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« Cliffhanger », Renny Harlin (1993)

Recension Société

Les élites au sommet

À propos de : Delphine Moraldo, L’Esprit de l’alpinisme. Une sociologie de l’excellence du XIXe siècle au XXIe siècle, ENS Éditions


par Matthieu Calame , le 11 mai 2023


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L’alpinisme trouve son origine dans l’esprit de l’impérialisme britannique du XIXe siècle. Il s’agit de porter au sommet les couleurs de l’Union Jack, mais aussi de manifester son goût du risque, en un « marathon des cimes » qui incarne le processus de distinction si cher à la gentry.

Aucune activité humaine n’échappe totalement à l’esprit du temps, le Zeitgeist. L’alpinisme ne fait pas exception à cette loi d’airain. Il prend son essor au XIXe siècle, à l’initiative des Britanniques.

Bien sûr, l’intérêt pour la montagne et le changement de regard sur elle sont largement antérieurs. Les Genevois ne me contrediront pas, qui ont largement contribué à une approche savante de la montagne. Mais l’alpinisme en tant qu’activité systématique, dont les murs d’escalade actuels ou les exploits d’Assassin’s Creed bondissant d’un toit à l’autre constituent les modernes et lointains développements, trouve son origine dans l’esprit de l’impérialisme britannique au XIXe siècle.

Le fair-play des élites

C’est au sein des public schools que l’Empire forme ses futures élites. Prévenons toute incompréhension du lecteur français, il s’agit là d’un parfait faux ami. Les public schools britanniques n’ont rien à voir avec les écoles de la République chères à Jules Ferry, inculquant les rudiments du calcul, de la lecture et du patriotisme à tous les petits Français sous la férule des « hussards noirs ».

Tout au contraire, il s’agit outre-Manche d’une poignée d’établissements réservés aux élites, un peu l’équivalent des collèges jésuites de la France de l’Ancien Régime. « Public » s’oppose ici à l’éducation privée de la haute aristocratie, dispensée à domicile par des précepteurs. Les public schools se distinguent donc de l’éducation privée par leur caractère collectif, à défaut d’être démocratique.

Autant sinon plus que de former une élite intellectuelle, il s’agit de former une élite administrative d’abord imprégnée du caractère et des vertus de la « race » britannique destinée à dominer le monde. Avec un mélange d’endurance, de retenue, d’ambition et de modestie dans la posture.

Dans ce cadre pédagogique, les games – c’est l’époque où se codifient le rugby, le foot et de nombreux autres jeux – jouent un rôle fondamental. Il s’agit de s’affronter, mais la victoire ne peut et ne doit être obtenue à n’importe quel prix. La règle joue à ce titre un rôle fondamental. Le gentleman s’efforce de gagner, mais dans les règles. S’il perd, il doit être beau joueur et, s’il gagne, montrer de la retenue dans l’expression de sa satisfaction tout en saluant l’adversaire défait.

C’est ce fair-play qui le distingue du vulgaire. Il s’agit là aussi de la résurgence (ou de la survivance) de vertus aristocratiques mâtinées d’ascétisme protestant, au moment même où triomphe le capitalisme mercantile qui, à maints égards, lui semble opposé : la fin justifie les moyens.

Adversaire : la montagne

Les alpinistes anglais qui se lancent à la conquête des Alpes sont issus d’une gentry patriotique, se proposant de porter aux sommets les couleurs de l’Union Jack. Ils vont forger le terme d’alpinisme. Cette course vers les hauteurs n’est pas sans similitudes avec les explorations tous azimuts visant à atteindre les sources du Nil ou les pôles.

Les alpinistes britanniques s’appuient largement sur des compétences locales, en recrutant des guides avec lesquels ils se lient parfois d’amitié et dont ils reconnaissent les performances supérieures en termes d’escalade. Ces guides peuvent avoir toutes les vertus, les gages qu’ils touchent les mettant d’emblée dans une autre catégorie. Les uns grimpent pour l’honneur, les autres pour l’argent.

L’alpinisme institutionnel s’incarne dans l’Alping Club fondé en 1857, qui s’érige immédiatement en gardien sourcilleux de l’excellence alpinistique, excellence morale plus que technique, notamment en s’efforçant de codifier l’éthique de l’alpinisme, les règles du jeu de ce game qui va longtemps résister à la « sportivisation », c’est-à-dire la professionnalisation des games en sports, avec son lot d’intérêts économiques et de pénétration dans les classes populaires.

L’alpinisme a ceci de particulier que l’on affronte non pas un joueur ou une équipe adverse, mais la montagne elle-même. Qu’est-ce qu’être fair-play dans des conditions asymétriques ? Au cours des décennies, les débats vont porter sur l’usage des innovations. On peut utiliser le piolet, les chaussures cloutées, mais pas les crampons, au moins dans les débuts, et, si l’on peut tailler des marches dans la glace, on ne soit pas en tailler dans la roche. On peut utiliser l’échelle (ou le dos d’un porteur), mais pas planter un piton. Et quand viendra le temps de l’himalayisme se posera la question de l’utilisation des bonbonnes d’oxygène…

L’un des éléments clés de cette éthique est le rapport au risque. Pour les gentlemen, il est exclu de mettre en danger sa vie et celle de ses subordonnés : ce serait un symptôme de démesure et de manque de maîtrise de soi, un manque de fair-play donc, le refus de reconnaître que la montagne a gagné la partie. Mais il faut également se distinguer de la masse des touristes, les Monsieur Perrichon que l’équipement des Alpes en moyens de transports modernes commence à déverser dans les vallées autrefois reculées. La crête de la distinction morale est bien étroite !

