Exilée à Avignon, inféodée au roi de France, la papauté semble au début du XIVe siècle abandonner Rome. Dans une Italie désertée par l’autorité de l’Église, refusant les fausses prophéties, Dante s’imagine en nouveau Jérémie.
Exilée à Avignon, inféodée au roi de France, la papauté semble au début du XIVe siècle abandonner Rome. Dans une Italie désertée par l’autorité de l’Église, refusant les fausses prophéties, Dante s’imagine en nouveau Jérémie.
L’œuvre du Florentin Dante Alighieri (1265-1321) est connue pour être d’une difficulté d’interprétation quasiment labyrinthique, y compris pour les spécialistes les plus aguerris. Souvent éclipsé par l’ombre de sa célèbre Divine Comédie, le reste de son œuvre recèle pourtant de précieuses pièces complémentaires. Ainsi en va-t-il de la correspondance – même parcellaire – du poète : treize épîtres seulement ont été conservées. Sa Lettre aux cardinaux, que nous connaissons par un unique manuscrit recopié par Boccace, est l’une des plus énigmatiques.
Quelques indices permettent cependant de la dater : elle a, vraisemblablement, été écrite en vue du conclave qui s’annonce pour l’année 1314 à Carpentras. Le moment est charnière pour les contemporains : un nouveau pontife plus charismatique pourrait permettre à la papauté de regagner l’Italie, et de se libérer de l’ingérence française. Mais la lettre semble pourtant, dans son contenu, faire davantage écho aux événements de celui qui, réuni en 1304-1305 à Pérouse, a porté au pouvoir Clément V. L’identité précise du destinataire de la lettre demeure enfin incertaine. Plus de sept siècles après la mort du poète, l’enquête n’est donc pas terminée.
Gian Luca Potestà, dans cette étude initialement publiée en Italie en 2021 [1], rouvre ce dossier, fait le point sur les théories les plus solides relatives au texte de Dante, et en propose des interprétations renouvelées. L’auteur profite de cette traduction française (due à Jacques Dalarun) pour enrichir son travail, prenant en compte des remarques d’autres spécialistes. L’ouvrage présente également une nouvelle édition du texte latin de la Lettre, ainsi qu’une traduction française révisée, dont les choix linguistiques et philologiques sont abondamment commentés (p. 60-72).
La lettre de Dante est donc à replacer dans le contexte bien particulier de l’exil de la papauté en Avignon entre 1309 et 1378. Les raisons de ce dernier remontent au début du XIVe siècle, lors d’une crise diplomatique qui oppose le roi de France, Philippe le Bel, à Benedetto Caetani, élu pape sous le nom de Boniface VIII en 1294. Les tensions entre Rome et Paris, déjà fortes, montent nettement d’un cran durant l’année 1302 lorsque Boniface promulgue la bulle Unam sanctam, dans laquelle il se fait le chantre d’une théocratie pontificale toujours plus universelle. La dérive du pontife, qui menace de jeter l’interdit sur le royaume de France, pousse Philippe le Bel à choisir une solution extrême : en mars 1303, une expédition dirigée par Guillaume de Nogaret, proche conseiller du roi, se rend en Italie, dans sa résidence d’Anagni, pour y brutaliser physiquement le pape. Traumatisé par l’agression, Boniface meurt quelques mois plus tard. Son successeur, Benoît XI, tente alors d’apaiser les tensions avec la France, mais il disparaît à son tour en juillet 1304, peut-être empoisonné [2].
Le choix du prochain pape est donc un moment politique crucial, tant pour l’Église que pour les rapports de force entre monarchies européennes. Le nouveau conclave qui s’ouvre à Pérouse à l’été 1304 est alors l’objet de nombreuses luttes d’influence, y compris à l’intérieur même du collège cardinalice : d’un côté, les défenseurs de l’héritage de Boniface VIII, menés par Matteo Rosso Orsini ; face à lui, son cousin Napoleone, ancien fidèle de Célestin V. Mais entre eux n’émerge aucun candidat qui fasse consensus, et le conclave s’enlise pendant près d’un an. Il est, selon des récits contradictoires, perturbé par une pression constante venue de l’extérieur, notamment de la part du roi Philippe (p. 107-114), mais également de Jacques II d’Aragon.
