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Qui sont ces anonymes que l’on a vu exprimer de manière parfois spectaculaire leur deuil a la mort de Johnny Hallyday ? S’il échappent aux catégorisations faciles, ils sont unis par une même croyance : celle d’appartenir a une grande famille qui réunit tous ceux à qui « Johnny », figure quasi-divine, fait du bien.

Johnny Hallyday est mort des suites d’un cancer des poumons le mercredi 6 décembre dans sa maison de Marnes-la-Coquette. Comme pour les disparitions récentes de Prince ou David Bowie, ou plus anciennes de Michael Jackson, les fans et anonymes vont se trouver sous les projecteurs, face aux nombreuses caméras des journalistes et reporters, offrant le spectacle de la détresse collective. Ils vont confier, à de multiples micros se tendant vers eux pour recueillir leurs hommages vibrants, leur peine, leurs pleurs parfois, leurs déclarations d’amour éternel pour l’idole disparue. Ces fans comptent parmi les acteurs principaux de ce spectacle fascinant et ultra médiatisé que sont la célébration spontanée de l’idole disparue et la manifestation du deuil collectif. Ils sont les plus anonymes d’entre ces acteurs, mais aussi les plus hauts en couleur et certainement les plus investis ; ceux dont la détresse est la plus visible, la plus spectaculaire et la plus poignante.

Comment expliquer cette détresse face au décès d’un homme que bon nombre d’entre eux n’ont jamais rencontré ? Quels sont les ressorts de ce deuil collectif apparemment si douloureux ? Qu’expriment ces fans éplorés rassemblés devant la demeure du chanteur disparu ? Pour répondre à ces questions, il convient de présenter ces fans et la façon dont ils le deviennent. Il faut ensuite se pencher sur le type de relation et de rapport qui existe entre ces fans et le chanteur et souligner la part que prennent, dans la constitution de ce rapport et cette relation, les fans eux-mêmes, le chanteur et l’hostilité des « autres ». Enfin, je proposerai un tableau de ce que les fans donnent à voir (l’expression de cette relation intime et de ce rapport de dette) en se rassemblant devant la Savannah où résidait Johnny Hallyday.

Ces fans de Johnny présentent nombre des caractéristiques des fans d’Elvis que j’ai longtemps étudiés (Segré, 2003, 2007). Ils semblent se recruter davantage dans les milieux modestes, les classes moyennes et populaires, et au sein d’une population vieillissante. Les fans qui se sont rendus à Marnes-la-Coquette et qui se sont présentés aux journalistes sont conducteur d’engins, ancienne assistante maternelle, étudiant, chef d’entreprise, vendeuse, retraitée, chauffeur de bus, coiffeur, sosie professionnel de Johnny Hallyday, sapeur-pompier, aide à domicile, ancien ouvrier dans une usine automobile, agente territoriale, chauffeur routier, conseillère en voyage. Ils sont le plus souvent âgés de plus 45 ans et ont rarement moins de 30 ans. Ils viennent d’un peu partout (de la région parisienne et des communes environnantes, mais aussi de l’Eure, de Boulogne-sur-Mer, de Lille, de Béziers) [1]. Mais comme les fans de Presley, ces fans constituent une population disparate qui ne se laisse pas facilement catégoriser. On ne peut les réduire à un profil socioprofessionnel, démographique, culturel ou générationnel. On ne peut pas davantage les réduire à un seul type de comportements ou de pratiques, de façons de vivre et d’exprimer leur passion. Ils présentent divers degrés d’attachement, différentes postures d’admiration, de multiples niveaux d’engagement dans la passion ou le culte du chanteur.

Devenir fan

Ce qui définit et unit ces fans, davantage que des propriétés sociodémographiques ou qu’une position sociale, politique et économique, c’est peut-être un certain rapport au chanteur et à son œuvre, et la façon dont ce rapport se construit (Segré, 2014). On retrouve souvent des éléments communs dans le développement de la passion, les modalités d’attachement à la vedette, les discours et les pratiques. Au delà des différences de parcours de fans, il est fréquent que ceux-ci, racontant comment ils sont devenus fans, mentionnent un évènement fondateur important et inoubliable. La première écoute d’un disque ou d’une chanson et la découverte de la voix et de la musique, le premier regard posé sur le visage photographié, une pochette de disque ou un film, parfois la lecture d’une biographie et la découverte d’une vie fascinante. La rencontre avec l’idole, à l’origine de la passion, est régulièrement romancée et dramatisée, à grand renfort de formules hautement significatives : une « révélation », une « vie qui bascule » et ne sera « plus jamais comme avant », un « véritable choc » [2].

