Recension Philosophie

Descartes utile et incertain

À propos de : Fabrice Teroni, L’ombre du doute. Une analyse des Méditations métaphysiques de Descartes, Elliot


par , le 14 janvier


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F. Teroni suit pas à pas les Méditations de Descartes, sans craindre d’en relever les insuffisances en retournant l’arme du doute contre lui et en le confrontant aux débats contemporains.

Descartes et sa philosophie ne cessent de captiver l’attention des historiens de la philosophie et des philosophes. Les raisons de cet intérêt sont évidentes. On lui attribue l’origine de la pensée moderne grâce au rejet de la tradition aristotélicienne et à sa contribution à la science moderne. On lui doit la découverte de la subjectivité et la forme la plus radicale du dualisme corps-esprit. Parmi ses œuvres, le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques sont celles qui ont suscité le plus d’intérêt grâce aussi à leur valeur littéraire, à leur brièveté et à leur apparente facilité d’accès, renforcée par la forme d’un conte autobiographique. Il s’agit pourtant de textes d’une extraordinaire densité théorique.

Les Méditations métaphysiques ont pour ambition de fournir un fondement métaphysique à la science. Les résultats de la recherche scientifique, menée avec méthode et rigueur, ne sont pas de simples hypothèses bien argumentées, mais révèlent la vérité sur le monde. Descartes ne prétend pas à l’omniscience, bien sûr, ni à la possibilité d’atteindre une connaissance complète sur tous les objets accessibles à l’esprit humain. Il estime cependant qu’il est possible d’aspirer à l’infaillibilité dans les sujets qui ne dépassent pas les limites de l’esprit humain. L’ambitieux projet cartésien se déploie par étapes souvent étudiées séparément : le doute, l’existence du sujet avec le célèbre argument du cogito, l’existence de Dieu, la théorie du jugement, le dualisme et l’existence du monde extérieur. Il est important, toutefois, de ne pas perdre de vue la continuité de ces arguments, qui convergent tous vers l’accès à la vérité. L’étude de Fabrice Teroni s’inscrit dans le cadre des travaux visant à reconstituer l’ensemble du projet cartésien déployé dans les Méditations métaphysiques, dont le fondateur a été le classique Descartes selon l’ordre des raisons de Martial Gueroult (Aubier, 1953).

Bien que plus longue que les Méditations cartésiennes, l’étude de Fabrice Teroni n’en demeure pas moins un texte concis qui vise, d’une part, à faciliter la compréhension d’un texte d’apparence simple mais dense et argumenté, et d’autre part, à évaluer la validité des arguments qui y sont développés. Le premier objectif s’adresse à un lecteur non spécialiste de la pensée cartésienne ; le second, à un lecteur familier avec les problèmes soulevés par le texte cartésien et avec les solutions proposées pour les résoudre. Parmi les deux approches possibles d’un texte ancien — lire le texte à la lumière de son contexte culturel et philosophique, ou le lire en tenant compte de la structure des arguments et en jugeant de leur validité —, cet ouvrage relève de la seconde. Teroni s’attache à reconstruire les arguments utilisés par Descartes et à en évaluer la validité, poursuivant ainsi une lecture interne du texte. Si le contexte historique est peu abordé dans cette étude, les débats philosophiques actuels sont mobilisés pour éclairer les objectifs de Descartes et les difficultés rencontrées dans leur réalisation. Toutefois, les questions soulevées de nos jours recoupent souvent les objections adressées aux Méditations métaphysiques, lesquelles furent publiées en même temps que le texte, accompagnées des réponses de l’auteur.

Un doute dangereux

Chaque chapitre de l’ouvrage de Teroni est consacré à l’une des six Méditations. Le premier chapitre aborde le doute suscité dans la première Méditation, destiné à balayer d’un revers de main toute croyance auparavant admise. Teroni n’accorde que peu d’importance au doute le plus radical, celui qui remet en question la vérité des mathématiques en raison de la possibilité qu’un Dieu tout-puissant trompe l’esprit en faisant paraître vrai ce qui est faux. Le commentateur préfère se concentrer sur le doute relatif à l’existence du monde extérieur, soulevé par l’hypothèse d’une divinité mineure, un « malin génie ». L’analyse du premier chapitre éclaire le sens du titre de l’ouvrage. Malgré le peu d’espace réservé au doute sur les opérations les plus simples des mathématiques, Teroni considère les raisons du doute évoquées dans la première Méditation si radicales que Descartes risque de ne pas parvenir à surmonter le scepticisme dont il entend s’affranchir précisément en abordant les raisons extrêmes du doute.

