Recension Histoire

Dossier / Marc Bloch, l’histoire au Panthéon

Le Panthéon des pairs

À propos de : Florian Mazel et Yann Potin, Marc Bloch. L’histoire en résistance, Seuil


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La panthéonisation de Marc Bloch est l’occasion de relier son parcours citoyen avec les pistes scientifiques qu’il a ouvertes vers le comparatisme, l’interdisciplinarité ou encore l’étude des mentalités. Derrière l’hommage, il s’agit de l’inscrire dans son temps, ainsi que dans son monde social.

Dans la profusion de parutions qu’égrènent les maisons d’édition en prélude au rite républicain de la panthéonisation le 23 juin prochain, le généreux volume coordonné par Florian Mazel et Yann Potin s’affirme comme une pièce maîtresse. Il faut s’arrêter, sans doute, sur la liste des auteurs et autrices, pour saisir à quel point un tel livre s’apparente à l’hommage d’une profession entière, de ceux qui en occupent aujourd’hui les positions éminentes – celles-là mêmes qu’occupaient, entre-deux-guerres, Marc Bloch et ses plus proches collègues, à commencer par Lucien Febvre. Florian Mazel est l’un des médiévistes les plus productifs du monde universitaire français, déjà à la tête d’une Nouvelle histoire du Moyen Âge qui a fait date. Yann Potin est conservateur en chef aux Archives nationales et a contribué à maintes sommes historiques des deux dernières décennies. Postfacé par Patrick Boucheron – professeur au Collège de France (auquel Marc Bloch ne parvint pas à être élu malgré ses candidatures répétées), et directeur de la collection qui accueille le livre –, il fait intervenir des noms connus bien au-delà du cercle des médiévistes, voire des historiens : Nicolas Offenstadt (à propos de Première Guerre mondiale), Laurent Douzou, Tal Bruttman (pour la Seconde), Guillaume Calafat (à propos d’histoire économique et des Annales), Piroska Nagy (pour parler d’émotions et de mentalités), Jean-Philippe Genet, Étienne Anheim, et ainsi de suite [1].

La panthéonisation d’un antifasciste

La première faiblesse d’une telle entreprise éditoriale aurait sans doute constitué à faire mine d’ignorer sa propre raison d’être. « Il ne peut y avoir de panthéonisation innocente », avance Patrick Boucheron dans les dernières pages (p. 447). Mis en avant par une décision présidentielle qui, elle-même, n’était pas totalement inattendue – son nom avait été proposé dès 2006 par un collectif d’historiens – Marc Bloch est le premier historien de métier à connaître cet honneur, mais on pressent également combien l’occasion s’accompagnera, inévitablement « des instrumentations politiques et des querelles d’héritage qui font l’inévitable cortège des transfigurations mémorielles » (p. 447). Pas question, dès lors, d’ignorer les risques d’une telle occasion. L’histoire, pour Bloch, ne regarde le passé que depuis le présent, et ne s’écrit qu’à partir de lui : la leçon est retenue et rappelée au fil du volume (p. 229, 364, 455). Dès lors, l’histoire de Bloch lui-même ne saurait se faire qu’à la lumière de sa propre célébration elle doit aussi tenir compte, rappelle Yann Potin, d’un « contexte politique particulièrement perturbé » qui voit la France « menacée par la prise du pouvoir de l’extrême droite populiste et xénophobe ». Aussi le rituel du 23 juin pourrait-il bien, dans quelques mois, se trouver à son tour éclairé, avec une cruelle ironie, par un « effondrement politique » et une « défaite des valeurs de liberté et de justice pour lesquelles Marc Bloch est mort » (p. 364).

Pour ces raisons, aussi, s’il n’est pas question de faire passer Marc Bloch pour une figure militante qu’il ne fut pas – lui qui se tint constamment hors des courants idéologiquement marqués –, la profondeur de son engagement antifasciste est rappelée. Signataire en 1934 du manifeste du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, comme le rappelle Laurent Douzou (p. 111), Bloch offre ainsi le profil singulier d’un homme apartisan, républicain, patriote, sans doute inassimilable à quelque positionnement politique concret à l’heure de sa panthéonisation.

Un homme de son temps

Les chapitres visant à affiner notre connaissance de l’homme Bloch à partir de ses écrits et archives précisent un portrait qui permet de le qualifier comme un homme de son temps, marqué par la rivalité en histoire et sociologie, “homme de revues” à une époque où les normes universitaires s’érigent surtout par ce canal (p. 357), à la fois érudit et curieux.