L’ingérence française en Italie est, depuis plusieurs années, au cœur des débats, tant en Toscane qu’à Rome. Boniface VIII a fait lui-même entrer les loups dans la bergerie en acceptant, en 1301, la venue à Florence du prince Charles de Valois : ce dernier y appuie alors le coup de force des guelfes noirs, éléments radicaux du parti pro-pontifical. Dante, lié à leurs rivaux modérés (les guelfes blancs), doit donc quitter à jamais sa ville natale. Le poète, de guerre lasse, s’éloigne progressivement du guelfisme dans des années qui suivent, et devient même favorable à l’Empire. Mais l’empereur Henri VII de Luxembourg meurt en 1313, après avoir échoué à prendre Florence. Les espoirs de Dante d’un retour d’une autorité monarchique forte en Italie s’évanouissent de nouveau.
La Lettre doit donc être comprise à l’aune de cette amertume causée par l’absence du pape, symptôme du profond vide politique que traverse l’Italie. C’est une critique à distance des événements de 1304-1305 qui en sont à l’origine, témoignant d’une connaissance précise de leur déroulé par son auteur. La Lettre est certes adressée « aux cardinaux italiens » du conclave de Carpentras, mais tout désigne, selon Gian Luca Potestà, Napoleone Orsini comme son principal destinataire. C’est lui qui demeure, pour Dante, le grand responsable du désastre de Pérouse, dix ans plus tôt : il serait à l’origine de manœuvres internes au conclave (le « conciliabule des latrines », baptisé ainsi en raison du lieu où négociaient secrètement les cardinaux entre les votations) pour duper ses pairs et favoriser finalement, en 1305, l’élection de l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got. Or, ce dernier est un pion de Philippe le Bel, qui l’aurait fait élire pour accroître encore son influence sur les affaires de l’Église. Les cardinaux sont ainsi complices de la mascarade, ce que Dante, dans sa Lettre, qualifie de « notoire cicatrice infâme » (p. 208).
En 1314, Clément V meurt à son tour, et c’est une papauté forcée de résider en France qui doit lui trouver un successeur. Le cardinal Napoleone, fidèle relais des intérêts du roi de France, y est toujours présent. On ignore à quel moment la Lettre fut reçue par ses destinataires officiels, et même si elle fut véritablement envoyée : Gian Luca Potestà n’exclut pas l’hypothèse d’une « lettre ouverte », destinée à être lue en public, pour faire connaître son avis sur les événements (p. 225).
Le texte adressé par Dante aux cardinaux a d’autres ambitions que de faire le noir bilan politique de la décennie passée : le poète florentin cherche à alerter les cardinaux quant à leur responsabilité face à l’histoire. Pour défendre une cause qu’il juge supérieure, Dante choisit alors « de suivre le modèle du prophète persécuté, jusqu’à mettre en scène une investiture divine explicite [3] » (p. 91).
Qu’entend-on exactement par « prophète » au Moyen Âge ? Gian Luca Potestà rappelle que Grégoire le Grand, au VIe siècle, qualifie de prophète un individu « non pas parce qu’il prédit ce qui va arriver, mais parce qu’il met en lumière ce qui est caché » (p. 14). La prophétie ne peut donc se comprendre, pour les médiévaux, qu’à travers cette notion : son auteur n’annonce pas nécessairement le futur avec exactitude, mais veut plutôt révéler le « plan » que Dieu réserve à l’humanité. Dante, dans la Lettre, ne prédit donc rien : il pointe au contraire du doigt les conséquences du passé, la cupidité des prélats et exprime enfin sa colère face à l’exil avignonnais (p. 95).
Pourquoi, cependant, faire usage d’un style « prophétique » ? Probablement parce que, depuis la fin du XIIIe siècle, un genre littéraire est alors en vogue chez les intellectuels d’Occident : celui de la « prophétie pontificale » (p. 135-141). Plusieurs textes identifiés sous ce type (Gens nequam, Liber de Flore, Horoscopus…) prétendent ainsi prédire l’avenir de la papauté pour mieux justifier le présent. Écrits par des mains anonymes, on leur attribue de faux auteurs prestigieux, tantôt fictifs (le mage Merlin) ou réels (Hraban Maur, Joachim de Flore), pour en augmenter la portée. Ces documents sont en réalité des adaptations latines des « oracles impériaux », textes byzantins datés des IXe et Xe siècles. Ces derniers mettaient déjà en scène la figure animale d’une « Ourse » : cette dernière est réutilisée dans sa lettre au masculin par Dante, effectuant alors un jeu de mots très probable avec le nom « Orsini ».
