèque des histoires », tient de la consécration. Portée par Pierre Nora depuis sa création en 1971, la collection s’est imposée en accueillant les études d’historiens de référence, héritiers des Annales (Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Le Goff), mais aussi les livres de Michel Foucault ou Michel de Certeau. Cette republication, pourvue d’une préface de Jacques Le Goff, participe d’une entreprise plus large, soutenue par Pierre Nora, de redécouverte de Marc Bloch. Celui-ci paraît alors constituer à la fois une référence fondatrice pour ce courant de la « Nouvelle histoire », enraciné à la fois dans la réflexion méthodologique des Annales et dans le post-structuralisme, et un modèle de réflexion distanciée sur les cadres nationaux, par sa pratique comparatiste où l’on peut aussi voir une source d’inspiration, notamment, pour le travail collectif des Lieux de mémoire.
Dernière étape de cette histoire éditoriale, la panthéonisation est l’occasion, en 2026, d’une réédition des Rois thaumaturges au format poche, dans la collection « Folio histoire ».
Elle est désormais accompagnée à la fois de la préface de Carlo Ginzburg, traduite en français, et de la présentation de Jacques Le Goff, repositionnée comme postface. (NDLR).
La canonisation du livre de Marc Bloch monte crescendo au cours des années 1970-1980. Les préfaces de Carlo Ginzburg pour la version italienne de l’ouvrage, parue en 1973, et de Jacques Le Goff pour la republication par Gallimard en 1983, donnent à le voir. Ginzburg rédige le texte ouvrant la traduction en italien des Rois thaumaturges en resituant l’œuvre dans la trajectoire intellectuelle de Marc Bloch : « le livre marque un élargissement de Bloch au-delà des frontières d’une historiographie plus traditionnelle […] à travers l’assimilation complète de la leçon d’Émile Durkheim [39] ». Ginzburg fait directement le lien entre les réflexions que Bloch avait mené sur les « fausses nouvelles de la guerre » (dont il avait parlé dans un texte tranchant à propos du premier conflit mondial [40]) et la réflexion dans les Rois thaumaturges sur ce qui s’apparente à « une “gigantesque fausse nouvelle” : la croyance dans le pouvoir miraculeux des rois de France et d’Angleterre de guérir les scrofuleux [41] ».
Dans l’interprétation de Carlo Ginzburg, Les Rois thaumaturges sont replacés dans le contexte de la vie de Marc Bloch. L’œuvre devient elle-même une source dont il faut rendre compte par des éléments contextuels probants – ici la vie de Bloch dans les tranchées et le souvenir des fausses nouvelles répandues en raison de la censure des écrits. Jacques Le Goff propose de son côté une contextualisation plus large. Il montre par exemple que Marc Bloch avait déjà abordé, dès 1912, la question des rites [42], et y voit un « [i]ntérêt précoce […] pour le rituel dans les institutions du passé [43] ». Le Goff intègre la réflexion de Ginzburg sur les « fausses nouvelles de la guerre » et y ajoute une composante supplémentaire : « le milieu de l’université de Strasbourg où Marc Bloch fut nommé maître de conférences en octobre 1919 [44] » : c’est un espace intellectuel où règne une grande émulation (Le Goff cite André Piganiol, Charles Blondel, Maurice Halbwachs…) autour des « sciences sociales » [45].
De plus, « [d]eux facteurs très différents ont […] dû contribuer à pousser Marc Bloch vers l’étude du mal royal » : d’abord « sa familiarité avec l’œuvre des médiévistes allemands » qui « l’informe et le pousse, pour la dépasser, vers l’histoire de la souveraineté, des images et des insignes du pouvoir [46] » ; ensuite « ses relations affectueuses avec son frère médecin », pour « le côté médical de son sujet et les aspects touchant à la médecine populaire [47] ». L’analyse de Jacques Le Goff réinscrit les conclusions de Bloch dans la trame des débats historiographiques de l’entre-deux guerres. Le Goff voit en lui un « historien découvreur qui s’appuie sur l’anthropologie et la sociologie » et qui « s’efforce d’éviter l’anachronisme et le positivisme réducteur » [48]. Cependant, Le Goff remarque que la conclusion de Bloch (« Ce qui créa la foi au miracle ce fut l’idée qu’il devait y avoir un miracle ») « porte la marque du rationalisme dont son auteur était encore imbu [49] ».
