L’Amazonie, un terrain vierge avant l’arrivée des colonisateurs ? L’archéologie montre qu’il n’en est rien et que les peuples autochtones l’ont aménagée depuis des millénaires.
L’Amazonie, un terrain vierge avant l’arrivée des colonisateurs ? L’archéologie montre qu’il n’en est rien et que les peuples autochtones l’ont aménagée depuis des millénaires.
Directeur de recherche au CNRS, Stéphen Rostain est tout à la fois un archéologue de renom et un passeur hors pair des savoirs les plus récents sur l’Amazonie. Ainsi a-t-il produit au cours de ces dernières années une œuvre de vulgarisation qui rend accessibles au plus grand nombre les recherches les plus pointues sur une aire géographique aussi immense que méconnue, afin de déconstruire les clichés les plus éculés, comme celui de la forêt vierge [1]. C’est dans cette veine que s’inscrit la parution d’un ouvrage de synthèse intitulé Amazonie, aux éditions Tallandier [2].
Écrit d’une plume alerte et soignée, le livre offre un panorama de la très longue histoire de cette région d’Amérique du Sud, depuis les débuts de son anthropisation jusqu’à nos jours. Si la démarche s’inscrit dans une perspective pluridisciplinaire, l’archéologie occupe une place de choix, compte tenu de l’ancrage disciplinaire de l’auteur et de la transformation radicale des connaissances du passé que les fouilles menées depuis quelques décennies ont rendues possibles. D’où le choix par S. Rostain d’organiser son livre en chapitres chrono-thématiques qui font la part belle à l’histoire de l’Amazonie avant l’arrivée des premiers Européens : les dix premiers chapitres sont consacrés à cette histoire strictement autochtone, quand l’histoire coloniale et contemporaine n’est abordée que dans les trois derniers chapitres de l’ouvrage.
L’archéologie que pratique l’auteur sur ses terrains amazoniens est une science ouverte à d’autres disciplines, et le livre témoigne des vertus d’une approche pluridisciplinaire sans laquelle il serait impossible de mener à bien cette tentative de reconstitution d’une histoire au long cours de l’Amazonie. Une telle approche permet de réviser un certain nombre de clichés qui ont longtemps fait obstacle à la compréhension de l’histoire du peuplement de cette région où il n’existe pas de vastes monuments de pierre, aisément identifiables dans l’espace. C’est que l’Amazonie recèle une autre forme de monumentalité mise à jour par l’archéologie, celle de ces milliers de « monuments de terre » qui sont restés invisibles pendant des siècles.
Les dix premiers chapitres dressent un état des connaissances très précis et exhaustif de l’histoire du peuplement et de l’aménagement de l’Amazonie depuis l’arrivée des premiers peuples venus du Nord, et l’auteur se garde dans son récit de toute « vision évolutionniste », à rebours d’une tradition historiographique qui a trop longtemps méprisé les peuples autochtones pour mieux exalter les savoirs occidentaux introduits à la faveur de la colonisation.
La chronologie de l’anthropisation de l’Amérique est encore un sujet de débat chez les archéologues, et S. Rostain fait ici état d’une arrivée des premiers humains vers 22 000 ans avant notre ère depuis l’Asie, étape préalable à la lente colonisation du continent par voie de terre et par cabotage. Les sites datant du Paléolithique sont rares en Amazonie, tant les sols humides et acides détruisent les traces biologiques laissées par les premiers occupants de la forêt. On trouve toutefois d’anciens campements nomades et, surtout, des ateliers de taille de pierre, indispensables pour chasser la mégafaune qui existait alors. L’occupation précoce de la région est attestée également par des peintures pariétales conservées dans des abris-sous-roche situés au pied des immenses plateaux qui dominent la région, notamment en Colombie et au Venezuela. Ces traces ouvrent une porte sur la cosmogonie et les mythes de ces sociétés nomades qui ont laissé si peu de traces archéologiques.
Les peuples qui au fil des millénaires colonisent l’immense bassin amazonien ont légué à la postérité derrière eux de vastes monuments de terre ou de coquillages, tels les sambaquis au Brésil. Et l’archéologie s’emploie à reconstituer l’histoire et la fonction de ces tertres édifiés et occupés pendant des millénaires, où l’on a retrouvé aussi les plus anciennes poteries d’Amérique. Ces sites sont contemporains des processus de domestication des plantes, à partir de 6000 ans avant notre ère. L’ampleur du phénomène a permis de balayer l’idée préconçue d’une Amazonie aux marges de la grande histoire des civilisations, dans la mesure où elle fut un des principaux berceaux de la domestication dans le monde. Voilà pourquoi il est faux de considérer l’Amazonie comme une forêt vierge : c’est en réalité une forêt jardinée, un « paysage domestiqué » par des peuples qui habitent et gèrent la forêt pour la rendre utile et profitable, qu’il s’agisse de se nourrir, de se soigner ou de communiquer avec les esprits qui peuplent l’environnement immédiat. On estime aujourd’hui que près de 10% du territoire a ainsi été aménagé et géré par les anciennes populations autochtones au fil du temps.
Si des dizaines de plantes comme le manioc ont été domestiquées, l’on sait également que des centaines d’autres, sauvages, ont été utilisées par ces peuples d’Amazonie, sans que cela nécessite une domestication. Ce « mutualisme entre l’humain et les plantes » est constitutif de l’anthropisation et de la transformation de la forêt amazonienne, via des techniques agricoles diverses comme l’essart, le brûlis ou l’agroforesterie – sans qu’il y ait en l’espèce d’évolution homogène ou continue. Parce que les sols non inondables sont pauvres et acides, certains peuples ont aussi créé les terras pretas de couleur sombre et très fertiles, qui couvrent environ 1% de la superficie de l’Amazonie. Ce sont des sols artificiels, amendés au fil des siècles par accumulation de déchets, d’excréments, de cendres et de charbons. À l’inverse, en zone inondable, l’archéologie atteste de la présence de milliers de champs surélevés afin de développer une agriculture complémentaire de l’agriculture de décrue.