Bloch est fils d’universitaire, comme le rappelle Manon Pignot (p. 24) : son père, Gustave Bloch, étant spécialiste d’histoire romaine, maître de conférences à l’École normale supérieure, puis professeur à la Sorbonne. « Enfant de la balle », surnommé « petit Méga » d’après son père « grand Méga » (p. 29-30), Marc Bloch devient à son tour normalien, agrégé d’histoire-géographie, puis participe à la Première Guerre mondiale, « bagage obligé du gentilhomme français en ces années », selon le mot de Febvre, cité par Patrick Cabanel (p. 423) [2]. En 1919, il épouse Simonne Vidal, « mariage de cœur et d’intellect » (p. 35), sa moitié apportant aussi un appui aussi indispensable qu’invisible à Marc Bloch dans ses travaux, « tapant ses manuscrits, assistant à ses cours, prenant en note des séminaires », mais aussi « une certaine opulence » grâce à sa propre fortune familiale (p. 35) – déjà dans les années 1930, le très vaste appartement en duplex que loue la famille Bloch rue de Sèvres à Paris, et pourvu d’une bibliothèque de plus de 5 000 volumes, est en-dehors des standards pour un universitaire. On découvre également un père qui, oublieux des dates de naissance de ses enfants (p. 36) et d’un tempérament autoritaire, voire violent (p. 40), soucieux de transmettre à ses enfants, particulièrement son aîné Étienne, une « pédagogie du droit et du devoir » propre à la bourgeoisie de la IIIe République, doublée d’un « patriotisme exacerbé » (p. 41), lié à l’expérience de guerre. Celle-ci, sur laquelle se penche Nicolas Offenstadt, éclaire le « sentiment du devoir » de Bloch (p. 64), mais aussi une incontestable « dureté » (p. 68).

Ainsi, déçu par un bulletin scolaire, l’historien tance ainsi son fils par courrier : « Quel citoyen, quel soldat, lâche devant l’effort et devant la discipline […] tu nous prépares ! » (cité par Manon Pignot, p. 44). Cette exigence, il l’affiche également avec les plus jeunes en général, les étudiants, comme un certain Fernand Braudel. Guillaume Calafat signale ainsi une lettre de 1938 : ayant eu connaissance du projet de thèse du jeune Braudel, protégé de Febvre, sur la Méditerranée de Philippe II, il lui fait comprendre « que le jeune collègue […] ferait bien de taper à sa porte pour en parler » (p. 255).

Contre « l’idole des origines »

Homme de son temps jusque dans ses raideurs, Bloch l’est aussi dans la vivacité de ses jugements à l’égard du contexte politique et de la montée fasciste. Ce contexte pèse sur ses choix, lui qui réoriente au cours de sa carrière ses recherches vers l’économie, passant des Rois thaumaturges (1924) à la Société Féodale (1939). « Sa judéité et l’atmosphère idéologique des années 1930 expliquent en partie le renoncement du médiéviste à explorer les ressorts ecclésiaux des relations sociales et la dimension presque sacrée du rapport des hommes à la terre et aux lieux de culte », explique Michel Lauwers (p. 302). Et ce, au risque d’être associé au barrésisme. C’est que Bloch est engagé, fermement, contre toute forme d’histoire repliée sur l’idée nationale.

Lecteur régulier de l’historiographie allemande, il en « critique les orientations nationalistes et ethniques qui alimentent le concept de Kulturgeschichte, rappellent Magali Watteaux et Samuel Leturcq (p. 195). Bloch est ainsi « très éloigné d’une histoire du Volk » compris, outre-Rhin, comme « sujet agissant, pourvu d’une “essence” propre et d’intérêts », signale Steffen Patzold en se penchant sur les rapports entre Bloch et les historiens allemands (p. 399). « J’ai horreur du nationalisme scientifique » écrit Bloch à l’archiviste Georges Espinas (cité par Agnès Graceffa, p. 311), ou encore dans Les Caractères originaux de l’histoire rurale française : « Ne parlons ni de race ni de peuple [3] ». Bloch préfère à ces cadres ou aux destins individuels l’histoire collective, les anonymes, mais aussi les classes sociales, cadre qu’il adopte non pas comme historien marxiste comme l’explique Valérie Theis en revenant sur cet usage (p. 165-180), mais avant tout comme disciple de Durkheim dès son passage à l’ENS où il est un « jeune durkheimien comme les autres » pour Yann Potin (p. 236). Là où les médiévistes de son époque tendaient à plus s’intéresser à la définition juridique des groupes sociaux, il s’interroge, lui, sur la conscience de classe et le mode de vie. D’après Florian Mazel, Bloch puise dans la sociologie de Durkheim son appréhension de la société comme « ensemble de pratiques et de représentations », tenant « les imaginaires et les croyances pour des faits sociaux » et pensant les faits sociaux en termes de « phénomènes » et de « structures » (p. 140-141). Dans ces liens tôt établis avec la pensée durkheimienne s’enracine un lien avec les sciences sociales qui trouvera à s’épanouir dans le projet des Annales, rappelle Piroska Nagy (p. 184).

