Recherche

Recension Histoire

La résistance des images

À propos de : Benito Bermejo, Le Photographe de Mauthausen. L’histoire de Francisco Boix et des photos dérobées aux SS, Territoires de la Mémoire


En 1943, un photographe espagnol sauve de la destruction les photographies prises par les SS de Mauthausen. Au delà du quotidien du camp, l’exceptionnelle « collection Boix » documente la condition concentrationnaire. Elle éclaire l’importance de la photographie pour l’histoire — et vice versa.

Cet ouvrage est la traduction d’un livre initialement paru en 2002, mais publié à nouveau en Espagne en 2015, dans une seconde version sensiblement remaniée et enrichie d’informations et de documents inédits par son auteur, l’historien Benito Bermejo. Notons d’emblée ce petit détail : lors de la réédition espagnole, Le Photographe de Mauthausen est devenu Le Photographe de l’horreur, et le portrait anthropométrique de Boix à Mauthausen a fait place à une photographie floutée de l’Appelplatz de Mauthausen.

Un jeune photographe

De telles inflexions témoignent de la prise de conscience progressive, depuis le début des années 2000, de l’importance de ces photographies. Cette exceptionnelle « collection Boix » ne documente pas seulement l’ordinaire de Mauthausen, mais, bien au delà, celui de la condition concentrationnaire dans son ensemble.

L’édition espagnole de 2015 avait été préfacée par Javier Cercas, écrivain bien connu en France, notamment pour son roman L’imposteur (Actes Sud, 2015) qui fit grand bruit dans la presse et les milieux associatifs défendant les mémoires des expériences concentrationnaires. En effet, l’imposteur n’est autre qu’Enric Marco, vrai-faux déporté des camps nazis parvenu tout de même jusqu’à la présidence de l’Amicale de Mauthausen, avant d’être démasqué en 2005, précisément, par Benito Bermejo, historien spécialiste de l’histoire et de la mémoire des déportés espagnols dans les camps nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Avec Le Photographe de Mauthausen, il livre le fruit d’une longue enquête passionnante débutée en 1991. L’historien reconstitue avec une grande rigueur le bref, mais fulgurant parcours du jeune photographe espagnol. Il l’enracine dans son milieu familial (le père de Francisco est plutôt de tendance anarchiste) et le suit jusque dans l’après-guerre, notamment durant ces dernières et brèves années parisiennes où Boix travaille comme reporter pour la presse communiste française. Ce sont parmi les deux apports majeurs de la seconde version de l’ouvrage.

Quand Francisco Boix réalise ses premiers clichés, à partir de 1936-1937, notamment pour la revue Juliol éditée par la Jeunesse socialiste unifiée de Catalogne, émanation du Parti communiste espagnol, il n’a pas 17 ans. En 1938-1939, Boix est sur le front. Puis, il passe la frontière française, avec un demi-million d’hommes, de femmes et d’enfants pour échapper aux armées victorieuses de Franco. Il séjourne alors successivement dans plusieurs de ces camps d’internement lamentables destinés aux ex-combattants de la République espagnole.

Engagé à partir de septembre 1939 dans une Compagnie de Travailleurs Étrangers affectée en Lorraine, Boix tombe — comme la plupart de ses compagnons d’exil — aux mains de l’armée allemande. Très vite, et avec la bénédiction au moins tacite des autorités françaises de Vichy et espagnoles de Madrid, un sort spécial est réservé à ceux que l’on nomme les « Rouges espagnols ». Début 1941, Boix est transféré au Stalag de Fallingbostel (Basse-Saxe), étape ultime avant son arrivée, le 27 janvier 1941, à Mauthausen dont il ne sortira que plus de 4 ans et demi plus tard. Parmi les combattants capturés par la Wehrmacht, seuls les Espagnols et les Soviétiques ne bénéficièrent pas de leur qualité de « prisonnier de guerre » et furent transférés dans un camp de concentration au régime particulièrement sévère. Deux tiers des détenus espagnols périrent à Mauthausen.

La saga des photos

Comme l’indique B. Bermejo dans son propos liminaire, ce livre n’est ni une nouvelle histoire des Républicains espagnols, ni une monographie du camp de Mauthausen. Il porte exactement sur Francisco Boix, qui fut l’un des principaux inventeurs et sauveteurs de la collection de photographies dérobées aux SS du camp. Sa qualité de photographe, la chance aussi, permirent à Boix d’être affecté au service d’identification du camp. Dans ce laboratoire qui représente un îlot relativement protégé, avec d’autres camarades, il est notamment chargé de prendre en photo tous les arrivants au camp au format anthropométrique ; mais il participe également au développement et au tirage des nombreux clichés pris par les SS du camp à des fins de propagande — et de souvenirs personnels.

Or, début 1943, les SS se voient ordonner de détruire ces photographies documentant diverses scènes dont généralement ils se glorifient — visites officielles de dignitaires, travail exténuant des déportés, exécutions sommaires et crimes de masse —, mais désormais susceptibles de devenir autant de pièces d’accusation. La destruction commence, mais par chance, clairvoyance et beaucoup de culot, Boix et quelques proches, tous espagnols et membres de l’organisation communiste clandestine du camp, réussissent à subtiliser et à cacher une partie des photographies.

Celles-ci sont sorties du camp et cachées dans le village de Mauthausen. À l’approche des troupes alliées, le concours d’une Autrichienne (Anna Pointner), qui accepta de cacher chez elle les négatifs de février 1945 à la Libération, fut déterminant. Grâce à cette formidable chaîne humaine sans cesse au bord de la fatale rupture, un certain nombre de ces photos nous sont parvenues. Mais là ne s’arrête pas l’histoire de Boix.

