Recension Histoire

L’esclavage raconté par l’image

À propos de : Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol, Myriam Cottias (dir.), Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles, CNRS éditions


par , le 6 février


Regroupant des études sur des sources longtemps peu mobilisées (images, objets, vestiges) dans le cadre de l’histoire de l’esclavage, paraît la première publication du comité scientifique du programme « Routes des personnes mises en esclavage. Résistance, Liberté et Héritage » de l’UNESCO.

En septembre 2025, l’administration états-unienne, après l’instauration quelques mois plus tôt d’un décret présidentiel visant à restaurer « la vérité et la raison dans l’histoire américaine » et à mettre fin à tout discours qui dénigrerait la grandeur américaine, a décidé de retirer de certains parcs nationaux et musées toute exposition ayant pour sujet l’esclavage. Cette action qui relève, n’ayons pas peur de le dire, d’une forme de censure et d’une réécriture idéologique de l’histoire des États-Unis, s’est notamment incarnée dans la mise au ban d’une des images les plus connues de l’histoire du pays, The Scourged Back (Le dos flagellé) (Fig. 1). Cette photographie, prise en 1863, montre un homme noir, ancien esclave qui a fui la plantation dans laquelle il était asservi, dont le dos est lacéré de cicatrices. Précisément parce que cette photo est désormais interdite, nous faisons ici le choix de la montrer en renvoyant à son contexte historique.

Fig. 1 - McPherson and Oliver, The Scourged Back, 1863

Cette image et la manière dont elle est mise en retrait par l’administration états-unienne nous semblaient la parfaite porte d’entrée pour aborder la parution de l’ouvrage collectif dirigé par Ana Lucia Araujo (Howard University), Klara Boyer-Rossol (Université de Bonn) et Myriam Cottias (CNRS). Ce livre vient en effet comme un contrepoint bienvenu, tant par sa genèse que par son contenu, à ce qui est en train de se dérouler actuellement aux États-Unis.

Ce livre est en effet la première publication thématique du comité scientifique du programme « Routes des personnes mises en esclavage. Résistance, Liberté et Héritage » de l’UNESCO. Lancé en 1994 afin de « briser le silence entourant l’histoire de l’esclavage et de la traite transatlantique en soutenant la recherche, la transmission de la mémoire et le dialogue interculturel », ce programme et l’ouvrage qui en résulte traitent de l’esclavage selon une dimension internationale et diachronique, justifiant le pluriel utilisé dans le titre. L’objectif de ce volume est d’étudier les différentes formes d’esclavage à travers des représentations visuelles et des objets matériels générés par ce système de domination et d’exploitation aux multiples avatars.

L’histoire de l’esclavage : des sources écrites à la culture matérielle

Cet épais volume de 540 pages fait ainsi intervenir près d’une vingtaine de chercheuses et chercheurs (dont on regrette l’absence même succincte de bibliographie) issus d’Afrique, d’Europe et des Amériques au long de dix-sept articles dont il est impossible de rendre compte individuellement ici sans trahir leur richesse. Il s’organise en cinq parties thématiques qui présentent d’abord des études en histoire de l’art et cultures visuelles (« Voir ou ne pas voir la différence », « Codes de représentation des corps dominés ») pour terminer par deux parties portées sur la culture matérielle de l’esclavage (« Matérialité du quotidien dans l’Atlantique esclavagiste », « Les pratiques matérielles comme symboles de résistance, de spiritualité et de liberté »), la partie centrale faisant le pont entre les deux objets d’étude (« L’abolition de l’esclavage par des images et des objets »).

Ce volume est une somme historiographique et méthodologique. Dans l’introduction rédigée par Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol et Myriam Cottias nous est présentée une historiographie très complète des différentes études liées à l’esclavage et la traite transatlantique ainsi qu’indo-océanienne (études quantitatives, géographiques, urbaines, de genre, biographiques…). Essentiellement basés sur des sources écrites, ayant aussi intégré les apports des sources orales, ces travaux ont cependant négligé la contribution des images et de la culture matérielle qui restent l’apanage des historiennes et historiens de l’art et des archéologues [1]. Ce projet vient ainsi mettre en lumière l’extraordinaire renouvellement des sources et l’apport des chercheuses et chercheurs à l’histoire de l’esclavage à travers des textes dont l’une des qualités est de toujours annoncer leurs objectifs, leurs méthodes, leurs sources.