La critique de Bloch ne se limite pas, d’ailleurs, aux concepts de race ou de nation, mais s’étend à la région, au terroir : « l’histoire ne connaît pas de préfigurations, ni de cadres rigoureusement fixes », écrit Bloch à André Varagnac, ancien disciple de Mauss et spécialiste du folklore détaché par Vichy à la propagande régionaliste dans la région de Toulouse (p. 304). Plus fondamentalement, c’est la « passion pour les origines », « l’idole des origines » qui inquiète profondément Bloch, tant chez les Allemands que chez Renan ou Taine, rappellent Patrick Cabanel comme Sylvain Venayre. Ce souci justifie son admiration pour l’Histoire de la Belgique d’Henri Pirenne, en même temps que la dénonciation des auteurs « qui ne croient pas avoir rendu un suffisant hommage à leur patrie s’ils ne la donnent pour inscrite, de toute éternité, dans les fatalités du sol ou mystiquement préfigurée dans les aspirations des guerriers de l’âge du bronze [4] ». L’avertissement, près d’un siècle plus tard, n’a pas perdu une ride et pourrait faire réfléchir quelques historiens du XXIe siècle.

Ce regard critique est soutenu sur le plan méthodologique, et lié à son ambition d’étudier une véritable « unité de la civilisation européenne » (p. 311-312) – où s’enracinent également le parti pris comparatiste de ses travaux, et le rejet de toute « autarkie scientifique », selon le terme employé par Febvre et Bloch (p. 322). En même temps qu’elles fortifient un cadre d’analyse, ces convictions sont aussi à la racine de la « promesse d’internationalisation du savoir » portée par les Annales dès leur fondation en 1929, ainsi que le remarquent Étienne Anheim et André Loez (p. 352).

Une fois encore, pourtant, Bloch reste de son temps, et ses engagements contre les fictions nationales et raciales, n’en restent pas moins contraints, aussi, par un certain degré de « nationalisme méthodologique en ce qu’il épouse le cadre historique situé de la “France”, ce qui induit une vision téléologique », remarquent Magali Watteaux et Samuel Leturcq à propos de ses travaux d’histoire rurale (p. 205) – en dépit, donc, des efforts de Bloch en direction d’une histoire comparative.

Un historien aux héritages multiples

Devant la diversité de son œuvre et les redécouvertes graduelles, surtout depuis les années 1980, cet ouvrage collectif marque donc un effort pour saisir l’homme dans son temps et dans son champ professionnel alors en évolution. Il fonctionne également comme un garde-fou nuancé aux tentatives de réappropriation, à travers « ce que font les historiens et les historiennes, ce qu’ils doivent faire et refaire sans se lasser : contextualiser » (p. 460).

Ce faisant, plusieurs des contributions travaillent le lien entre histoire et résistance – qui donne au livre son sous-titre. Un lien à la fois propre à la biographie de Marc Bloch, mais aussi plus large, au sein d’une discipline qui se pense, tout autant aujourd’hui, à la fois comme résistance au mythe des origines, comme révélatrice des changements sociaux, ou encore comme pédagogie de l’action. Là figure un souhait exprimé par Bloch lui-même, lorsqu’il visait pour les Annales une ouverture vers un public de politiques, d’administrateurs et d’industriels (p. 247). Ce lien entre histoire et engagement apparaît donc comme une construction de longue durée, dont la panthéonisation apparaît comme un jalon, ainsi que l’ouvrage l’aborde – non de front, mais de manière kaléidoscopique.

Le volume se clôt par quelques inédits de Marc Bloch, dont des lettres à Salomon Reinach et à Marcel Mauss, et surtout trois conférences prononcées à Cambridge en 1938, traduites de l’anglais par Eduardo Henrik Aubert et Harmony Dewez. Si ces pages n’apportent guère d’éléments nouveaux quant aux conceptions développées par Bloch dans La Société féodale, elles en constituent une forme d’introduction synthétique, tout en éclairant le processus d’écriture de l’ouvrage paru l’année suivante, et la manière dont l’historien entendait ancrer son travail au sein de son champ, notamment au regard de la littérature internationale. En rendant ces pages connues des spécialistes largement disponibles au public francophone, ce volume confirme son caractère d’hommage généreux, et soucieux d’éclairer la figure de Marc Bloch, avant tout, pour son apport à la discipline historique.

Florian Mazel et Yann Potin, Marc Bloch. L’histoire en résistance, Paris, Seuil, « L’Univers historique », 2026, 590 p., 27,90 €.

par , , le 20 mai

Pour citer cet article :

Pauline Guéna & Julien Le Mauff, « Le Panthéon des pairs », La Vie des idées , 20 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Mazel-Potin-Marc-Bloch-L-histoire-en-resistance

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Notes

[1On peut néanmoins remarquer que sur 23 noms ne figurent que 6 femmes, ce qui en dit long, malgré tout, sur la lenteur de certaines évolutions depuis le milieu très exclusivement masculin dans lequel navigue Bloch, en particulier peut-être lorsqu’il s’agit de traiter d’historiographie (c’est-à-dire, aussi, d’un discours sur l’histoire et les historiens).

[2Lucien Febvre, «  Marc Bloch et Strasbourg. Souvenirs d’une grande histoire  », Mémorial des années 1939-1945, Paris, Les Belles Lettres, 1947, p. 172.

[3Marc Bloch, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française [1931], Paris, Pocket, 2006, p. 63-64.

[4Marc Bloch, «  Henri Pirenne, historien de la Belgique  », Annales d’histoire économique et sociale, 4e année, n° 17, 9132, p. 478-481 (cité par Patrick Cabanel, p. 430).

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