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Recension International

L’ONU par la bande

À propos de : Karim Lebhour, Aude Massot, Une saison à l’ONU. Au cœur de la diplomatie mondiale, Steinkis


Le journaliste Karim Lebhour publie une bande dessinée sur son expérience au mythique siège de l’ONU à New York. Que peut-on retirer d’un tel témoignage pour penser les relations internationales contemporaines ? Qu’apporte le format BD, à mi-chemin entre fiction et reportage ?

Un reporter en imperméable jaune, des drapeaux et un gratte-ciel bleu et blanc (le fameux « immeuble de verre » installé à New York et conçu, entre autres, par Le Corbusier) entouré d’une immense grille, c’est sur cette image que s’ouvre la bande dessinée Une saison à l’ONU, signée par Karim Lebhour, aujourd’hui analyste au sein du think tank International Crisis Group, et illustrée par Aude Massot. On sait, au moins depuis Hergé [1] et, plus récemment, grâce au succès de Quai d’Orsay de Christophe Blain et Abel Lanzac (pseudonyme d’Antonin Baudry), que la bande dessinée constitue un subtil point d’entrée dans l’univers politique et social des relations internationales. Le succès de La Revue dessinée, fondée en 2013 pour publier des reportages illustrés sur l’actualité, témoigne également de l’appétence des lecteurs pour ce type de format qui donne parfois davantage à voir, et à vivre, que le traditionnel article, qu’il soit journalistique et a fortiori académique, donc plus difficile d’accès.

L’auteur d’Une saison à l’ONU, Karim Lebhour, avait d’ailleurs publié un premier reportage sur ce même thème suite à son expérience de journaliste correspondant à aux Nations Unies entre 2010 et 2014. Et c’est à travers l’histoire de ce même Karim, correspondant à l’ONU pour Radio France Internationale, que le lecteur plonge dans l’univers onusien.

Le format BD semble ici d’autant plus approprié que l’univers des organisations internationales, qu’il s’agisse de l’ONU, de l’Union européenne et bien d’autres, est souvent occulté par les médias privilégiant l’actualité nationale. Cette invisibilité, paradoxale au vu de l’influence croissante de ces organisations dans des pans de plus en plus étendus des politiques publiques, entraîne avec elle son lot d’idées reçues sur l’organisation : tantôt « machin » (pour reprendre la formule du Général de Gaulle) inutile et inefficace, tantôt cénacle des grandes puissances (on pensera alors au Conseil de Sécurité), tantôt attraction touristique (selon la formule de Romain Gary), tantôt berceau de l’idéalisme et de la bonne conscience du monde. La force de ces idées reçues (souvent fausses et contradictoires) s’est d’ailleurs clairement manifestée dans la polémique déclenchée après l’adoption du Pacte de Marrakech sur les migrations en décembre 2018, où les Nations unies ont été accusées de vouloir ouvrir les frontières tous azimuts [2]. Ce n’est donc pas le moindre mérite de cet ouvrage que de nous faire entrer dans l’univers complexe de la diplomatie onusienne à travers l’expérience de l’auteur qui, tel le Candide de Voltaire (et dont le prénom ne sera jamais correctement orthographié par les serveurs des Starbucks qu’il a fréquentés !), fait l’apprentissage des rouages de l’institution et des crises diplomatiques (et pas n’importe lesquelles) qui l’ont traversée pendant les quatre années où il y a été correspondant. À la lecture de cet ouvrage, qui n’est ni un reportage journalistique, ni un travail universitaire, ni une œuvre purement fictionnelle ou artistique, mais un mélange de tous ces genres, on se demandera ce que peuvent en retirer aussi bien le lecteur spécialiste de la diplomatie multilatérale que le profane.

Plongée dans les dilemmes de la diplomatie multilatérale

Bien qu’il soit situé depuis sa création en 1945 dans la « bulle » new-yorkaise de Turtle Bay qui borde l’East River à hauteur de la 46e rue, non loin de la mythique station ferroviaire Grand Central, le siège de l’ONU est assez justement dépeint par l’auteur comme, un espace de rencontres, un véritable carrefour de la diplomatie mondiale. S’y côtoient non seulement les diplomates des 193 pays qui composent l’ONU et qui font des allers-retours quasi quotidiens entre le siège de l’institution et celui de leur mission permanente (montant des loyers oblige, les missions sont d’ailleurs plus ou moins éloignées du siège, celui de la mission américaine faisant lui bien face à « l’immeuble de verre »), mais aussi les fonctionnaires de l’ONU [3], les journalistes, ainsi que nombre d’activistes qui, régulièrement, viennent manifester aux abords de l’ONU.

