Recension Histoire

Dossier / Marc Bloch, l’histoire au Panthéon

Le savant et le citoyen

À propos de : Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle,, Gallimard


Ni saint laïque ni héros national : l’œuvre historienne comme les relations personnelles de Marc Bloch révèlent un homme aux multiples facettes et aux engagements constants. Un portrait total, au-delà de l’image figée des cérémonies républicaines.

Influencé par l’école durkheimienne – dont la revue phare L’Année sociologique est fondée en 1898, une douzaine d’années après sa naissance –, Marc Bloch s’est montré très tôt circonspect quant au rôle attribué aux trajectoires individuelles dans l’histoire. Lui qui a connu l’anonymat dans la boue des tranchées et côtoyé la mort de masse sous les orages d’aciers de la Grande Guerre a fait peu de cas des personnages héroïques – bien que, décoré pour sa bravoure, avant d’être assassiné pour son engagement dans la Résistance, il en ait eu l’étoffe. De même, alors qu’il n’a jamais cherché les honneurs et s’amusait avec son collègue de huit ans son aîné, Lucien Febvre, de certains de leurs homologues atteints de morbus academicus – ce mal où se confond l’ambition dévorante et le goût pour les intrigues de chaires – il reçoit aujourd’hui la reconnaissance suprême de la patrie, en rejoignant le Panthéon des « grands hommes ». De surcroît, bien qu’il se soit montré très peu sensible à l’histoire événementielle, force est de constater que l’événement que constitue sa panthéonisation suscite un foisonnement éditorial qui revisite souvent le parcours de sa vie [1].

Archives familiales Marc Bloch

Sans doute y avait-il donc un certain risque à écrire la biographie d’un historien dont la défiance à l’égard de l’entreprise biographique est connue. Or, en dépit du sous-titre, le livre de Peter Schöttler n’a rien d’une véritable biographie [2], mais offre bien plus que cela : un portrait intellectuel et scientifique aussi complet et nuancé que possible du co-fondateur des Annales. L’auteur ne se limite pas à relater le parcours social et politique de Bloch, mais s’attache à révéler les sources théoriques qui l’ont inspiré, à mettre en lumière son éthique académique, à dévoiler les convictions morales qui l’ont animé, et plus largement à dresser, en quelque sorte, son profil mental, voire psychologique. Cette approche permet d’appréhender un problème identifié d’emblée : celui de l’historien-résistant devenu « icône » ou « mythe ». Car, pour le meilleur et pour le pire, la figure de Marc Bloch apparaît comme une « surface de projection » (p. 30) revendiquée par des camps opposés, tant scientifiques que politiques, et sujette aux amalgames parfois hasardeux – et, pire encore, aux récupérations éhontées (en particulier de la part de l’extrême droite). En somme, l’enjeu épistémologique est tout « blochien » : démystifier la figure du martyr, pour retrouver, sous le symbole, le savant.

L’homme au-delà de l’icône

Pour passer outre ces récits parfois fantasmés au sujet d’un homme que ses héritiers intellectuels ont érigé en « saint [3] » et dont la biographie a été qualifiée d’« impossible [4] » – en raison des zones d’ombre persistantes que laissent planer les sources sur un homme discret –, Peter Schöttler – à qui l’on doit des travaux autour de Bloch et de son homologue allemand Kantorowicz [5] – s’arme de principes méthodologiques patiemment affûtés. De chapitre en chapitre, il explore les différentes facettes du personnage, au gré des espaces de socialisation qui furent les siens, tels que l’École normale supérieure, Les Annales, la famille, l’université, l’armée, et bien sûr la Résistance.

En 1906 à l’ENS. Archives familiales Marc Bloch

L’enquête, méticuleuse, se fonde pour chacune de ces dimensions sur des sources de première main : l’œuvre d’une part, mais aussi et surtout la correspondance d’autre part. Elle exploite également des gisements moins attendus, à l’exemple des registres de la bibliothèque de l’ENS, à travers lesquels l’auteur retrace minutieusement l’ensemble des emprunts effectués par Bloch au cours de ses années d’étudiant (p. 60-89) : des revues ou des livres qui témoignent d’un ancrage intellectuel connu, voire attendu (avec les travaux de Fustel de Coulanges, Renan et Taine), mais aussi d’un intérêt précoce pour le socialisme (Bloch emprunte Le Capital de Marx, ou encore les écrits de Sorel et de Blanqui), ainsi que pour l’histoire positiviste (avec Henry Thomas Buckle par exemple). Cette exploration du milieu dans lequel s’élabore la pensée historienne de Bloch, avant de prendre son essor, est solidement reliée à l’œuvre même du médiéviste. Si on connaît son attachement pour les renvois précis aux sources, il semble en revanche « taire ses véritables références et repères intellectuels » (p. 95), laissant libre cours aux suppositions et approximations – à l’instar de celle d’un Bloch wébérien, « rencontre imaginaire » et hypothèse battue en brèche par Peter Schöttler (p. 464-472).