Ce travail visant à restituer les cadres d’intellection d’une époque se double d’une revendication de l’héritage des Rois thaumaturges. Jacques Le Goff fait en effet de Marc Bloch « le père de l’anthropologie historique qui se développe aujourd’hui [50] » – même si les travaux de Marcel Mauss et d’Arnold Van Genep (ethnologue et folkloriste du début du XXe siècle, auteur d’un ouvrage sur Les rites de passage) ne sont pas mentionnés [51].
Lorsque Le Goff préface Bloch en l’intronisant « père de l’anthropologie historique », il n’accomplit pas un geste anodin. En effet, depuis les années 1960, un certain nombre d’historiennes ont répondu au défi de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss en intégrant les questionnements anthropologiques à leurs enquêtes. Il en résulte un vaste remuement des problématiques et une efflorescence d’œuvres à la forte tonalité anthropologique : du Montaillou d’Emmanuel Le Roy Ladurie aux Enfants d’Athéna de Nicole Loraux, c’est une multitude de travaux qui joignent l’histoire et l’anthropologie. Et Jacques Le Goff est très impliqué dans ce mouvement : La Naissance du Purgatoire qu’il publie en 1981 appartient précisément au genre de l’anthropologie historique ; il prolonge et reconfigure le projet de Bloch et Febvre d’envisager jusqu’à l’histoire des mentalités collectives et de leurs effets sur les groupes sociaux. En faisant des Rois thaumaturges le point d’origine d’une généalogie à laquelle il contribue et qu’il défend, le médiéviste scelle, davantage encore, leur statut de classique.
La lente cristallisation du statut des Rois thaumaturges suppose ainsi une historicisation progressive du livre, en même temps qu’un travail continu d’appropriation, comme par les sociologues dans les années 1960 ou les anthropo-historiens dans les années 1980. Indéniablement, d’autres éléments y participent. Le magistère moral et scientifique de Bloch – fondateur de la revue historienne la plus importante en France au XXe siècle, combattant courageux lors du premier conflit mondial, observateur lucide de la débâcle de 1940 et résistant lâchement assassiné – a joué dans la pérennité de l’œuvre. Les Rois thaumaturges ont été possible parce que d’autres travaux tentaient de croiser les approches disciplinaires. Ceux de Marcel Granet sur la Chine ancienne ou de Louis Gernet sur la Grèce antique ont, dès les années 1920 et 1930, constitué des tentatives d’articulation de l’anthropologie et de l’histoire. Cependant, ni l’un ni l’autre n’ont produit une œuvre, comme Les Rois thaumaturges qui condensait des questionnements aussi systématiques. La ductilité initiale des Rois thaumaturges (une problématique saisissable par de nombreuses disciplines) a, en effet, largement contribué à son institutionnalisation dans le temps long.
par , le 15 mai
Jérôme Lamy, « Qu’est-ce qu’un classique de sciences sociales ?. Autour des Rois Thaumaturges de Marc Bloch », La Vie des idées , 15 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Qu-est-ce-qu-un-classique-de-sciences-sociales
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[1] Olivier Dumoulin, Marc Bloch, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, p. 53-59.
[2] Marc Bloch, Les Rois Thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Gallimard, 1983 [1924], p. 19.
[3] Ibid., p. 21.
[4] Ibid., p. 20.
[5] Ibid., p. 18.
[6] Ibid., p. 86.
[7] Ibid., p. 381.
[8] Ibid., p. 429.
[9] Alain Viala, « Qu’est-ce qu’un classique ? », Littérature classique, n° 19, 1993, p. 23.
[10] Ibid., p. 25.
[11] Ibid., p. 28.
[12] Par exemple : Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Les courants historiques en France XIXe – XXe siècle, Paris, Gallimard, 2007, p. 280 ; Marie-Paule Caire-Jabinet, Introduction à l’historiographie, Paris, Armand Colin, 2008, p. 95.
[13] Étienne Anheim, « Histoire et sciences sociales », in Reine-Marie Bérard, Bénédicte Girault, Catherine Rideau-Kikuchi (dir.), Initiation aux études historiques, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2020, p. 342.