Les fans « s’engagent » ensuite dans la passion et sont animés par un désir irrépressible de découvrir, connaître la vedette et son œuvre. Ils évoquent souvent une forme d’« addiction », d’« engrenage ». Plus ils se plongent dans l’œuvre et avancent dans la connaissance du chanteur, plus ils se sentent attirés par ceux-ci, plus ils éprouvent le besoin d’aller plus loin, plus profondément dans cet univers. Leur existence a basculé, affirment-ils, sans qu’ils en aient toujours pris conscience à ce moment de leur vie. Ces fans veulent à présent tout connaître, tout savoir, posséder, tout écouter, tout voir, tout lire. Ils ne comptent plus ni leurs efforts, ni l’argent investi, ni le temps passé, ni l’énergie dépensée. Ils deviennent des consommateurs, des collectionneurs. D’aucuns diront des « vaches à lait » ou des victimes de l’industrie culturelle, promptes à acheter tout et n’importe quoi en lien avec la vedette [3].

Eux font fi de ces dénonciations méprisantes et connaissent de véritables bonheurs en dénichant un disque rare, une photo inédite, une pochette dédicacée. Ils se font archivistes, transformant bientôt leur intérieur (un coin du salon, une chambre) en musée consacré à Johnny. Ils deviennent gardiens du temple, d’un patrimoine plus ou moins précieux ou important, selon leur budget, leur investissement, les sacrifices consentis. Ces petits musées privés prennent souvent la forme d’autels à la gloire de l’idole, lieux de recueillement où le fan aime à écouter ses disques, visionner ses films, consulter ses albums-photo, ses recueils d’articles consacrés à sa vedette. Les fans, à ce stade de leur passion, sont devenus des spécialistes, des experts.

L’accumulation d’éléments de matériel tant littéraire qu’audiovisuel et iconographique, ou encore de données immatérielles (disques, livres, photographies, films, bibelots, informations, témoignages, etc.) entraîne une érudition spectaculaire. Les fans savent rapidement tout sur la vedette, sur sa vie aussi bien intime et privée que publique, comme sur son œuvre. Ils se montrent incollables sur d’infimes détails de l’existence de Johnny comme sur les épisodes-phares de sa carrière, capables de raconter par le menu telle anecdote de la vie intime ou de se lancer dans l’exégèse de l’œuvre. À ce stade de la passion, cette œuvre et son auteur se font omniprésents dans l’existence des fans. Cette omniprésence revêt plusieurs dimensions. Johnny se trouve en permanence sous les yeux des fans, qui ont affiché son image sur les murs de leur domicile, parfois sur ceux d’un bureau, dans leur voiture (Johnny pouvant prendre la forme d’un pendentif accroché au rétroviseur). Ils transportent parfois cette image dans un portefeuille, voire sur eux-mêmes, Johnny figurant sur un blouson, un tee-shirt ou un badge, parfois sur la peau tatouée. La voix du chanteur, comme son image, est transportée partout, écoutée à tous moments de la journée, et en tous lieux. Nombreux sont les fans qui déclarent une écoute quotidienne, fréquente, répétée, régulière, et surtout indispensable, parfois exclusive. La vedette est omniprésente également dans l’esprit des fans, dans leurs pensées et leurs propos. Ils affirment souvent, non sans fierté, qu’elle est leur principal sujet de discussion, un sujet de prédilection, qui occupe toutes leurs pensées. Enfin, l’omniprésence de cette vedette se retrouve dans les pratiques des fans. Leurs activités (recherche de matériel, achats, lectures, écoute de disques, relations amicales, discussions, sorties, fréquentation d’un club, parfois écriture ou activités artistiques, etc.) ont souvent la vedette pour objet ou sont liées à la passion pour celle-ci. L’existence entière se trouvant articulée à cette passion, la vedette omniprésente devient aussi intime. Parfois plus proche, plus présente, mieux connue qu’aucun membre de la famille.

