Le 23 juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon. Entre héritage savant, usages mémoriels et civiques, et postérité de l’œuvre : comment se dessine le legs de l’historien ?
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Dossier / Marc Bloch, l’histoire au Panthéon
Le 23 juin 2026, Marc Bloch entre au Panthéon. Entre héritage savant, usages mémoriels et civiques, et postérité de l’œuvre : comment se dessine le legs de l’historien ?
Agnès Graceffa est collaboratrice scientifique à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste de la perception et de la construction du Moyen Âge aux XIXe et XXe siècle. Elle est notamment l’autrice d’Une femme face à l’histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Pétersbourg-Auschwitz, 1898-1943 (Belin, 2017).
Sur Marc Bloch, elle a publié « De l’entraide universitaire sous l’Occupation : la correspondance de Marc Bloch avec André Mazon (décembre 1940 - juillet 1941) » (Revue historique n° 674, 2015), et « Une science historique sans frontière », dans Marc Bloch. L’histoire en résistance (dir. Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 2026).
Nicolas Offenstadt est professeur d’histoire et d’historiographie à l’Université Paris 1- Panthéon-Sorbonne. Spécialiste des mémoires de la Grande Guerre, de l’histoire des lieux abandonnés et de l’Allemagne de l’est, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, récemment, Histoire globale de la RDA (Tallandier, 2026). Il est le co-fondateur, en 2005, du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.
Sur Marc Bloch, il a préfacé l’ouvrage d’Olivier Lévy-Dumoulin, Marc Bloch (rééd. Presses de Sciences Po, 2025), qu’il avait accueilli dans la collection « Facettes » en 2000, et a rédigé « Les expériences de la guerre », dans Marc Bloch. L’histoire en résistance (dir. Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 2026).
La Vie des idées : Que représente Marc Bloch aujourd’hui pour les historiens ?
Agnès Graceffa : Sitôt connus son exécution et les circonstances de celui-ci, Marc Bloch a été doté d’une place tout à fait spécifique au sein de la communauté académique française, une place à part, comme en témoigne le premier volume de la nouvelle série des Annales qui paraît en 1945. Il est devenu une sorte de figure tutélaire pour les historiennes et les historiens, une incarnation du « bon historien », à la fois consciencieux, érudit et travailleur, mais aussi curieux d’intégrer toutes les nouvelles données et méthodes propres à mieux comprendre le passé, et enfin acteur courageux et éclairé de son époque. Aujourd’hui encore davantage, il conserve cette figure de modèle.
Nicolas Offenstadt : À l’échelle d’ensemble, c’est une icône, une forme de saint patron de la discipline sans cesse évoqué, cité, sans toujours de précision. Comme Olivier Dumoulin l’a expliqué, cette canonisation s’est faite assez progressivement et relativement récemment, par l’articulation de son action de rénovateur de la discipline avec les Annales, de figure de l’historiographie si éclairante (qui s’achève avec la rédaction d’Apologie pour l’histoire [1]) et de celle du « martyr », du modèle civique [2]. En histoire contemporaine, en particulier des guerres mondiales, c’est un témoin privilégié, à la fois acteur et analyste.
Chez les médiévistes l’héritage est plus diffus parce que les thèmes qu’il a traités ont été amplement renouvelés, ont suscité de multiples débats depuis, en particulier la question des sociétés féodales et du féodalisme. Il fait cependant figure de père fondateur pour l’anthropologie historique, en particulier du Moyen Âge (à partir surtout de ses Rois Thaumaturges [3]), un courant particulièrement fécond et dynamique dans la discipline.
Agnès Graceffa : D’ailleurs, de son vivant, si ses qualités d’historien, de professeur et de chercheur étaient tout à fait reconnues, certains de ses collègues s’agaçaient parfois de sa rapidité, de sa ténacité, de ses grandes ambitions scientifiques et personnelles. N’oublions pas que Bloch est un héritier dans le monde académique – son père, Gustave Bloch, était professeur d’histoire ancienne à l’École normale supérieure et en Sorbonne – et qu’il a suivi un curriculum parfait, rehaussé encore par ses années au front durant la Première Guerre. Ne négligeons pas tout autant le substrat antisémite vivace des années 1930, même s’il s’est toujours appliqué à l’ignorer.