L’historien sociologue

Sous l’influence déterminante d’Henri Pirenne, Bloch fait de la comparaison la raison d’être de l’histoire. Opposé à un nationalisme scientifique délétère, il plaide pour une audacieuse « désoccidentalisation » du regard et de la connaissance : « Le monde est devenu grand », assure-t-il. « Avoir des idées sommaires, mais claires et justes sur la société chinoise, sur l’Inde et sur l’Islam importe aujourd’hui davantage à un futur citoyen français que de connaître avec beaucoup de précision l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle ou l’histoire parlementaire de la Restauration » (p. 334-335). L’histoire comparée dont il se réclame doit beaucoup aux autres sciences, y compris à la médecine et à la biologie portées par la culture positiviste de l’époque, mais plus encore à la sociologie naissante.

Or, à mesurer sa place tutélaire dans l’historiographie française, on a du mal à concevoir qu’entre l’histoire et la sociologie, Bloch n’a véritablement jamais tranché. Comme il l’écrit lui-même : « le sociologue, l’historien – je suis de ceux qui, entre ces deux noms ne voient aucun abîme » (p. 154). Et pour cause, si l’on parcourt brièvement quelques-uns de ses travaux les plus emblématiques, on perçoit facilement l’empreinte exercée par Les règles de la méthode sociologique formulées par l’un des fondateurs de la discipline, Émile Durkheim, en 1895. Plutôt qu’à l’écume des événements ou à la houle des soubresauts politiques, Bloch s’intéresse aux courants profonds que représentent les structures sociales et leurs évolutions. En guise d’illustration, les rois qu’il étudie ne sont pas bâtisseurs. Ils sont thaumaturges, ainsi que l’évoque son maître ouvrage de 1924 : leur légitimité ne repose pas sur les couronnes de pierre qu’ils s’érigent ou les grandes conquêtes dont ils s’enorgueillissent, mais sur les croyances dans les vertus miraculeuses que leurs sujets leur accordent. Quant à sa thèse Rois et serfs (1920), elle porte sur les conditions sociales et juridiques du servage à la campagne, réflexion qu’il poursuit dans La Société féodale (1939). En bref, l’obsession blochienne réside bel et bien dans l’étude des phénomènes sociaux, mais en perspective historique.

Qu’il ait été in fine historien, sociologue, ou les deux à la fois, Bloch apparaît surtout comme un intellectuel pluriel, un savant pluridisciplinaire qui revendique une éthique de recherche.

Un chercheur par excellence

Comme l’écrit Peter Schöttler, pour Bloch, « le caractère scientifique de l’histoire repose sur la validité intellectuelle de ses arguments et sur la vérifiabilité de ses informations » (p. 314). En particulier, « indiquer exactement la provenance d’un document ou d’une citation, voire d’une idée originale, correspond à “une règle universelle de probité” » (p. 315), si bien que les notes de bas de pages (« nos humbles notes, nos petites références tatillonnes, que moquent tant de beaux esprits »), lui semblent indispensables », tandis que « les citations vides de sens ou le name dropping ne sont pas son affaire » (p. 94-95).

Lecteur insatiable, il tient pour trésor une bibliothèque de plus de 5000 volumes, spoliée par les nazis et dont de très nombreux ouvrages ont été perdus ou largement dispersés [6]. À l’inverse d’un Kantorowicz, connu pour ses frasques de dandy [7], Marc Bloch est un ascète qui fuit les mondanités comme la peste. Associées à un caractère plutôt austère, voire autoritaire (aux yeux de son fils, Étienne), son érudition encyclopédique et « son attitude je-sais-tout » agacent nombre de ses collègues, que beaucoup considèrent comme un « affreux pédant » (p. 260). Bourreau de travail, il impose cependant le respect et suscite parfois aussi l’ironie [8]. Auteur de plusieurs centaines de recensions académiques, il n’en a jamais écrit aucune qui fût gratuitement acerbe ou violente, y compris envers les ouvrages d’historiens allemands affiliés au nazisme, dont il souligne aussi bien les qualités que les apories. Au demeurant, si l’éthique de la recherche réside pour lui dans la neutralité scientifique [9], il n’en est pas moins un homme de conviction, clairvoyant et très peu porté sur le dogmatisme idéologique.