Cette passion, les fans bien vite ne peuvent plus la vivre seul, et ils se mettent en quête de pairs afin de la vivre collectivement. Ils adhèrent à des clubs, des associations, se rendent sur des sites, des forums, des blogs. Ils rencontrent d’autres passionnés, avec lesquels ils échangent informations, expériences, discussions, disques, objets. Ils se retrouvent dans des concerts, des manifestations ou à l’occasion d’évènements divers (une rétrospective, une émission de radio, une convention de disque, l’enregistrement d’une émission de télévision à laquelle participe la vedette). Les fans sont alors devenus des membres d’un groupe, d’un collectif, d’une communauté, où la passion est reconnue et valorisée alors qu’elle est souvent moquée à l’extérieur. Le groupe est composé d’individus divers, mais qui, très souvent, racontent un parcours de ce type, avec ces différents stades ou étapes, sortes de passages obligés, quel qu’en soit l’ordre, de la carrière du fan.

L’ami, l’idole

Les entretiens, les discussions informelles avec les fans, les observations, les lectures de témoignages, ou les nombreux reportages sur ces admirateurs dévastés révèlent, de façon spectaculaire, l’intensité de la relation avec la vedette et son œuvre, son indéniable dimension affective, et l’ampleur de la détresse qui s’empare de ces fans lors de la disparition de l’idole. La perte est grande et le deuil véritable. Les témoignages des fans indiquent également une relation de don et de contre-don. Les fans ont contracté une dette dont ils doivent s’acquitter.

Depuis les années 1960 et les origines de ce qu’on a longtemps appelé la presse des vedettes (Salut les Copains), on sait que la relation entre les vedettes comme Johnny et les fans est marquée par une dualité essentielle (voir les analyses d’Edgar Morin [Morin, 1972] à propos des stars hollywoodiennes). La star est cette quasi-divinité, dotée d’une nature surhumaine, objet d’admiration et de culte. Mais elle est aussi l’alter ego idéalisé, le copain, l’intime, auquel le fan peut s’identifier et auquel il peut chercher à ressembler. Johnny, idole surhumaine, inaccessible, inabordable, et rocker proche de ses fans, grand frère fragile et vulnérable, copain fêtard et dissipé, réunit, comme Elvis avant lui, ces deux natures et invite les fans à une double relation de dévotion et d’identification. Les concerts et ses arrivées majestueuses sur scène sont Salut les Copains, puis les confessions et messages sur les réseaux sociaux, sont eux des mises en scène de l’intimité et autant de portraits d’un Johnny alter ego du fan. Le chanteur se présente ainsi comme proche de son public. Il lui donne à connaître son intimité, sa vie amoureuse et familiale, son quotidien, ses vacances, son petit déjeuner dominical, les coulisses de sa tournée ou d’une virée en moto et expose photos de famille, cartes postales de voyages, petits mots du quotidien. Cette intimité surexposée renforce la relation affective. Et si elle n’est pas forcément cynique ou l’objet de calculs (elle l’est souvent cependant), cette pratique favorise évidemment la ferveur et l’investissement des fans qui se traduiront par des actes divers de consommation (de disques, de concerts, de produits dérivés), et un amour décuplé pour l’homme privé, rivalisant avec la dévotion pour la star divinisée.

Si Johnny joue un rôle (et avec lui son producteur et manager, sa maison de disque, l’entourage professionnel qui gère sa communication) dans le développement de cette intimité et de cette relation affective, le monde extérieur, incarné par les intellectuels et les journalistes, est également un acteur majeur. La passion a ses inconvénients et le prix à payer pour les fans est élevé. Ceux-ci ont mauvaise réputation. Ils sont très souvent perçus et dépeints, notamment par une élite intellectuelle, savante ou journalistique (Jensen, 1992) comme des êtres solitaires, dépressifs, immatures, asociaux. Souvent tournés en ridicule, ils sont perçus comme les victimes de l’industrie culturelle, consommateurs passifs et sous influence. Déviance, immaturité, excès et pathologie forment les éléments structurants de ces représentations (Jenkins, 2006, Duffet, 2013). Mais les fans de vedettes populaires peuvent également être vus comme des menaces, des dangers pour eux-mêmes, pour la vedette ou pour les autres. Ils sont alors présentés comme les membres d’une foule dangereuse et hors de contrôle. Sont agitées les figures de Mark Chapman, assassin de Lennon, de ces fans harceleurs de vedettes, les « stalkers », ou encore de ceux qui se sont suicidés à l’annonce de la mort de Valentino, de James Dean, de Presley, de Kurt Cobain ou de Michael Jackson.