Preuve de la vigueur des études visuelles et matérielles dans le cadre de l’histoire de l’esclavage, les différents textes regroupés dans cet ouvrage ont déjà été publiés, ce qui peut néanmoins entraîner quelques problèmes au fil de la lecture. Il s’agit en effet à la fois d’articles et de chapitres d’ouvrage, si bien qu’un auteur peut parfois faire référence à des exemples, des hypothèses ou des conclusions de son livre qui ne nous sont pas accessibles. Cet aspect composite de l’ouvrage est cependant cohérent avec les objectifs du projet « Les Routes des personnes mises en esclavage », car elle offre un apport historiographique double. Le lecteur se voit offrir des études précises et documentées qu’il peut ensuite poursuivre via les ouvrages ou numéros de revues dont elles sont tirées. Ce volume fait donc office de porte d’entrée vers les sujets qu’il entend traiter et si la diversité des géographies étudiées (Caraïbes françaises, Brésil, île de Gorée au Sénégal, royaume du Kongo) peut entraîner parfois une dimension quelque peu kaléidoscopique, elle reste néanmoins bienvenue pour comprendre les différents moments et les différents espaces du processus esclavagiste.

Si l’ouvrage est une compilation de textes, le travail éditorial n’est cependant pas négligé. On peut regretter ponctuellement certains problèmes de construction [2], mais les échos entre les différentes contributions sont nombreux, révélateurs de la cohérence du choix des sujets et sont de ce fait une preuve de la dimension globalisée du processus de domination qu’est l’esclavage.

C’est le cas par exemple entre les articles d’Anne Lafont (« Comment la couleur est devenue un marqueur racial. Perspectives d’histoire de l’art sur la race » p. 141-171) et de Simon Gikandi (« Contacts rapprochés. La culture du goût et la souillure de l’esclavage » p. 173-211) par leur travail sur les couleurs de peau comme preuves et outils de la hiérarchisation des races (Fig. 2). Ou entre ceux d’Ana Lucia Araujo (« Culture visuelle et mémoire de l’esclavage : regards français sur les populations d’origine africaine dans le Brésil du XIXe siècle », p. 25-54) et Matthew Francis Rarey (« Contre regard porté sur la culture visuelle de l’esclavage au Brésil », p. 283-312) qui convoquent tous deux les gravures de Jean-Baptiste Debret, peintre français qui participa à l’expédition au Brésil de Joachim Lebreton et produisit 153 planches lithographiées illustrant son Voyage pittoresque et historique au Brésil.

Fig. 2 - Nicolas de Largillière, Portrait de Madame Claude Lambert de Thorigny, 1696, huile sur toile, 139.7 x 106.7 cm, New York, Metropolitan Museum.

Comment montrer les images de l’esclavage ?

Dans son article, Matthew Francis Rarey revient sur une question qui parcourt le travail de Saidiya Hartman, écrivaine et chercheuse états-unienne spécialisée dans les études afro-américaines : « Comment les historiens et les chercheurs sont-ils amenés à participer à la reproduction de la dynamique du pouvoir racial par le biais d’images et d’objets ? » (p. 311). Le chercheur, directeur de la chaire d’histoire de l’art à Oberlin College, partage avec sa collègue de Columbia cette vision critique quant à l’utilisation de la culture visuelle de l’histoire de l’esclavage comme un simple ensemble de sources documentaires. Pour l’auteur, il faut :

« mieux comprendre le rôle que joue la culture visuelle dans la production active de la race, de la culture et de l’histoire de l’esclavage [et] produire un contre-témoignage de ces images et objets, de les repositionner par rapport aux spectacles de violence et d’assujettissement pour lesquels ils ont été produits à l’origine » (p. 311).

Une telle prise de distance par rapport à une lecture littérale des sources visuelles est évidemment nécessaire et reste la base de toute étude en histoire de l’art. Mais cette recommandation, émise à ce moment-là de l’ouvrage, nous paraît presque superflue tant des articles comme celui de Cécile Fromont (« Kongo, Brésil, France et colonies : les enjeux du visible et de l’invisible dans la Tenture des Indes de la Villa Médicis » p. 105-140) (Fig. 3) ou d’Anne Lafont (art. cit.) prouvent que l’histoire de l’art et ses outils permettent une étude critique de la race dans ses conditions de visibilité et ne se contentent pas de décrire les images ce qui, d’une certaine manière, ne ferait que reproduire la dynamique du pouvoir racial.