Le chapitre consacré aux « cités-jardins », dont l’âge d’or se situe entre 1000 avant J.C. et 600 après, révise une autre croyance longtemps ancrée dans les savoirs, qui postulait l’inexistence de grandes cités en Amazonie. Or des recherches récentes, appuyées sur la technologie LiDAR, ont permis de reconstituer la cartographie de réseaux urbains en haute Amazonie équatorienne, sur le piémont oriental des Andes. C’est un urbanisme singulier, structuré autour de grands monticules et plateformes, de places carrées, de rues et de routes rectilignes creusées en contrebas, bordées de champs drainés et de terrasses cultivées. S. Rostain, qui a mené des fouilles dans la vallée de l’Upano, en conclut qu’il devait exister là des sociétés complexes, capables d’entreprendre de tels travaux de terrassement – une hypothèse qui complexifie le schéma traditionnel de sociétés autochtones considérées comme petites, nomades et égalitaires.
D’autres cités apparaissent plus tardivement, à partir de 500 apr. J.-C., dans d’autres régions d’Amazonie où l’on retrouve ce « goût du terrassement », à l’instar des tertres de l’île de Marajó, à l’embouchure de l’Amazone. Ces cités ont cependant subi les aléas du climat, à la suite du réchauffement climatique qui s’opère à partir de 1100 et entraîne un rétrécissement, voire un abandon des sites d’occupation, quand d’autres sociétés résistent mieux au « stress climatique », du fait d’une relation moins prédatrice avec le milieu. C’est donc un monde autochtone soumis à de profondes perturbations et d’intenses conflictualités qui doit affronter un nouveau péril, lorsque les Européens pénètrent en Amazonie.
Les derniers chapitres de l’ouvrage brossent un tableau plus ramassé des bouleversements que la colonisation impose à l’Amazonie et à ses peuples, à commencer par l’effondrement démographique qui s’ensuit. Dans une Amazonie réputée hostile et dangereuse, c’est moins la conquête territoriale qui fait des ravages que ces virus qui ont débarqué avec les premiers conquistadors dans la Caraïbe et qui déciment les populations autochtones au cours des XVIe et XVIIe siècles. En Amazonie, la conquête passe d’abord par le symbolique et l’imaginaire, lorsque les mythes venus d’Occident colonisent ces territoires perçus tantôt comme le Paradis, tantôt comme les Enfers. Ainsi apparaît sur les cartes la terre des guerrières amazones que de premiers explorateurs affirment avoir rencontrées, dans leur quête de l’Eldorado.
À défaut d’une colonisation systématique de l’immense bassin amazonien, l’entreprise d’évangélisation contribue à transformer les sociétés résiduelles autochtones, tandis que le manque de main-d’œuvre structurel au Brésil justifie la capture et la réduction en esclavage de milliers d’ « Indiens », au prétexte qu’ils sont insoumis ou cannibales. L’Amazonie est aussi une terre d’exploration pour des naturalistes, des aventuriers, des voyageurs venus d’Europe en quête de savoirs et de richesses nouvelles, quand surviennent les indépendances, qui marquent une étape nouvelle dans la conquête du territoire. L’extractivisme s’amplifie et le « boom du caoutchouc » fait entrer à marche forcée l’Amazonie dans la mondialisation, avec son lot de prédations et d’asservissement. La vitrine des grands opéras construits en plein cœur de l’Amazonie, comme à Manaus, n’est qu’une illusion pour ces populations autochtones et ces migrants endettés qui collectent la sève des hévéas. L’orpaillage et bientôt l’élevage vont accélérer la destruction et la pollution de la forêt, cependant que les peuples autochtones continuent d’être méprisés et invisibilisés par les gouvernements en place.
Bien sûr, l’historiographie sur l’Amazonie coloniale et contemporaine a connu, concomitamment à l’archéologie, des progrès remarquables dont les trois derniers chapitres ne portent guère la trace, ce que le lecteur regrettera peut-être, mais il faut rappeler que ce n’est pas là le cœur du livre, dont le mérite premier est d’offrir un tableau exhaustif des connaissances nouvelles sur l’Amazonie avant qu’elle ne soit colonisée par les Européens.
En conclusion, S. Rostain livre un plaidoyer pour la protection de la forêt amazonienne et de ses peuples autochtones, face aux menaces qui continuent de s’amonceler, sur fond de réchauffement climatique. Il rend aussi un hommage bienvenu à cette nouvelle génération d’universitaires autochtones qui, en particulier au Brésil, renouvellent les savoirs archéologiques, historiques ou anthropologiques – autant de voix qui peinent cependant à freiner la destruction toujours à l’œuvre.
par , le 16 septembre
Sébastien Rozeaux, « Le mythe de la forêt vierge », La Vie des idées , 16 septembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Stephen-Rostain-Amazonie
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[1] Citons, en particulier : Amazonie. Les 12 travaux des civilisations précolombiennes, Paris, Belin, 2017 ; La forêt vierge d’Amazonie n’existe pas, Paris, Le Pommier, 2021.
[2] S. Rostain envisage ici l’Amazonie dans son acception la plus large, soit une aire qui inclut les Guyanes et le bassin de l’Orénoque, eu égard les grandes similarités entre ces ensembles du point de vue archéologique, anthropologique ou géographique.