Il est une raison à cette stigmatisation. Amateurs de produits de la culture de masse, populaire ou médiatique, ces fans n’appartiennent pas à la culture savante ou légitime et sont disqualifiés pour cette raison. La façon dont ils expriment leur admiration pour une vedette et son œuvre est jugée excessive, ridicule, kitch ou vulgaire, selon une norme bourgeoise et élitiste qui recommande au contraire retenue, distance et détachement dans le rapport à la culture. Les fans sont souvent fort conscients de cette disqualification sociale. Ils développent une certaine aigreur et parfois une franche hostilité à l’encontre des intellectuels et des journalistes, à qui ils reprochent régulièrement de les diffamer dans des reportages, des émissions, des articles présumés à charge.

Cette mauvaise réputation, qui les précède et les suit partout, les conforte dans la conviction qu’ils sont seuls face au reste du monde. Elle avive un sentiment parfois de persécution, alimente une forme de paranoïa, et renforce à la fois les liens au sein du groupe des fans et les liens avec la vedette. C’est aussi dans ce combat contre le reste du monde, cette lutte contre l’adversité que s’élaborent le statut de fan, l’estime de soi et de son groupe d’appartenance et surtout cet amour inconditionnel pour la vedette.

La passion des fans est une source de nombreux bénéfices de différente nature (sociaux, symboliques, professionnels, affectif, etc.). Si cette passion est si profitable, elle le doit en partie aux fans eux-mêmes qui savent en recueillir les fruits et qui, surtout, contribuent à les produire (De Certeau, 1990, Jenkins, 1992). Ils attribuent cependant ces profits à la vedette. Ils affirment que la relation avec celle-ci les aide, les soutient, les motive, les réconforte. Ils font de cette vedette — et ils trouvent en elle — un confident, un ami protecteur, un guide spirituel, un compagnon de route qui les motive, les encourage, les récompense. Les fans puisent également dans la relation à l’œuvre, et notamment l’écoute des disques, des éléments de réconfort comme de motivation, une source d’énergie et de joies. « Un petit coup de blues, on écoute Johnny et ça va mieux, ça remonte le moral, ça vous booste. Quand on écoute Johnny, on ne pense plus à rien. Ce n’est pas une drogue, mais presque », explique Pascal à un journaliste de France Info [4]. Ces fans doivent également à Johnny et à leur passion pour le chanteur une identité individuelle et collective qui peut être source d’estime de soi. Ils doivent à Hallyday le fait de pénétrer le monde des fans, d’intégrer un groupe, de faire partie d’une « grande famille », largement idéalisée, dans laquelle ils affirment souvent trouver chaleur, réconfort, solidarité et amitié, en dépit de possibles rivalité et de conflits souvent passés sous silence. La relation à Johnny et l’investissement dans la passion fournissent également des buts à ces fans. Elle peut donner un sens à leur existence, qui se trouve souvent dédiée à l’idole et à la passion. C’est une vie à présent remplie de joies, de bonheurs accessibles, de rêves à portée de main ou qui se concrétisent : trouver un enregistrement unique, une pièce de collection, une photo dédicacée, assister à un concert, croiser le regard de l’idole, serrer sa main. « C’était après un concert à Nîmes en 2014. J’étais agglutiné à côté de plusieurs autres fans derrière une grille. Et il est venu nous voir, et nous a serré la main. Il m’a serré la main. C’est l’une des plus grandes récompenses possibles. Ces moments-là sont gravés à jamais dans ma mémoire », confie Xavier au Point [5]. Bernard raconte au Figaro [6] :

Ses 50 ans au parc des Princes sont inoubliables avec la traversée du public et les sueurs froides du service d’ordre. J’ai réussi à le toucher. Je ne me suis pas lavé les mains pendant 2 jours.