Cet aspect de lieu de rencontres est particulièrement bien illustré par Karim Lebhour qui rend compte à la fois de leur aspect officiel à travers le récit de séances du Conseil de Sécurité ou de l’Assemblée générale, que de leur caractère plus officieux (voir notamment le chapitre consacré au « off » de l’ONU p. 110 et s.) à travers les nombreux dîners et cocktails organisés par les ambassades, qui sont l’occasion d’échanges plus directs entre diplomates et journalistes, et dont le narrateur souligne ironiquement l’inégale qualité, les soirées de la mission indienne étant visiblement très prisées… On aurait tort de voir dans ces descriptions une pure fantaisie de l’auteur : en effet, ces moments de sociabilité, apparemment anodins, revêtent une importance non négligeable dans la dynamique inter-individuelle des négociations internationales.

C’est néanmoins au Conseil de Sécurité que l’auteur consacre l’essentiel de son propos, reproduisant ici une vision assez courante, et pas complètement fausse, que c’est bien là que se prennent les décisions importantes en matière de sécurité internationale et de maintien de la paix au travers des fameuses « résolutions du Conseil de Sécurité ». Pas moins de trois chapitres sont ainsi consacrés à la question du droit de veto dont disposent ses 5 membres permanents (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) (sur les 15 qui composent le Conseil), ce qui révèle selon l’auteur le caractère non-démocratique et non-représentatif de l’ONU. Ce point de vue est d’ailleurs discuté dans un chapitre opposant le journaliste (Karim) en faveur de la suppression du droit de veto à une diplomate française rétorquant que le veto constitue la garantie d’efficacité du système. La position « abolitionniste » défendue par le narrateur est loin de faire l’unanimité, ainsi qu’en atteste les débats vieux d’au moins vingt ans sur la réforme du Conseil de Sécurité, chaque État réclamant des concessions aux autres, tout en demandant également à obtenir et un droit de veto et un siège permanent : « La vérité est que la réforme du Conseil de sécurité est un vrai casse-tête ! » lui assène, en vieille habituée de ce débat, et d’un air un peu blasé, la diplomate, verre de vin blanc à la main (p. 88).

Mais loin de présenter uniquement le volet institutionnel et procédural de l’organisation, Karim Lebhour revient sur des moments saillants de l’histoire récente (et vécue) du Conseil de Sécurité comme l’adoption, en 2011, de la résolution 1970 (adoptée à l’unanimité des 15 membres) autorisant les sanctions contre le régime de Kadhafi avant que la résolution 1973 n’aille plus loin en permettant une intervention aérienne, en invoquant notamment la doctrine de la responsabilité de protéger. [4] Dans la tradition du reportage journalistique, les dates, les situations, les personnages et les concepts reproduits sont bien réels (y compris la scène des « larmes de l’ambassadeur » libyen Abd al-rahman Shalgham lorsque ce dernier décide de se rallier à l’opposition).

Davantage qu’une mise en scène de la faillite de l’institution, ce sont plutôt les dilemmes, voire les contradictions des Nations unies que Karim Lebhour donne à voir. Dilemme entre le principe de l’intervention au nom de la sécurité internationale, et le principe du respect de la souveraineté des États membres et de la non-interférence, tous deux garantis par la Charte des Nations unies. Dilemme d’une institution qui s’est donné pour mandat le maintien de la paix, sans avoir les ressources humaines et matérielles pour y parvenir. Dilemme entre la défense d’idéaux démocratiques, et l’admission de dictatures notoires. Mais ces dilemmes sont présentés dans une vision somme toute très « réaliste » de l’ONU, au sens où l’entendent les théories des relations internationales qui mettent surtout l’accent sur la défense égoïste de l’intérêt national et les rapports de puissance. Par ailleurs, s’il n’occulte pas les « temps morts » de l’institution, favorisés par le caractère très formaté et policé des discours qui s’enchaînent les uns à la suite des autres, l’auteur insiste surtout sur les moments d’effervescence politique et d’affairement du personnel onusien, dans un tourbillon qui semble parfois manquer de leadership. On sent d’ailleurs, dans le chapitre consacré à l’interview de Ban Ki-moon (Secrétaire général de 2007 à 2016), une critique feutrée d’un individu jugé « charmant », mais qui « lit ses fiches ». Si cette critique fait écho à l’opinion globalement répandue de la faiblesse du Secrétaire général, elle ne rend sans doute pas justice à la complexité de la fonction et à la manière dont différents individus l’ont occupée, au-delà du cas individuel de Ban Ki-moon.