Après le choc qu’a représenté sa mort pour ses contemporains, les dissensions ou critiques qui pouvaient s’exprimer à son sujet, de son vivant, se sont tues pour laisser place aux hommages et à un immense respect. La revue des Annales a été le fer de lance de ce processus mémoriel, si bien qu’il s’est vu avant tout associé à cette mémoire, et son propre travail d’historien a été mis au second plan par rapport au couple qu’il formait avec Lucien Febvre. La redécouverte de ses travaux est venue dans un second temps, de manière progressive, puis enfin ses écrits de combat.
La Vie des idées : Lesquels de ses travaux restent les plus étudiés aujourd’hui, notamment par les médiévistes ?
Agnès Graceffa : Au sujet de ses travaux, on peut rappeler que dans les années 1940 et 1950, juste après le décès de Marc Bloch, son apport en tant qu’historien de la société féodale était considéré comme essentiel et suscitait le débat : le petit ouvrage du belge François Louis Ganshof, Qu’est-ce que la féodalité ?, par exemple, avait pris le contrepied de l’approche sociologisante développée par Bloch dans La Société féodale, en proposant au contraire une définition strictement institutionnelle de la féodalité [4]. Cette discussion dominait alors la médiévistique, comme l’illustre le fascicule de cours publié par Charles-Edmond Perrin sur La Seigneurie rurale en 1951 [5]. Puis à partir de la publication de la thèse de Georges Duby et de sa proposition de remplacer les deux âges féodaux successifs, comme définis dans La Société féodale, par une mutation de l’An Mil, ceux de Marc Bloch semblèrent perdre de leur actualité [6]. Durant de longues années, son apport se dilua dans celui de la revue des Annales. Sa convocation auprès des étudiants était surtout historiographique et associée à celle de Lucien Febvre.
Pour la connaissance du Moyen Âge au contraire, on considérait que ses travaux avaient eu « surtout le mérite d’ouvrir des perspectives », comme le soulignait Alain Guerreau [7]. Le développement de l’histoire anthropologique d’une part, la (re)découverte de son activité de combattant et de témoin durant la Première Guerre mondiale, de l’autre, a néanmoins permis la redécouverte de certains de ses écrits initialement considérés comme moins centraux quant à l’histoire médiévale et notamment des Rois thaumaturges. Il n’est pas innocent de voir que l’un des textes les plus cités aujourd’hui soit son article de jeunesse sur les « Fausses nouvelles », dont l’écho actuel avec les fake news est mis en exergue [8]. Il constitue effectivement une excellente porte d’entrée, aisée et stimulante, à la lecture de l’œuvre de Marc Bloch.
La Vie des idées : Comment concilier le Marc Bloch des historiens avec celui de la commémoration, du grand public, et d’autres aspects éventuels ?
Nicolas Offenstadt : Difficile de mesurer la connaissance de Marc Bloch dans le « grand public » mais il est sûr que le seul livre amplement lu en dehors du milieu des historiens et universitaires est L’Étrange Défaite [9] – qui représente 80 % des ventes de livres de Bloch sans compter son insertion dans le volume « Quarto » [10] comme l’a souligné Yann Potin [11] – un succès qui doit sans doute beaucoup au titre donné pour l’édition du manuscrit, de manière posthume en 1946 et à sa période de réédition : les années 1990 avec leurs débats de mémoire. C’est un livre en fait très ancré dans un contexte. Il y a une analyse militaire de la défaite, appuyée sur ce que Bloch a vu, et une réflexion d’ensemble. Beaucoup de développements ne sont véritablement intelligibles qu’en fonction de ce contexte, à la fois militaire et politique, d’une connaissance certaine de la période et de ses enjeux.
Agnès Graceffa : Je ne pense pas qu’il soit utile de concilier ces héritages : la richesse du personnage découle justement de sa complexité. Il est naturel que le Marc Bloch normalien diverge de la figure du père de famille, du jeune combattant de 14-18 ou du résistant d’âge mûr, comme il me paraît normal que le savant se distingue du pédagogue et que le Bloch des médiévistes ne soit pas exactement le même que celui des historiens en général, des historiens de l’économie, des mentalités, des sociologues ou des anthropologues.
La Vie des idées : Peut-on dès lors envisager l’entrée au Panthéon comme une opportunité pour approfondir notre connaissance de Bloch, l’homme comme l’historien ?