Une autre fan rapporte :

Fan, j’ai cassé des chaises pour un bout de chemise sur un concert à Fréjus. C’était il y a bien longtemps, mais c’était un régal. Nous étions jeunes c’était la belle vie.

Le spectacle des fans ou la nécessité de rendre

Ce parcours, la construction et le développement de ce rapport intime et affectif à la vedette, et l’ensemble de ces profits et bénéfices, font naître chez les fans le sentiment d’avoir contracté une dette à l’égard de la vedette. Ils lui doivent ces joies, ces bonheurs, cette aide, ce réconfort, ce soutien de tous les instants, depuis si longtemps. C’est notamment au moment de la disparition de l’idole, lors de la manifestation collective de la détresse, que les fans mettent en scène ce rapport de dette. Les fans de Johnny en offrent le spectacle à Marnes-la-Coquette : l’expression d’une douleur authentique ; l’affirmation d’une reconnaissance éternelle et d’une immense gratitude non feintes ; la proclamation d’un amour on ne peut plus sincère ; enfin, le désir — le devoir — de « rendre », de s’acquitter de sa dette, de remercier, en multipliant hommages, sacrifices, présence et présents, à l’exemple de ces fans qui peuvent parcourir des centaines de kilomètres pour venir rendre un ultime hommage et déposer fleurs, cierges et messages, et veiller des nuits entières leur idole sur un trottoir.

Parés de leurs plus beaux atours de fans, de leurs vêtements à l’effigie de Johnny, de leurs badges et pin’s, ils disent « la perte », le « deuil impossible », le « vide », l’« anéantissement », l’« effondrement ». José tient une pancarte sur laquelle on peut lire :

Johnny, si tu arrêtes, le soleil et tes fans vont disparaître peu à peu

« J’ai perdu mon frère, mon ami, mon homme… j’ai le cœur qui saigne, ça me fait un vide », explique Veronique. « C’est dur ce matin, je suis effondré, en larmes, c’est l’anéantissement complet », déclare Christophe. Nadine confie :

Depuis ce matin, je n’arrive pas à faire ma toilette. Je suis effondrée, c’est dur, très dur (…) Je n’arrive même plus à pleurer, l’émotion est trop forte, c’est trop dur. [7]

Ils témoignent du lien affectif et affirment de concert la perte d’un proche, d’un intime, d’un des leurs et d’une part d’eux-mêmes ; la perte de celui avec lequel ils ont grandi ou vieilli et qu’ils ont vu grandir jusqu’à devenir le plus grand et vieillir jusqu’à devenir le dernier. C’est « comme si je perdais quelqu’un de ma famille », déclare ainsi Gregory. « Pour moi, c’était comme un frère », explique Yves. Philippe rapporte : « J’ai l’impression de le connaître, comme si c’était quelqu’un de ma famille ». Il ajoute « j’ai pleuré, comme si c’était quelqu’un que l’on connaît ». « Johnny, c’est ma vie, mes joies, mes peines. C’est comme si j’avais perdu quelqu’un de ma famille », dit Martine [8].

Ces fans proclament également la grandeur de la vedette disparue, à grand renfort souvent de formules et emprunts au vocabulaire religieux et épique. C’est un « mythe », un « dieu », une « légende », une « idole », un « monument » déclarent-ils. « C’est une grosse perte. Johnny est un monument, c’est notre dieu. Il représente tout pour moi », explique un fan sosie à un journaliste du Figaro. José, non sans une certaine originalité, affirme pour sa part : « Il a tellement un grand cœur Johnny, je le mets au niveau de la tour Eiffel » [9].

Rassemblés devant la Savannah, propriété du chanteur, ils clament l’importance de la dette et témoignent de leur gratitude. Ils en expliquent les raisons, évoquant le bonheur reçu, l’aide, le réconfort, la présence rassurante, parfois le miracle d’une vie sauvée par une voix, une chanson : « Je me suis construit avec lui puisque je l’ai connu à l’âge de 10 ans. Il m’a accompagné toute ma vie (…) Pas un jour ne passe sans que je pense à lui, je l’ai pris comme modèle » témoigne Gregory. Christophe, lui, explique : « J’ai écouté six fois ce matin L’Envie, c’est une chanson qui m’a sauvé, qui m’a aidé dans les moments difficiles… ». « Il a donné sa vie à son public (…). Il m’a appris la joie, le rock’n’roll, la “rock’n’roll attitude”. Il nous faisait voyager », conclut Geneviève [10].