Une première certitude et ses limites

Le deuxième chapitre est consacré à la première vérité que Descartes atteint dans la deuxième Méditation : la certitude de sa propre existence, attestée par la pensée, cogito, sum. Ici Teroni, à l’instar de Malebranche, se montre sceptique quant à la possibilité de connaître la nature de l’esprit, et même de la connaître mieux que celle du corps, comme l’affirme Descartes. Hume est également invoqué pour remettre en question la thèse suivant laquelle tout acte de pensée atteste l’existence d’une substance qui pense. Même si Hume avait tort de contester le passage de la pensée à la substance, les sujets auxquels se rapportent les différents actes de pensée pourraient être multiples. Cette objection est particulièrement pertinente pour un auteur comme Descartes qui, contrairement à Locke, n’accorde aucune importance à la mémoire pour relier les différents actes de pensée et assurer l’identité du sujet dans le temps. La seconde méditation introduit, en outre, un élément important acquis grâce au cogito : la clarté et la distinction des idées, qui, souligne Teroni, ne peuvent paraître fausse dans quelque contexte imaginable. Mais la certitude avec laquelle ces idées s’imposent à l’esprit correspond-elle à la vérité ? C’est ce que doit démontrer l’existence d’un Dieu bon et vérace qui ne permettra pas qu’à la certitude subjective corresponde la fausseté.

Des preuves décevantes

La troisième méditation s’attache à étendre les certitudes du cogito à toutes les idées claires et distinctes grâce à l’existence d’un Dieu vérace. C’est une entreprise particulièrement ardue, dans la reconstruction de Teroni, parce que l’auteur subordonne également la vérité du cogito à la véracité divine (p. 117), ce qui est discutable, étant donné que, suivant les mots de Descartes, le cogito résiste aux pièges du Dieu trompeur : « qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose ». Quoi qu’il en soit, l’analyse de Teroni met en lumière la fragilité des preuves de l’existence de Dieu élaborées par Descartes. La première prétend démontrer que Dieu existe, car, autrement, il serait impossible d’expliquer le fait que l’esprit humain possède une idée qui le représente. Seul Dieu est à même d’engendrer l’idée de Dieu dans l’esprit, en tant que seule cause douée d’une réalité suffisante pour produire une idée qui relève de l’infini. Mais Descartes lui-même semble suggérer la fragilité de sa preuve, en reconnaissant que la réalité d’une idée est inférieure à la réalité que possède ce qui est représenté par l’idée. La seconde preuve vise à identifier Dieu comme la cause qui préserve le sujet à chaque instant de son existence. Teroni rejoint Gassendi en se demandant pourquoi l’existence d’une entité à un moment donné ne suffit pas à en être la cause ultérieure. L’analyse de la validité des arguments philosophiques aboutit, comme prévu, à un résultat décevant. Les preuves cartésiennes de l’existence de Dieu se révèlent peu convaincantes (p. 153).

Le cercle vicieux de la certitude

La quatrième méditation est consacrée à la résolution du problème de l’erreur. Si Dieu est vérace, pourquoi tombons-nous dans l’erreur ? La solution de Descartes vise à attribuer le jugement à la volonté et, partant, à imputer la responsabilité entière de l’erreur au choix du sujet qui juge. Au-delà du problème de la justification de Dieu, Teroni s’intéresse à l’évaluation de la théorie cartésienne du jugement. Celle-ci présuppose qu’il soit possible de distinguer entre un niveau où nous appréhendons l’état des choses et un niveau où nous prenons position sur cet état de choses, c’est-à-dire où nous jugeons. Descartes attribue le second niveau à la volonté. Teroni souligne les difficultés de la thèse cartésienne suivant laquelle le jugement est une action de la volonté. Les textes de Descartes, en fait, basculent entre un « volontarisme » extrême — nous pouvons suspendre notre jugement même quand nos idées sont claires et distinctes grâce à la liberté dont jouit la volonté — et un « volontarisme » faible : on peut suspendre son jugement jusqu’au moment où la clarté et la distinction de nos idées obligent la volonté à leur donner une valeur de vérité. D’ailleurs, en s’appuyant sur les ressources de la philosophie contemporaine, on peut formuler l’hypothèse qu’un élément volontaire pourrait être toujours envisagé dans le jugement sous forme d’un amour pour la certitude.

Du reste, la distinction entre deux niveaux dans le jugement semble tenable et même souhaitable, selon Teroni, pour résoudre l’une des objections plus fréquemment adressées au fondement cartésien de la science : celle d’être tombé dans un cercle vicieux en tentant de garantir les idées claires et distinctes grâce à l’existence de Dieu, laquelle est elle-même démontrée par des idées claires et distinctes. Il est en effet raisonnable de distinguer une procédure « interne » où seules des idées claires et distinctes sont données, d’une procédure externe chargée de contrôler la première.