Un citoyen lucide

Depuis les sympathies socialistes qu’il affiche dès 1911 jusqu’aux manifestes qu’il signe contre la répression coloniale, pour le soutien aux républicains espagnols ou contre le nazisme (p. 357-358), Bloch se montre comme un citoyen lucide, à défaut de pouvoir être qualifié d’« intellectuel engagé » (p. 344). Rétif aux sympathies envers l’Union soviétique, il s’écarte en cela de beaucoup d’intellectuels de son époque tels que Jacques Sadoul ou Georges Friedmann, et rejette le déterminisme analytique marxiste autant que le caractère eschatologique d’une pensée qui postule l’existence d’une fin de l’histoire.

Partisan d’une gauche réformiste et républicaine, il n’est pas antimilitariste et affiche, bien au contraire, sa détestation de l’esprit munichois (p. 360) tout en dénonçant le pacifisme sans nuances, assumant même un « goût de l’ordre » (p. 364). Comme l’écrit plus tard Étienne, son fils devenu magistrat : « je crois pouvoir dire qu’il était un homme de gauche, mais tout autant un homme d’ordre » (p. 344). Si ce « pater familias par excellence » pouvait se montrer « tyrannique » en privé, ainsi que le souligne encore Étienne (p. 238), on le croit néanmoins capable de sollicitude teintée d’humour subtil, comme le révèlent quelques échanges épistolaires étonnamment crus, du père au fils, sur la relation avec les femmes et sur les avantages de la virginité (p. 255).

En tournant le dos à la chronologie, la structure de l’ouvrage n’évite pas quelques redites. Toutefois, elle parvient à souligner certaines problématiques constantes ou des aspects du portrait de Marc Bloch dont l’importance est parfois sous-estimée ou la complexité artificiellement réduite. Ainsi de l’image d’harmonie mutuelle renvoyée par les deux fondateurs des Annales à leur création. Le respect que se vouent Marc Bloch et Lucien Febvre ne les empêche pas de se toiser et de nourrir quelques rivalités. Si leur amitié est sincère, leur distance reste perceptible : les deux hommes n’abandonnent jamais le vouvoiement, et leurs correspondances respectives laissent entrevoir l’irruption de mésententes et de jalousies parfois réciproques (chapitre 4). Il en est de même de la judéité de Bloch, évoquée dès les premières pages parmi les malentendus concernant l’historien (notamment vis-à-vis de ses lecteurs anglophones), qui ne revendiquait son identité juive que face aux antisémites (p. 11).

Français, juif, athée

Archives familiales Marc Bloch

« Dans quelle mesure Marc Bloch était juif ? », questionne avec franchise l’auteur (p. 34). Son athéisme est connu, et certaines des critiques qui ont caractérisé la réception des Rois thaumaturges sont indissociables du regard porté par Bloch sur une croyance religieuse comme « erreur collective », et de sa conception d’un « monde sans dieux » (p. 38). On découvre en revanche que cet athéisme se reflète aussi sur son existence personnelle d’une façon grandissante, Marc Bloch rejetant les prescriptions alimentaires, et ne faisant circoncire que les deux premiers de ses quatre fils. Bien qu’élevé dans le culte judaïque et dans une famille marquée par la loi d’émancipation de 1791 comme par l’affaire Dreyfus, Bloch voit vraisemblablement sa foi se relâcher au fil de ses études. Dans L’Étrange défaite (rédigé en 1940, publié à titre posthume en 1946), il se décrit ainsi comme « étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale » avant d’ajouter s’être « senti, durant [sa] vie entière, avant tout et très simplement français. » (p. 267).

Du reste, comme sujet historique, les juifs sont presque absents de son œuvre publiée, mais pas de ses cours où l’on trouve des développements sur les persécutions médiévales. Bloch n’est pourtant pas aveugle à l’égard de la montée de l’antisémitisme, qu’il subit vraisemblablement lorsqu’il postule au Collège de France, au cours des années 1930. Lors de sa candidature de 1936, on entend les professeurs du Collège rappeler qu’il y a déjà parmi eux deux Lévi et un Bloch (le linguiste et spécialiste du sanskrit Jules Bloch).