Ces fans affirment donc la nécessité de remercier Johnny, de lui donner en retour. Certains lui ont déjà parfois beaucoup sacrifié : du temps, de l’énergie, des efforts, une partie parfois conséquente de leurs revenus. José affirme ainsi à un journaliste de Sud Ouest  : « Je suis un fan depuis 1972, j’ai vu plus de 780 concerts » [11]. Certains ont pu fragiliser leur couple, mettre en péril leur famille.

La mort ne signifie pas la fin de la dette et des sacrifices des fans, mais commande au contraire une gratitude décuplée. La présence devant la propriété de Johnny, puis le suivi du cortège lors des funérailles, plus tard la mobilisation pour la défense de sa mémoire, participent évidemment de cette nécessité : « C’est une manière de lui rendre un tout petit peu de ce tout ce qu’il m’a apporté, confie-t-elle très émue. C’est pour les gens comme moi qu’il s’est donné à fond. Je me dois d’être présente samedi » déclare Anne au Figaro [12]. Hugo a pris la route à 4 heures du matin et parcouru plus de 100 kilomètres à moto pour gagner Marnes-la-Coquette. Michèle elle aussi a quitté son domicile à 4 heures du matin, pris train, RER puis traversé à pied le domaine de Saint Cloud pour se rendre à la Savannah. Ces fans affirment la nécessité de venir se recueillir comme relevant tout à la fois du devoir et de l’urgence, du besoin : « J’avais besoin d’être là, mon cœur m’a dit de venir » confie Laura à L’Express [13].

Les fans escomptent enfin que l’ensemble du corps social, la population, les élites, l’État, les rejoindront dans la proclamation de la grandeur de Johnny. C’est pourquoi certains demandent des « obsèques nationales », un enterrement « au Panthéon » [14], ou le changement de nom du stade de France. En même temps qu’ils célèbrent Johnny Hallyday et appellent à une reconnaissance unanime et officielle de sa grandeur, ses fans exposent leur dévouement, leur ferveur et leur fidélité sur la scène sociale. Leurs excès parfois moqués, dénoncés ou condamnés ont trouvé un écho peut-être inattendu, sinon une légitimité, dans la célébration nationale qui a suivi la mort de leur idole.

Aller plus loin

-  Le Bart Christian et Ambroise Jean-Claude, 2000, Les fans des Beatles. Sociologie d’une passion, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
-  De Certeau Michel, 1990 (1980), L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Paris, Gallimard.
-  Duffet Mark, 2013, Understanding Fandom. An Introduction to the Study of Media Fan Culture, Londres, Bloomsbury.
-  Heinich Nathalie, 2012, De la célébrité. Excellence et singularité en régime médiatique, , Paris, Gallimard.
-  Le Guern Philippe, 2002, Les cultes médiatiques. Culture fan et œuvres cultes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
-  Jenkins Henry, 1992, Textual poachers : television fans & participatory culture, Londres, Routledge.
-  Jenkins Henry, 2006, Fans, Bloggers, and Gamers : Exploring Participatory Culture, New York, New York University Press.
-  Jensen Joli, 1992, « Fandom as pathology : the consequences of characterization », in Lewis Lisa A., The adoring audience : fan culture and popular media, Londres, Routledge.
-  Morin Edgar, 1972 (1957), Les stars, Paris, Seuil.
-  Segré Gabriel, 2003, Le culte Presley, Paris, Presses Universitaires de France.
-  Segré Gabriel, 2007, Au nom du King. Elvis, les fans et l’ethnologue, Montreuil, Aux lieux d’être.
-  Segré Gabriel, 2014, Fans de… Sociologie des nouveaux cultes contemporains, Paris, Armand Colin.