L’Alpine Club, dont l’autrice analyse soigneusement la composition sociologique et les productions, notamment son journal, suscite des émules dans les autres pays d’Europe, qui vont en même temps venir bousculer son monopole. Les alpinistes français, italiens, allemands s’engagent dans la course aux sommets, qui prend une coloration nationaliste à la mesure de la contestation de la Pax Britannica.

À cet égard, on ne peut que songer au chassé-croisé des alpinistes nazis et soviétiques sur l’Elbrouz, le plus haut sommet d’Europe, entre 1942 et 1943, illustration de cette politisation de l’alpinisme. Ces alpinistes continentaux, d’origine souvent plus populaire, ont moins de scrupule dans l’utilisation des techniques nouvelles.

Ascèse et spiritualité

En Grande-Bretagne même, l’alpinisme se démocratise et se diversifie d’abord dans l’entre-deux guerre, puis nettement dans l’après-guerre. Les nouveaux membres issus de classes populaires sont des hard men qui promeuvent une excellence technique et une performance individuelle, laquelle conduit à des pratiques dont le niveau de risque augmente considérablement.

Un tabou tombe, en rupture avec la retenue de la gentry : le risque, le jeu assumé avec la mort deviennent des parties intégrantes de l’alpinisme de haut niveau. Un facteur va jouer : l’épuisement des sommets invaincus. Comment se distinguer dans un monde fini ? Le défi et la distinction se déplacent. Ascension l’hiver, faces difficiles, sans oxygène, seul, multi-ascension constituent des sortes de marathons des cimes.

L’alpinisme aristocratique avait résisté à la « sportivation », l’alpinisme devant demeurer l’exercice exigeant mais désintéressé de la gentry. Les alpinistes vivant de leurs récits et conférences, comme les explorateurs de l’époque, avaient cependant déjà introduit une forme de biais s’attirant parfois les foudres des puristes. Désormais, des alpinistes quasi professionnels apparaissent, dédiant leur vie à leur passion, au détriment de leur vie sociale, parfois soutenus par des sponsors comme les maisons d’équipement qui se développent alors.

L’Alpine Club, qui se renouvelle par cooptation, se survit et maintient son rôle prééminent en intégrant après force résistance les nouveaux venus. Malgré ces mutations, il demeure cependant un discours spécifique de l’alpinisme, qui se veut plus qu’un sport (et même peut-être pas un sport du tout), mais une ascèse, presque une spiritualité, produisant une littérature mystico-sportive mettant l’accent sur un processus d’élection tout à fait particulière, participant en le renouvelant au processus de distinction si cher à la gentry qui lui donna naissance.

Ce thème de l’élection évoque fortement le thème protestant de la prédestination, si prégnante dans l’Angleterre victorienne et ailleurs.

Et demain ?

C’est en tout cas le prisme bourdieusien d’analyse de l’autrice, qui illustre sa thèse avec beaucoup de conviction, concluant sur la permanence du discours de la distinction et de l’excellence, au risque cependant de négliger pour le lecteur des pistes orthogonales qui sont esquissées, parfois très bien documentées, mais peu exploitées en termes de conclusions.

C’est le cas de l’influence du nationalisme. De même, dans l’émergence des hard men, Delphine Moraldo conclut en insistant sur la continuité, la distinction et l’excellence, plus que sur la discontinuité, comme la rupture fondamentale concernant l’acceptation du risque mortel qui devient un risque constitutif et revendiqué de la pratique.

De même, quand il s’agit de l’ouverture lente et complexe à ces météorites que sont à leurs débuts – mais en fait très tôt dans l’histoire du mouvement – les femmes alpinistes dans la société victorienne. L’étude de l’alpinisme se prêterait à merveille à une théorie plus générale de la distinction, non réservée à la distinction entre classes sociales, mais comme un phénomène anthropologique assez distribué nourrissant un phénomène d’innovation et de dépassement de la règle.

Les femmes alpinistes, les pitons, les hard men, les alpinistes patriotes, les sponsors ont bousculé chacun à sa manière les règles du game et réinventé une tradition. Il n’en reste pas moins que le chiffre stupéfiant de mortalité (60 % pour les alpinistes de haut niveau nés entre 1940 et 1950) interroge sur les limites désormais atteintes par le processus. Les sommets du risque comme les sommets de la montagne semblent désormais atteints. Quels seront, demain, les nouveaux fronts de la distinction ?

Delphine Moraldo, L’Esprit de l’alpinisme. Une sociologie de l’excellence du XIXe siècle au XXIe siècle, préface de Bernard Lahire, Lyon, ENS Éditions, 2021. 370 p., 26 €.

par Matthieu Calame, le 11 mai 2023

Pour citer cet article :

Matthieu Calame, « Les élites au sommet », La Vie des idées , 11 mai 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Delphine-Moraldo-L-Esprit-de-l-alpinisme

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