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Recension Société

L’inégalité en germes

À propos de : Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Éditions du Seuil


La pauvreté et les plus importantes inégalités sociales de demain se construisent dès aujourd’hui dans les routines des plus jeunes enfants. Parler, manger, sociabiliser, se soigner, se laver, s’habiller, obéir, apprendre : leur avenir social se plie dès les habitudes les plus anodines.

Dans cet ouvrage important par l’ampleur de son questionnement comme par son volume (1230 pages), Bernard Lahire et ses collègues posent une question centrale pour la sociologie et fondatrice pour nos sociétés démocratiques contemporaines : celle des sources sociales et familiales des inégalités. L’originalité de l’ouvrage, sa pertinence et son actualité se situent dans la nature du questionnement mis en œuvre et l’ampleur de son dispositif empirique. Contre une sociologie des généralités, qui se satisfait trop souvent de la répétition du même, et contre les dérives des approches subjectivistes résumant la question des inégalités à celle de leur perception par les acteurs, l’ouvrage dirigé par Bernard Lahire se réclame d’une sociologie critique, empirique visant à dévoiler les processus par lesquels les conditions de vie et de socialisation familiales sont au principe des inégalités dès les prémisses de la scolarité. Il s’inscrit pour cela dans le cadre d’une épistémologie que nous pourrions qualifier de « classique », convoquant successivement en exergue des premiers chapitres Émile Durkheim, Charles Darwin, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Auguste Comte, dans la perspective de produire une science des faits sociaux (p. 46). Car « les sociologues ne sont (…) pas des idéologues, mais des producteurs de vérités sur le monde social, parmi lesquelles se trouvent des vérités sur les inégalités et les dominations » (p. 49).

Documenter les inégalités sociales entre enfants

L’ouvrage mobilise pour cela une recherche de grande ampleur dirigée par Bernard Lahire et réalisée pendant quatre ans par 17 sociologues dans le cadre du projet ANR « Enfances de classe et de genre : primes socialisations sous contraintes multiples d’enfants âgés de 5-6 ans ». Au plan empirique, 35 enfants âgés de 5 à 6 ans ont fait l’objet de l’enquête, ce qui a conduit au recueil de

175 entretiens approfondis menés auprès des parents (trois entretiens par famille), d’une personne significative de l’entourage — nourrice, grand-mère, etc. — jouant un rôle important dans la socialisation de l’enfant (un entretien), et de l’enseignant ou de l’enseignante d’école maternelle (un entretien), ainsi que (…) des observations ethnographiques réalisées notamment à l’école (en salle de classe et en cour de récréation) mais aussi au domicile de l’enfant , et, last but not least, sur de petits exercices langagiers proposés aux enfants et visant à objectiver l’étendue de leur vocabulaire, leur maîtrise de la syntaxe et leur capacité à expliciter narrativement des séquences d’évènements (p. 15).

Armé de ce dispositif empirique, détaillé au chapitre 3, les auteur-e-s font entrer le lecteur dans l’univers familial et social de ces 35 enfants pour comprendre à la fois la force de la socialisation familiale, ses conséquences sur les habitus et ses liens avec leurs destins scolaires. En un mot pour comprendre comment la domination sociale s’inscrit dans les corps, les destins, les ambitions, les désirs.

Pour cela le plan de l’ouvrage offre des mises en perspective multiples. Théorique et programmatique pour la partie I, l’ouvrage offre avec la partie II un vaste panorama de la vie enfantine en France dans les années 2020. Les descriptions ethnographiques sont très rigoureuses par la systématicité des observations et passionnantes par les contrastes qu’elles donnent à voir au lecteur. Alors que Libertad, petite fille rom dont les parents rêvent qu’elle devienne chanteuse, voit son existence rythmée par des déplacements et des expulsions. Annabelle grandit dans une famille de classe moyenne avec sa mère et sa grand-mère qui contrôlent avec minutie les jeux qu’elle télécharge sur sa tablette. Mathis pour sa part vit avec sa famille dans une grande maison de 200 m2 « située dans une banlieue pavillonnaire très chic de l’Ouest parisien. » (p. 792).