C’est ce qu’a confirmé l’historienne de l’art Vivian Braga dos Santos dans le cadre d’un débat à l’Institut national d’histoire de l’art, elle qui affirme avoir pris l’habitude de ne plus montrer à ses étudiant.e.s certaines images d’artistes portant sur des corps noirs afin de ne pas réitérer la violence qu’elles portent ou de :

« laisser la place à des œuvres dans lesquelles il est possible de percevoir un certain contrôle de l’image de soi par les sujets représentés [3]. »

Fig. 3 - L’Indien à cheval de la Tenture des Indes, 6e série, tapisserie haute lisse d’après le carton d’Albert Eckhout, v 1644-1652, Rome, Villa Médicis.

Le rôle de l’archéologie : contourner le point de vue des dominants

Si les sources visuelles obligent à produire non de simples descriptions, mais bien des analyses selon les méthodes de l’histoire de l’art, les sources matérielles semblent offrir ces « contre-témoignages » que Matthew Francis Rarey appelle de ses vœux. La grande majorité des articles des deux dernières parties de l’ouvrage ont en commun de souligner à quel point les découvertes archéologiques nuancent et complexifient le discours porté sur l’histoire de l’esclavage qui, si elle ne s’appuyait que sur des sources documentaires ou visuelles produites en très grande majorité par les Occidentaux esclavagistes, en offrirait de fait une vision eurocentrée et nécessairement biaisée :

« Pour comprendre complètement la vie quotidienne des esclaves, il faut retrouver les données qui nous renseignent sur leurs activités. Comme nous le savons, ils pouvaient rarement garder des traces écrites de leurs expériences que nous pourrions lire aujourd’hui, et ceux qui témoignaient à ce sujet, comme les planteurs ou les voyageurs, étaient rarement des observateurs objectifs, bienveillants ou nuancés de ces vies [4] . »

Les différentes études ouvrent ainsi sur des méthodologies nouvelles telles que la zooarchéologie qui « examine les vestiges de la faune retrouvés dans les sites archéologiques pour analyser les systèmes d’approvisionnement, de production et de consommation de la nourriture et ses rebuts » (Kelly & Wallman, art. cit.), l’archéologie marine ou appellent à établir de nouveaux cadres géographiques (les espaces et territoires entre les grandes plantations et propriétés) pour y mener des fouilles archéologiques [5].

Le passage au cours du volume d’un type d’un objet d’études – les images – à un autre – les objets archéologiques – est donc important, non pour créer entre eux une hiérarchie mais pour rappeler aux lecteurs qui souhaiteraient entreprendre des recherches sur l’histoire de l’esclavage les enjeux que chacun peut porter. C’est encore une fois parfaitement en adéquation avec les objectifs du projet mené par l’UNESCO dont on attend à présent les prochains volumes qui seront consacrés aux questions de santé et d’esclavage puis à la question des réparations.

Ana Lucia Araujo, Klara Boyer-Rossol, Myriam Cottias (dir.), Esclavages. Représentations visuelles et cultures matérielles, CNRS éditions, 2024, 544 p., 27 €. ISBN : 9782271151162

par , le 6 février

Pour citer cet article :

Fabien Lacouture, « L’esclavage raconté par l’image », La Vie des idées , 6 février 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/L-esclavage-raconte-par-l-image

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Notes

[1Comme le montre la note 20 de la page 21.

[2Nous aurions par exemple préféré que les trois textes de la première partie soient classés selon l’ordre chronologique des sujets traités.

[3Vivian Braga dos Santos, Philippe Depairon, Dork Zabunyan et Manuel Charpy, «  Corps meurtris, images violentes. Comment montrer les victimes des conflits politiques  ?  », Perspective, 2, 2024, p. 43-44.

[4Kenneth G. Kelly et Diane Wallman, «  Les habitudes alimentaires des esclaves dans les plantations des Antilles françaises, XVIIIe-XIXe siècles  », p. 380.

[5Flávio Gomes, «  D’autres cartographies de la plantation. Espaces, paysages et culture matérielle dans le sud-est esclavagiste  », p. 355-376.

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