Dès le départ précipité des SS et avant même l’arrivée des troupes américaines, à partir du 5 mai 1945, celui-ci redevient reporter-photographe et capture ces moments inouïs où les captifs voués à la mort retrouvent enfin liberté et dignité. À l’été 1945, Boix réside à Paris, où il exerce son métier pour diverses publications communistes françaises. Mais il est gravement malade et ses nombreux voyages professionnels sont fréquemment entrecoupés de séjours dans des hôpitaux et diverses maisons de repos. Il meurt en 1951, à l’âge de 31 ans, sans avoir revu son pays ni sa sœur Núria, à laquelle les autorités franquistes ont interdit de se rendre jusqu’à la frontière où l’attendit, en vain, Francisco.

À ce jour, un millier de photographies sont connues et localisées. Mais, d’après une déclaration de Boix lui-même, ce sont près de 20 000 photographies qui auraient été dérobées. Où sont les autres ?

Réparer l’effacement de Boix

Dès le retour de Boix à Paris, quelques clichés extraits de cette documentation ont été publiés dans la presse communiste française (Ce soir et Regards, en juin 1945). Le nom de Boix n’y est jamais cité. Les photographies ont alors pour principale fonction de susciter l’indignation. Celle-ci l’emporte sur l’intelligence des photographies et de leur apport documentaire irremplaçable ; la question de leur rapport à la véracité n’est pas posée. Les problèmes soulevés par les images, entre capture du réel, distorsion et manipulation, ne sont pas abordés.

Enfin, le fait qu’il s’agissait, avant la Libération, de regards nazis portés sur des déportés martyrisés n’est pas davantage interrogé. Pourtant, ces clichés possèdent un pouvoir de révélation. Par son ampleur et la diversité des thèmes restitués, une telle collection dévoile une part essentielle du cadre mental nazi, de l’imaginaire et des représentations des SS de Mauthausen et, au-delà, permet de documenter, pour l’histoire et pour mémoire, les logiques du système concentrationnaire du Troisième Reich.

Quelques mois plus tard, un certain nombre de ces clichés furent mobilisés comme autant de pièces d’accusation, lors des procès de Nuremberg (28-29 janvier 1946) et de Dachau (avril 1946). Boix fut appelé à commenter les photographies extraites du fonds SS, auxquelles avaient été ajoutés quelques clichés pris par lui-même au moment de la Libération. Fort opportunément, B. Bermejo reproduit ces images dans son livre et les place en regard du témoignage délivré par Boix à Nuremberg. B. Bermejo complète son dispositif par l’ajout de photographies illustrant les propos alors tenus par Boix, mais non présentées au procès. L’image comme preuve.

Pour autant, en dépit de cette publicité, ce patrimoine testimonial inestimable resta peu connu, hors du petit cercle des spécialistes et des associations d’anciens déportés. Vingt ans après Nuremberg, dans le grand livre mémorial La Déportation publié en 1967 sous l’égide de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), on retrouve un certain nombre de clichés issus du fonds SS de Mauthausen ; dans cet ouvrage majeur, la série concernant Mauthausen est complétée par quelques clichés réalisés par Boix lui-même à la Libération. Or jamais, là non plus, le nom de Boix n’est cité.

Cet effacement est d’autant plus troublant que les noms d’autres détenteurs de clichés sont cités. Par exemple, la légende de la photo montrant le camp à l’hiver 1941 précise : « Photo SS prêtée par M. Le Caer de Deauville » (p. 182). Par ailleurs, vingt ans après la Libération, les témoins devenus historiens de leur propre martyre s’attachent encore à montrer des images qui, à leurs yeux, font la preuve des crimes nazis. Mais aujourd’hui ?

Pourquoi le service d’identification photographique de ce camp, pourquoi le fonds sauvé lui-même, ainsi que la figure de Boix, sont-ils encore à ce point négligés par les historiens de Mauthausen, et ce jusqu’aux plus informés [1] ? Le laboratoire photographique était pourtant, comme le rappelle Daniel Simon, président de l’Amicale de Mauthausen, un lieu majeur d’affirmation du pouvoir SS, de l’idéologie nazie et de la modernité de l’Allemagne du Troisième Reich. À quoi faut-il attribuer cette durable indifférence des historiens ?

Au delà de l’accablement qu’elles continuent à susciter, ces photographies subtilisées aux SS par des déportés nous adressent malgré tout un fort message. Elles témoignent d’un double acte de foi de la part de Boix et de ses amis : foi en l’avenir, tout d’abord, malgré la violence meurtrière et l’arrogance des bourreaux qui aiment à se mettre en scène ; foi aussi dans la capacité du témoignage photographique à faire preuve en premier lieu contre les criminels, pour l’histoire ensuite. En ce sens, ce témoignage photographique est bien aussi un acte de résistance. Il convient donc de le reconnaître comme tel.

Recensé : Benito Bermejo, Le Photographe de Mauthausen. L’histoire de Francisco Boix et des photos dérobées aux SS, traduits de l’espagnol par Ángeles Muñoz, préfaces de Anne Hidalgo et Daniel Simon, Liège, Territoires de la Mémoire, ASBL, 2017, 296 p.

Pour citer cet article :

Frédéric Rousseau, « La résistance des images », La Vie des idées , 14 mai 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-resistance-des-images.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

par Frédéric Rousseau , le 14 mai

Notes

[1Michel Fabréguet, Mauthausen, camp de concentration national-socialiste en Autriche rattachée, 1938-1945, Paris, Champion, 1999.