La fabrique sociale des enfants

Ce panorama de la société française vue du côté des enfants offre une image vivante, incarnée, novatrice de la stratification sociale en France. Il dépasse largement les simples constats sur les inégalités de conditions qui structurent — et fracturent — la société française pour aller vers une incarnation vivante de ces inégalités dans toute leur violence, leurs conséquences, leur injustice, sans jamais tomber dans le misérabilisme. La partie III de l’ouvrage offre une lecture transversale des 35 études de cas dans le but de montrer « la fabrique sociale des enfants ». L’ouvrage traite ainsi de l’habitat, de l’emploi, de l’usage de l’argent, de l’école, du rapport à l’autorité, du langage, des loisirs, etc. dans la perspective de montrer comment les individualités se construisent dans des univers sociaux différenciés et hiérarchisés, ouvrant la voie à une compréhension fine des mécanismes de construction différenciés des individualités dans l’espace social. Ces chapitres, comme l’ensemble de l’ouvrage, sont pensés et rédigés avec talent. Ils permettent au lecteur de comprendre comment la stratification sociale construit les corps et les esprits par les processus complexes de socialisation des jeunes enfants, comment cette stratification est incorporée, par quels microprocessus quotidiens la position de chacun s’inscrit dans l’espace et le temps, mais aussi dans le corps. Valentine par exemple, qui grandit dans la bourgeoisie parisienne, fait de la danse, « mais pour le maintien » précisent les auteurs, « pas seulement pour se détendre … Se tenir droite, c’est une façon de correspondre à l’idée du corps bourgeois, qui doit avoir ce souci du maintien » (p. 890).

Nous ne pouvons, dans le cadre de ce compte rendu, détailler le contenu de tous les chapitres. Pour ne prendre qu’un exemple, le premier chapitre de la troisième partie « Habiter quelque part : la trame spatiale des inégalités » rédigé par F. Giraud, J. Bertrand, M. Court et S. Nicaise (p. 933 à 952) montre comment l’espace du logement construit l’individu, son estime de soi, sa « valeur » aux yeux des autres et de lui-même. Cette construction sociale de l’individu par l’espace apparaît dans toute sa violence par la comparaison des destins de classe entre un Isham obligé de dormir dans la voiture de sa mère et un Mathis qui passe régulièrement des vacances dans la villa de son grand-père sur l’île Maurice. Ces inégalités, pourrait-on objecter, sont connues de tous et de longue date. Certes. Mais les analyses proposées vont bien au-delà du simple constat pour en montrer les effets sur les individus, leur manière d’être, leur esprit, leur âme, leur destin. Là, le travail du sociologue, qui ne se contente pas de dénoncer, s’applique à comprendre les effets de ces inégalités sur la construction des individus, leur psychologie, leur apparence, leur image d’eux-mêmes. Les autres chapitres de cette partie sont de la même trempe : ils éclairent l’ensemble de la société française par une sociologie de l’enfance montrant les mécanismes de transmissions sociales non seulement des habitus et des inégalités, mais aussi de la domination.

Les chapitres 6 et 7 de cette partie explorent, dans la lignée des travaux du sociologue anglais Basil Bernstein (1975), la construction des compétences langagières au sein même de l’espace familial. On sait que ces compétences entretiennent des liens très forts avec les parcours scolaires des enfants (Lahire, 1993). Les deux chapitres sont rédigés conjointement par M. Woollven, O. Vanhée, G. Henri-Panabière, F. Renard et B. Lahire. Ils donnent à voir les modes de transmission de ces compétences dans les micro-interactions familiales : par les lectures du soir prodiguées aux enfants, par les hiérarchies des genres littéraires exprimées explicitement ou implicitement par les parents, par la valorisation plus ou moins marquée de la prise de parole par les enfants dans l’espace familial, par la proximité variable aux langues étrangères et à leur valorisation. Autant de pratiques qui « ne favorisent pas au même degré la constitution d’un rapport réflexif au langage et à la structure narrative » (p. 1037 et 1038). L’approche se fait encore plus précise lorsqu’il s’agit de comprendre comment ce rapport réflexif au langage se joue dans les interactions entre parents et enfants et de façon contrastée selon le capital culturel familial : la façon de privilégier — ou pas — la régulation des conflits par le langage, l’usage différencié de l’humour et des jeux de mots comme apprentissage de cette réflexivité.

Ces pratiques familiales de l’humour et ces jeux de mots constituent une ressource inégalement distribuée, qui permet plus ou moins aux enfants de se familiariser précocement avec les propriétés et avec les pouvoirs du langage et de prendre goût à ces usages, dans un contexte affectif qui n’est pas celui de la répétition pédagogique et de l’évaluation scolaire (p. 1049).