La procédure cartésienne n’est peut-être pas entièrement convaincante, mais le problème est bien cerné : si nous voulons atteindre la vérité dans la science, nous devons « réfléchir aux méthodes que nous employons et à leur statut » (p. 205). Si l’objection de circularité peut être repoussée, c’est le besoin radical de certitude qui menace les ambitions de Descartes, à cause de la faiblesse des preuves de l’existence d’un Dieu qui devrait garantir le résultat de la science.

Descartes contre lui-même

Comme on pouvait s’y attendre, la preuve supplémentaire de l’existence de Dieu développée dans la cinquième Méditation — la preuve que Kant qualifiera d’« ontologique » — révèle à son tour sa faiblesse face à l’analyse conceptuelle, notamment parce que, parallèlement à la théorie cartésienne des essences, elle doit se confronter à la thèse selon laquelle il existe des idées innées auxquelles correspondent des essences douées d’une réalité extra-mentale. Les tentatives très sophistiquées visant à construire une théorie des idées innées qui évite le risque d’attribuer l’innéisme aux idées manifestement construites arbitrairement par l’esprit humain semblent être affaiblies par Descartes lui-même, étant donné qu’il risque d’inclure parmi les idées innées certaines constructions mentales, telles qu’un triangle inscrit dans un cercle.

La sixième Méditation, enfin, achève la démonstration du dualisme corps-esprit déjà esquissée dans la deuxième Méditation et établit l’existence d’un monde extérieur. Pour démontrer le dualisme, Descartes semble abandonner l’identification initiale de la pensée à tout acte conscient, la réduisant aux seules activités intellectuelles. Et pourtant, la pensée demeure une sorte de monolithe dans lequel l’absence d’une activité est suffisante pour s’assurer de l’absence de la pensée : s’il n’y a pas d’activité intellectuelle, il n’y a pas de pensée, suivant Descartes. S’appuyant sur ce raisonnement, Descartes peut affirmer que les animaux ne pensent pas. Teroni invoque Saul Kripke pour étayer les objections qu’Arnauld soulève contre la thèse cartésienne selon laquelle l’esprit et le corps sont deux substances conçues indépendamment l’une de l’autre. Le fait que nous puissions concevoir ce que nous appelons pensée sans faire appel à aucun élément matériel pourrait être le fruit de notre ignorance des propriétés de la matière. Si nous connaissions toutes les propriétés du corps, il ne serait plus possible de concevoir l’esprit sans le corps, de même que si nous connaissions la structure de l’eau, nous ne pourrions plus concevoir comme eau un liquide dont la structure ne correspond pas à H₂O.

Conclusion : Descartes certainement utile ?

Finalement, face aux faiblesses de ses conclusions, Descartes est-il « inutile et incertain », comme l’affirmait Pascal ? Certainement pas, conclut Teroni. Les grands philosophes se mesurent à la légitimité des problèmes qu’ils soulèvent, aussi bien qu’à la subtilité, à l’originalité des solutions qu’ils proposent, aux défis qu’ils lancent pour mieux résoudre les problèmes qu’ils soulèvent. Selon Teroni, chacun des arguments de Descartes ouvre des perspectives philosophiques toujours dignes d’intérêt. Le projet d’atteindre et d’établir la vérité, qui guide toute la démarche cartésienne, apparaît à Teroni comme un guide précieux pour apprécier même les échecs de Descartes et pour cultiver une forme d’« humilité épistémique » (p. 299). D’où l’invitation à tirer des leçons, même des erreurs de ceux qui ont osé tant. Nous pouvons ainsi envisager la possibilité d’abandonner la recherche de la vérité à l’intérieur du sujet et le solipsisme qui en suit pour nous tourner vers la collaboration scientifique, en tentant d’échapper à l’ombre du doute semé par Descartes, qui plane au-delà de la conclusion des Méditations. L’ouvrage peut ainsi se terminer en confirmant la sentence de Voltaire : Descartes « apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes ».

Le livre de Teroni est une œuvre cultivée, intelligente et documentée, utile aussi bien à ceux qui découvrent la philosophie de Descartes qu’à ceux qui souhaitent l’aborder à la lumière des outils offerts par la philosophie contemporaine. Si Teroni a voulu démontrer comment « la richesse et la densité singulières des réflexions de Descartes » (p. 297) peuvent enrichir la réflexion philosophique contemporaine, son objectif est pleinement atteint.

Fabrice Teroni, L’ombre du doute. Une analyse des Méditations métaphysiques de Descartes, Paris, Elliot éditions, 2025, 320 p., 21 €, ISBN 2493117565

par , le 14 janvier

Pour citer cet article :

Emanuela Scribano, « Descartes utile et incertain », La Vie des idées , 14 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Teroni-L-ombre-du-doute

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