Pour citer cet article :

Gabriel Segré, « Le deuil des fans », La Vie des idées , 23 janvier 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-deuil-des-fans.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Gabriel Segré , le 23 janvier

Notes

[1Voir Julien Rousset, « Fans de Johnny en deuil : “Nous avons grandi et vieilli avec lui” », sudouest.fr, 6 décembre 2017, Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017, Laurie Moniez, « “Que je t’aime”, le message d’adieu qu’il aurait aimé envoyer à Johnny », lemonde.fr, 6 décembre 2017, Camille Bordenet, « La mort de Johnny est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand », lemonde.fr, 6 décembre 2017, Clément Parrot, « “C’est l’anéantissement complet” : les fans de Johnny effondrés après l’annonce de la mort du chanteur », franceinfo.fr, 6 décembre 2017.

[2« Mon voisin m’a fait écouter une chanson de son premier disque. Et ce moment a été un déclic dans ma vie » raconte Eric Granger à une journaliste du Figaro (Myrtille Serre Lucas Latil, « Les fans prêts à tout pour assister au dernier hommage de leur “dieu” Johnny », lefigaro.fr, 7 décembre 2017).

[3« J’ai tout racheté depuis 1960. J’ai plus de cent 45 tours, une centaine de 33 tours et plus de 271 CD » confie Éric à cette même journaliste du Figaro.

[4Clément Parrot, « “Je n’arrive plus à écouter sa musique, ça me fait trop mal” : les fans de Johnny Hallyday désemparés par sa maladie », franceinfo.fr, 30 novembre 2017.

[5Bastien Hauguel, « Les fans de Johnny ne sont pas les caricatures qu’on voit à la télé », lepoint.fr, 6 décembre 2017.

[6Myrtille Serre Lucas Latil, « Les fans prêts à tout pour assister au dernier hommage de leur “dieu” Johnny », lefigaro.fr, 7 décembre 2017.

[7Voir Sudouest.fr, 6 décembre 2017, Camille Bordenet, « La mort de Johnny est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand », lemonde.fr, 6 décembre 17, Clément Parrot, « “C’est l’anéantissement complet” : les fans de Johnny effondrés après l’annonce de la mort du chanteur », franceinfo.fr, 6 décembre 2017.

[8Voir Sudouest.fr, 6 décembre 2017, Julien Rousset, « Fans de Johnny en deuil : “Nous avons grandi et vieilli avec lui” », sudouest.fr, 6 décembre 2017, La rédaction, « Les fans de Johnny Hallyday pleurent la mort de leur idole », 6 décembre 2017, Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017.

[9Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017, Myrtille Serre Lucas Latil, « Les fans prêts à tout pour assister au dernier hommage de leur “dieu” Johnny », lefigaro.fr, 7 décembre 2017, Sudouest.fr, 6 décembre 2017.

[10Voir Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017, Camille Bordenet, « La mort de Johnny est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand », lemonde.fr, 6 décembre 2017, Clément Parrot, « “C’est l’anéantissement complet” : les fans de Johnny effondrés après l’annonce de la mort du chanteur », franceinfo.fr, 6 décembre 2017, Eric Feferberg, « “Johnny, c’est notre vie” : à Marnes-la-Coquette, des fans en deuil de leur idole », franceinfo.fr, 6 décembre 2017, Bastien Hauguel, « Les fans de Johnny ne sont pas les caricatures qu’on voit à la télé », lepoint.fr, 6 décembre 2017.

[11Sudouest.fr, 6 décembre 2017.

[12Myrtille Serre Lucas Latil, « Les fans prêts à tout pour assister au dernier hommage de leur “dieu” Johnny », lefigaro.fr, 7 décembre 2017.

[13Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017, Camille Bordenet, « La mort de Johnny est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand », lemonde.fr, 6 décembre 2017, Sudouest.fr, 6 décembre 2017, Hermance Murgue, « Les fans de Johnny devant chez lui : “Mon cœur m’a dit de venir” », lexpress.fr, 6 décembre 2017.

[14Laurie Moniez, « “Que je t’aime”, le message d’adieu qu’il aurait aimé envoyer à Johnny », lemonde.fr, 6 décembre 2017, Camille Bordenet, « La mort de Johnny est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand », lemonde.fr, 6 décembre 2017.