Ces résultats évoquent ceux produits par Annette Lareau (2011) qui montraient, dans le contexte des États-Unis, comment le langage participe pleinement de la socialisation des enfants. Les familles favorisées utilisent le langage comme une fin en soi et pour soi alors que l’usage dans les milieux populaires est davantage fonctionnel. Or ces usages produisent très tôt chez les jeunes enfants une intériorisation de leur place sociale et de la légitimité de celle-ci.

In fine, comme tout ouvrage d’envergure qui déconstruit l’ordre des choses, Enfances de classe stimule la réflexion sur les institutions sociales — la famille, l’école, le langage, etc. — et sur la société française en général. Il montre qu’on ne naît pas dominant ou dominé. On le devient. L’ouvrage le montre, le démontre et en démonte minutieusement les mécanismes. Mais son apport va bien au-delà. À la lecture des situations familiales décrites avec précision dans les 35 études de cas, à la lecture des analyses transversales qui en découlent, à la lecture des conclusions qui s’en dégagent, le lecteur est saisi par un mouvement de réflexivité sur lui-même, sur son enfance et sur sa vie de parent, sur sa place dans la société et sur sa responsabilité en somme.

Voilà une qualité rare pour un ouvrage de sociologie.

L’État, la liberté, la sociologie

La conclusion de l’ouvrage aborde une réflexion plus générale sur les sociétés humaines et sur l’accumulation culturelle et matérielle qui caractérise notre espèce. Dès lors que l’héritage existe, dès lors que des parents socialement inégaux élèvent eux-mêmes leurs enfants, la reproduction des inégalités ne peut être qu’au rendez-vous. Dans ces conditions, comment lutter contre un phénomène si profondément ancré dans ce que nous sommes en tant qu’humains ? Posé en ces termes, le problème semble insoluble. Deux pistes sont pourtant dessinées par l’auteur. Il préconise d’abord une intervention plus large de l’État car « à chaque recul de l’État dans les domaines concernant la famille (…) ce sont les inégalités qui se creusent entre les classes sociales et les horizons qui se referment » (p. 1179). La deuxième piste concerne la sociologie elle-même. Si cette discipline était « très largement diffusée, elle permettrait à tous les membres d’une société de voir les cadres plus généraux dans lesquels ils sont insérés » (p. 1175). Ces pistes sont intéressantes, essentiellement par les débats potentiels qu’elles soulèvent. D’abord parce qu’il n’est pas sûr que l’État soit toujours le garant d’une égalité parfaite et entière. Son action peut aussi être normalisatrice et stigmatisante, comme le montrent les travaux sur le non-recours aux politiques sociales par exemple (Warin, 2016). Ensuite sur la diffusion de la sociologie et sa capacité à éclairer les citoyens, encore faudrait-il que LA sociologie existe, ce dont on pourrait discuter au regard de la dispersion intellectuelle de la discipline. Enfin, et pour faire écho à la note de Hugues Draelants dans ces colonnes en 2019, on pourrait imaginer qu’une réflexion plus approfondie sur les politiques éducatives, leur conception et leur mise en œuvre, pourrait donner des clés pour réduire les inégalités à l’école, bien sûr, mais aussi dans l’ensemble de la société.

On ne peut que soutenir les auteurs dans le vœu émis tout à la fin de la conclusion : « Puisse ce livre contribuer à ce que l’ordre inégal des choses soit reconnu, contesté et contrarié » (p. 1179).

Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Éditions du Seuil, 2019, 1230 p.

par Georges Felouzis & Barbara Fouquet-Chauprade, le 24 avril

Aller plus loin

Bibliographie :

• Basil Bernstein, Langage et classes sociales. Codes socio-linguistiques et contrôle social, Paris, Éditions de Minuit, 1975.
• Hugues Draelants, Les nouvelles frontières de la sociologie de l’éducation, La Vie des Idées, Octobre 2019.
• Bernard Lahire, Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, PUL, 1993 (2000).
• Annette Lareau, Unequal Childhoods. Class, Race and Family Life, With an Update a Decade Later, University of California press.
• Philippe Warin, Le non-recours aux politiques sociales, Grenoble, PUG, 2016.

Pour citer cet article :

Georges Felouzis & Barbara Fouquet-Chauprade, « L’inégalité en germes », La Vie des idées , 24 avril 2020. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/L-inegalite-en-germes.html

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