L’antisémitisme des élites françaises, du régime de Pétain et de l’occupant nazi, coûtent à Bloch sa carrière, ses droits, et finalement sa vie. Sans doute faut-il rappeler avec Alya Aglan qu’il est en vérité mort deux fois : d’abord tué socialement et professionnellement par Vichy, avant d’être capturé, torturé et assassiné par les nervis de la Gestapo. Pour autant, la tentation de lire dans ses écrits quelques reflets de son « identité juive » est l’objet d’un recul critique particulièrement soigné de Peter Schöttler, lequel prend ses distances avec certaines interprétations jugées abusives (p. 368-369), tout en montrant que ses engagements tôt affirmés, et qui le mènent à s’engager dans la Résistance, sont avant tout caractérisés par l’opposition au fascisme.

Érigées en école historique à partir de la revue qu’il a co-fondée avec Lucien Febvre (bien qu’elles n’en aient jamais eu vraiment l’homogénéité, « ni en théorie ni en pratique », p. 31), Les Annales furent jusqu’à très récemment le lieu de débats animés sur l’enjeu épistémologique que soulève l’analyse biographique. Le Saint Louis de Jacques Le Goff (1996) a contribué à la légitimation du genre biographique. Reprenant la question que posait Le Goff (« Saint Louis a-t-il existé ? »), Schöttler demande en conclusion à son tour de manière provocatrice : « Marc Bloch a-t-il existé ? ». Le Bloch historique est mort le 16 juin 1944 sous les balles nazies, avec 29 compagnons d’armes dont la liste est rappelée par l’auteur (p. 418-419). Néanmoins, l’historien est toujours là : à travers son œuvre, ses enseignements, son éthique scientifique et le modèle de rectitude morale qu’il continue d’inspirer.

Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2026, 576 p., 27,50 € (ISBN : 9782072880063).

par , , le 19 juin

Pour citer cet article :

Damien Larrouqué & Julien Le Mauff, « Le savant et le citoyen », La Vie des idées , 19 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Le-savant-et-le-citoyen

Nota bene :

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Notes

[1Outre le livre collectif coordonné par Florian Mazel et Yann Potin (Seuil) que nous avons déjà présenté, voir également Alya Aglan, La Double mort de Marc Bloch (Flammarion), la bande dessinée Marc Bloch. L’historien combattant par Jean David Morvan, Laurent Bidot et Suzette Bloch (Tallandier) ou encore le dernier numéro de la revue 20 & 21 (Presses de Sciences Po).

[2Pour une approche chronologique plus classique, voir l’ouvrage de Carole Fink, Marc Bloch. Une vie au service de l’Histoire, traduit de l’anglais par Pierre Janin, Lyon, PUL, 1997.

[3Olivier Dumoulin, Marc Bloch, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, rééd. 2025.

[4Étienne Bloch (dir.), Marc Bloch, 1886-1944. Une biographie impossible [1997], rééd. Paris, éd. Sorbonne, 2026.

[5Sur le médiéviste allemand et sa réception en France, lire notamment : Peter Schöttler, «  Ernst Kantorowicz en France  », Éthique, politique, religions, n° 5, 2014, p. 159-182.

[6Au détour d’une note (n°1, p. 297), on apprend par exemple qu’une partie des archives personnelles de Bloch sont aujourd’hui conservées à Moscou, tel que son livret scolaire correspondant à ses années de lycée à Louis-le-Grand (1900-1904).

[7Voir Robert E. Lerner, Ernst Kantorowicz. Une vie d’historien, traduit par Jacques Dalarun, Paris, Gallimard, 2019, chapitres 8 et 25.

[8Ainsi relit-on cette pique savoureuse de Febvre à l’endroit de son jeune collègue impétueux qu’il accuse de rédiger un compte rendu «  en moins de temps qu’il ne faut… pour lire le livre  » (p. 213).

[9«  Comme [les] confrères du Palais de Justice, écrivait-il, [le travail de l’historien consiste à recueillir] les témoignages à l’aide desquels […] reconstruire la réalité  » (p.455). «  Le savant, écrivait-il encore, tente de connaître et de comprendre son objet sans porter de jugement  » (p.433).

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