[14] Peter Burke, The French Historical Revolution. The Annales School, 1929-89, Stanford, Stanford University Press, 1990, p. 17.
[15] Charles Guignebert, Revue historique, T. 148, fascicule 1, 1925, p. 103.
[16] Ernest Perrot, Revue historique de droit français et étranger, quatrième série, vol. 6, n°2, 1927, p. 322.
[17] Édouard Jordan, Revue d’histoire de l’Église de France, Tome 11, n° 51, 1925. p. 230.
[18] Ibid., p. 234.
[19] Marcel Mauss, « La sociologie en France depuis 1914 » (1933), in Œuvres, vol. III, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 445. Je remercie Jean-François Bert de m’avoir signalé ce passage.
[20] Paul Alphandéry, Revue de l’histoire des religions, vol. 91, 1925, p. 116.
[21] Ibid., p. 117.
[22] François-Louis Ganshof, Revue belge de philologie et d’histoire, T. 5, fascicule 2-3, 1926, p. 612.
[23] Pierre Villey, Revue d’histoire littéraire de la France, 33e année, n°3, 1926, p. 452.
[24] Ibid., p. 453.
[25] Paul Alphandéry, Revue de l’histoire des religions, vol. 91, 1925, p. 114.
[26] Ibid., p. 114-115.
[27] François-Louis Ganshof, Revue belge de philologie et d’histoire, T. 5, fascicule 2-3, 1926, p. 611-612.
[28] Charles Hauteur, Revue d’histoire et de philosophie religieuses, 5e année, n°1, 1925, p. 92.
[29] Marc Bloch, « Avènements et conquêtes du moulin à eau », Annales d’histoire économique et sociale, T. 7, n° 36, 1935, p. 538-563.
[30] Le décompte effectué par Étienne Anheim et André Loez (« Les revues au cœur du métier », dans Florian Mazel et Yann Potin, Marc Bloch. L’histoire en résistance, Paris, Seuil, 2026, p. 337-358) indique 1611 comptes rendus de Marc Bloch, dont 1011 dans les Annales.
[31] Marc Bloch, Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Paris, Belles Lettres, 1931.
[32] Marc Bloch, La Société féodale, Paris, Albin Michel, 1939.
[33] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, Paris Armand Colin, 1949.
[34] Émile Poulat, Compte rendu de Marc Bloch Les Rois Thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Armand Colin, 1961, Archives de sociologie des religions, n° 13, 1962, p. 162.
[35] Michel Matarasso, Compte rendu de Marc Bloch, Les Rois Thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Armand Colin, 1961, Revue française de sociologie, vol. 3, n°4, 1962, p. 446.
[36] Michel Crozier, « De l’étude des “relations humaines” à l’étude des systèmes de pouvoir », Sociologie du travail, vol. 3, n°1, 1961, p. 80-83, Michel Crozier, « De la bureaucratie comme système d’organisation », Archives européennes de sociologie, vol. 2, n°1, 1961, p. 18-50.
[37] Alain Garrigou, « La construction de l’objet pouvoir chez Marc Bloch et Lucien Febvre », Politix. Revue des sciences sociales du politiques, n° 6, 1989, p. 17-24.
[38] Albert Soboul, Annales historiques de la Révolution française, n° 180, 1965, p. 231.
[39] Carlo Ginzburg, « Préface aux Rois thaumaturges », in Dialogues avec Marc Bloch, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2025, p. 56.
[40] Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de Synthèse, vol. 33, n° 1-3, 1921, p. 13-35.
[41] Carlo Ginzburg, « Préface aux Rois thaumaturges », in Dialogues avec Marc Bloch, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2025, p. p. 61-62.
[42] Marc Bloch, « Les formes de la rupture de l’hommage dans l’ancien droit féodale », Nouvelle revue historique du droit français et étranger, T. 26, 1912, p. 141-177.
[43] Jacques Le Goff, « Préface », in Carlo Ginzburg, Les Rois Thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Gallimard, 1983, p. III.
[44] Ibid., p. VII.
[45] Ibid., p. IX.
[46] Ibid., p. X.
[47] Ibid., p. XI.
[48] Ibid., p. XXVI.
[49] Ibid.
[50] Ibid., p. XXXIV-XXXV.
[51] Ibid., p. XXXV.