Simplifier sans caricaturer

Le défi d’un ouvrage comme celui-ci est évidemment de trouver le juste milieu entre les stéréotypes éternellement reconduits sur l’inutilité de l’ONU, et l’analyse sociologique et politique d’une réalité complexe, celle de la diplomatie et, plus généralement, des enjeux de sécurité internationale, qui peuvent parfois sembler difficilement accessibles au grand public. C’est à travers un style ouvertement humoristique et des illustrations imagées (un réseau de plomberie pour décrire la galaxie onusienne, une planète saturée de pansement et de points de suture par des diplomates dépeints en médecins pour représenter le maintien de la paix) que Karim Lebhour et Aude Massot relèvent ce défi. L’ironie, qui transparaît à chaque page, nous semble ici particulièrement adaptée à l’étude d’une organisation comme l’ONU. On avait déjà pu constater l’efficacité de ce registre avec le succès de la bande dessinée Quai d’Orsay de Christophe Blain et Abel Lanzac, adaptée par la suite au cinéma avec un certain succès.

D’abord parce que l’ironie permet de rompre avec le sérieux généralement associé à l’univers diplomatique, conformément à l’idée d’un monde inaccessible réservé à une élite internationalisée et coupée du monde. Si l’auteur se plaît à souligner le côté effectivement élitiste de l’univers diplomatique, renforcé par le train de vie new-yorkais, il nous y donne néanmoins accès en décrivant également un monde de professionnels (pas forcément toujours compétents) accomplissant des tâches très concrètes, à la fois politiques et bureaucratiques, rompant avec le mythe de la diplomatie de salon. L’humour permet aussi également de résister, à l’inverse, à une histoire plus officielle des Nations unies, qui la présente comme l’institution en charge de « faire le bien ». Karim Lebhour et Aude Massot désamorcent ainsi habilement une posture normative, voire moralisatrice, souvent adoptée par les partisans de l’ONU. Si l’interprétation dominante des relations internationales est faite en termes de rapports de force (par exemple, lorsque le narrateur prend en photo le siège de la mission américaine situé juste en face de l’entrée de l’ONU en disant : « Des fois qu’on aurait un doute sur qui est le patron » p. 187), Karim Lebhour ne verse pas non plus dans une lecture cynique de la diplomatie comme simple écran de fumée. Ce souci d’une restitution crédible du fonctionnement de la diplomatie multilatérale est manifeste à travers les éléments de pédagogie qui essaiment l’ouvrage : rappels des faits, qu’il s’agisse des étapes de la construction de l’organisation, de l’élaboration des missions de maintien de la paix, des principes de la Charte des Nations unies, du fonctionnement de ses organes, de certaines séances du Conseil de Sécurité, etc. Bref, Karim Lebhour et Aude Massot prennent leur sujet au sérieux sans se prendre eux-mêmes au sérieux.

En conclusion, le spécialiste sera soulagé de trouver dans cette bande dessinée une représentation moins caricaturale que de coutume de l’institution onusienne. Pour cette raison, Une saison à l’ONU pourra être utilement mobilisée dans des enseignements d’introduction aux relations internationales. Quant au profane, il découvrira nombre d’aspects fondamentaux à la compréhension de ce que sont et font les Nations unies au quotidien. Dans tous les cas, c’est une lecture à laquelle spécialistes et non-spécialistes prendront sans nul doute beaucoup de plaisir, et les quelques chapitres consacrés à la vie new-yorkaise et à certains de ses lieux et personnages mythiques n’y seront pas pour rien…

Karim Lebhour, Aude Massot, Une saison à l’ONU. Au cœur de la diplomatie mondiale, Paris, Steinkis, 2018, 160 p., 20€.

par Marieke Louis, le 1er avril

Pour citer cet article :

Marieke Louis, « L’ONU par la bande », La Vie des idées , 1er avril 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ONU-par-la-bande.html

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Notes

[1La publication en 1935 du Lotus Bleu se déroulait notamment sur la toile de fond des tensions entre la Chine et le Japon.

[2Voir notamment l’article d’Antoine Pécoud et Damien Simonneau : « Le Pacte mondial pour les migrations : des polémiques et des avancées », The Conversation, 9 décembre 2018.

[3Soit près de 40 000 personnes, tous statuts confondus et organisations et programmes spécialisés associés. L’auteur indique 6 000 personnes, sans doute en référence aux individus employés directement et uniquement sur le site de New York.

[4Voir notamment l’entretien réalisé avec Michael Doyle : « Le libéralisme entre guerre et paix. À quelles conditions une démocratie doit-elle faire la guerre ? », laviedesidees.fr, 22 février 2019.



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