Agnès Graceffa : Nous ne disposons pas d’enregistrement de sa voix, encore moins de vidéos, mais certains de ses enfants, et notamment son fils Étienne, ont partagé leurs souvenirs de leur père, tout comme plusieurs de ses anciens collègues et élèves. Ces témoignages restent bien entendu partiaux, cela est propre à ce type de source. Notre connaissance de Marc Bloch se fonde avant tout sur ses écrits, qu’ils soient publiés ou non de son vivant, sa correspondance et les papiers manuscrits qu’il a laissé : notes, carnets, fiches… La survie de ces documents s’est effectuée non sans mal et de manière partielle – puisqu’elle a subi les affronts des années 1940 (déménagements subis, spoliations…) et que Marc Bloch n’a pas eu l’opportunité de classer et trier ce matériel avant sa mort –, et sa mise à disposition au chercheur n’est pas encore tout à fait complète. Il reste encore beaucoup à apprendre de Marc Bloch !
Nicolas Offenstadt : On voit, aussi, le risque de la commémoration : privilégier le combattant des deux guerres, le héros de la Résistance, et reléguer l’œuvre d’historien, la pensée de Bloch à un arrière-plan fondateur. C’est déjà patent dans un certain nombre de publications de vulgarisation. Un des enjeux de la panthéonisation tient donc à faire vivre l’œuvre et la pensée de Bloch, sans tout ramener à son martyr, ou à son rôle de soldat-citoyen. Je trouve en particulier que ses réflexions sur le passé, sur le métier d’historien méritent d’être vulgarisées et discutées car elles dépassent de loin la discipline pour toucher à l’inscription de chacun dans le temps.
La Vie des idées : Est-ce que cet événement va changer la manière de le présenter aux étudiants ?
Agnès Graceffa : Avec la panthéonisation, Bloch entre dans le référentiel commun de la Nation, il devient une figure incontournable. Les étudiants bénéficieront de cette première familiarité médiatique. On sait qu’un savoir nouveau s’acquiert plus aisément lorsqu’il s’ancre sur un socle antérieur. La figure publique de Bloch pourra servir de porte d’entrée favorable à l’étude de l’historiographie et plus largement de l’histoire des intellectuels.
Nicolas Offenstadt : Je ne sais pas si cela changera la manière de le présenter, mais je pense que c’est en tous les cas un excellent levier pédagogique. Autour de Bloch, on peut traiter de mille questions historiographiques, mais aussi dans le fond, interroger le « rôle social » de l’historien, donc ce qui justifie les études d’histoire, ce qui rend fragile parfois l’articulation entre les positions du citoyen et celle de l’historien. Si le Panthéon permet de donner à Marc Bloch une notoriété iconique au-delà du monde universitaire, le levier n’en sera que plus puissant dans l’enseignement de l’histoire.
La Vie des idées : Comment interpréter le sacre de cette référence historique par le rituel républicain de la panthéonisation ? Quelles en sont les raisons, et quel peut en être l’impact ?
Nicolas Offenstadt : Nous en saurons le détail lorsque les archives de la Présidence seront accessibles, mais on peut dessiner quelques lignes de force. D’abord, la proposition de Panthéonisation émerge déjà au début des années 2000, parmi les historiens notamment, ce qui frappe déjà dans le texte du collectif d’historiens publié dans Le Figaro en 2006 (un choix qui est déjà un indice) c’est l’insistance sur le patriotisme de l’auteur, l’importance qu’il accorde à la Nation et à son appartenance [12]. On peut arguer que ce peut être en partie une stratégie rhétorique pour justifier le Panthéon. L’idée a continué à être portée sans grand effet, ici et là, pendant 20 ans donc. La question se pose donc de ce qui a permis et fait la décision du Président de la République, à ce moment précis.
Agnès Graceffa : La mémoire de la Résistance demeure au cœur de notre pacte républicain. Le parcours de Bloch renvoie à des valeurs un peu désuètes, mais que l’on estime devoir stimuler à nouveau : le sens du devoir, le patriotisme, l’engagement. La justification de la panthéonisation se veut aussi plus large : lors de son annonce, on le sait, Emmanuel Macron a motivé le choix de Bloch « pour son œuvre, son enseignement et son courage », et a évoqué sa lucidité, son audace et sa volonté de l’homme tout autant que de l’historien. Depuis, certains ont parlé de faire de cet acte « une fête de l’histoire ». C’est important par l’aura ainsi réofferte à la science historique. En effet, de centrale, durant la Troisième République, la place de l’historien.ne dans la cité est progressivement devenue celle d’une experte puis s’est vue progressivement reléguée à celle d’érudit un peu poussiéreux ou original. De manière tragique, le meurtre de Samuel Paty a récemment fait ressurgir la question du rôle politique et moral du professeur d’histoire au-devant de la scène. Cette panthéonisation peut être vue comme une première réponse à l’exigence qui nous est faite de réfléchir à nouveau sur la mission civique de l’histoire.
Nicolas Offenstadt : Je me demande si, dans la continuité de la panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian, une des lignes directrices n’est pas désormais de valoriser l’« intégration » contre le « séparatisme », pour employer le langage du pouvoir. Autrement dit faire de Bloch un modèle d’une minorité intégrée (même s’il est en fait très détaché du judaïsme), et même fusionnée avec la Nation. Tous les leaders du FN/RN, de Jean-Marie Le Pen à Jordan Bardella, ont d’ailleurs utilisé la figure de Bloch, non sans paradoxe, étant donné l’opposition ontologique entre l’engagement de l’historien et les valeurs portés par l’extrême droite, mais comme une référence en matière d’adhésion à la nation. La figure sert ici de blanchiment puisque Bloch est non seulement d’origine juive, mais en plus mort sous les balles allemandes, alors que l’on sait le poids de l’antisémitisme dans l’extrême droite et que des nazis français ont été parmi les fondateurs du FN/RN. Il y a des instrumentalisations proprement illégitimes.
Agnès Graceffa : En ces temps où les milieux politiques et financiers semblent vouloir dominer la production et la circulation des idées, soit en discréditant intellectuels et académiques, soit en les contrôlant, il est nécessaire de rappeler que les historiennes ne sont pas les prêtres de la République. En tant qu’historienne, nous n’avons pas à œuvrer à la célébration du culte de Marc Bloch, mais à travailler à la connaissance de l’homme et de son œuvre, en lien avec son temps, et à la transmission de ce savoir.
par , , le 8 mai
Pauline Guéna & Julien Le Mauff, « Marc Bloch, mémoires croisées. Entretien avec Agnès Graceffa & Nicolas Offenstadt », La Vie des idées , 8 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Marc-Bloch-memoires-croisees
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[1] Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien [1949], rééd. Paris, A. Colin, 1993.
[2] Olivier Lévy-Dumoulin, Marc Bloch [2000], 2e éd., Paris, Presses de Sciences Po, 2025, not. p. 27-58.
[3] Marc Bloch, Les Rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre [1924], rééd. Paris, Gallimard, « Folio », 2026.
[4] François Louis Ganshof, Qu’est-ce que la féodalité ? [1944], rééd. Paris, Tallandier, « Texto », 2015 ; Marc Bloch, La Société féodale [1939-1940], rééd. Paris, Albin Michel, 1989.
[5] Charles-Edmond Perrin, La Seigneurie rurale en France et en Allemagne du début du ixe à la fin du xiie siècle (polycopié), 3 t., Paris, CDU, « Les Cours de Sorbonne », 1952-1953.
[6] Georges Duby, La Société aux xie et xiie siècles dans la région mâconnaise, Paris, A. Colin, 1953.
[7] Alain Guerreau, L’Avenir d’un passé incertain, Paris, Seuil, 2001, p. 68.
[8] Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, n° 7, 1921, p. 13-35, repris dans L’Histoire, la Guerre, la Résistance, éd. Annette Becker et Étienne Bloch, Paris, Gallimard, « Quarto », 2006, p. 293-316 et rééd. Paris, Allia, 1999.
[9] Marc Bloch, L’Étrange Défaite [1946], rééd. Paris, Gallimard, « Folio », 1990.
[10] Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, op. cit.
[11] Yann Potin, « Vies posthumes de Marc Bloch : mémoire littéraire et postérité éditoriale », dans Florian Mazel et Yann Potin (dir.), Marc Bloch. L’Histoire en résistance, Paris, Seuil, « L’Univers historique », p. 361-378, voir p. 368-369.
[12] « Supplique à Monsieur le président de la République pour le transfert au Panthéon de Marc Bloch », Le Figaro littéraire, 1er juin 2006.