Pour Gian Luca Potestà, il est évident que les événements de Pérouse portent la marque de ces prophéties, et qu’elles ont pu influencer le vote des cardinaux. On peut comprendre alors que Dante, qui en connaît l’existence, n’ait que mépris pour les textes de ces « astronomes et frustes prophétisants ». Pour mieux y répondre, il use à son tour du genre de la prophétie, et s’en sert comme base pour une virulente entreprise de dénonciation : témoin atterré d’une prise en otage de l’Église par la monarchie française, il accuse publiquement les cardinaux de dérive simoniaque.
Dante s’inspire enfin du prophète juif Jérémie, dont l’influence est nettement visible dans plusieurs passages de la Divine Comédie (p. 74-94). Le chant XIX de l’Enfer est celui qui cristallise toutes les attentions. La figure de l’Ourse y est déjà utilisée pour évoquer le pape Nicolas III (1277-1280), ce qui, mis en regard de la Lettre, surprend les spécialistes : l’Enfer aurait été rédigé entre 1306 et 1308, or Dante semble déjà y annoncer la mort prochaine de Clément V ! Le débat sur la datation de la Lettre reste donc ouvert, et Dante continue de se jouer, par-delà les siècles, des certitudes des « astronomes » (p. 160).
Les ressemblances sont également troublantes entre la Lettre et le chant VI du Purgatoire, deuxième partie de la Comédie dont la rédaction serait davantage contemporaine du conclave : l’Italie y est présentée dans les deux textes comme « maîtresse » (domina gentium dans la Lettre, donna di provincie dans la Comédie), ce qui influence durablement ses représentations allégoriques ultérieures [4].
La Lettre aux cardinaux circule en Italie dès les années qui suivent le conclave, et continue d’être commentée bien après la mort de Dante. Son impact sur toute une génération d’intellectuels et d’acteurs politiques italiens du milieu du XIVe siècle est indéniable. Cola di Rienzo, tribun qui prend brièvement le pouvoir à Rome en 1347, semble s’en inspirer lorsqu’il fait usage d’allégories féminines au moment de son coup d’État, tel que relaté dans la Chronique de l’Anonyme romain. Pétrarque la cite aussi dès 1331, et y fait plusieurs fois référence dans d’autres textes (p. 19).
Derrière la critique de l’abandon de Rome par l’Église se dessine donc, en creux, un appel au sursaut italien pour se réapproprier la cité latine. Fondement, pour Dante, de la civilitas (« citoyenneté »), la Ville éternelle « doit être chérie avec piété par tous les Italiens ». Cet argument explique alors, dans la Lettre, l’appel aux sentiments des cardinaux originaires de la péninsule : ils auraient dû éprouver de la honte d’avoir élu un pape français au sortir des événements de Pérouse, et se doivent, tant qu’il en est encore possible, de corriger cette erreur historique (p. 187-188). On pourra reprocher à la mise en page des éditions Macula, quelque peu expérimentale, de manquer parfois d’homogénéité. Mais les notes nombreuses et détaillées, présentées en fin de chaque chapitre, permettent de renvoyer plus directement le lectorat aux différentes études antérieures relatives au sujet. Œuvre d’historiographie autant que de philologie, l’ouvrage de Gian Luca Potestà donne enfin de précieuses clés aux historiennes qui s’intéressent aux enjeux politiques centraux du XIVe siècle, et notamment à ceux posés par la papauté d’Avignon.
par , le 15 juin
Gabriel Redon, « Dante en dompteur d’ours », La Vie des idées , 15 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Potesta-Dante-en-conclave
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[1] Gian Luca Potestà, Dante in conclave. La lettera ai cardinali, Milan, Vita e Pensiero, 2021.
[2] Sur le sujet, voir : Jean Favier, Les papes d’Avignon, Paris, Fayard, 2006 ; Guillaume de Thieulloy, Le pape et le roi, Paris, Gallimard, 2010 ; Jacques Krynen, Philippe le Bel. La puissance et la grandeur, Paris, Gallimard, 2022.
[3] Citation tirée par G. L. Potestà de : Elisa Brilli, Firenze e il profeta, Dante fra teologia e politica, Rome, Caroccio, 2012, p. 362.
[4] On peut signaler qu’une incohérence semble s’être glissée à la p. 93, dans la traduction française de l’ouvrage de G. L. Potestà. La version latine domina provinciarum est mentionnée comme déjà présente dans la Lettre. Or cette formule n’apparaît pas dans l’édition du texte proposée par Gian Luca Potestà. En revanche, si l’on se réfère aux notes du chapitre, on peut remarquer qu’il s’agit plus vraisemblablement d’un emprunt de Dante au Corpus Iuris de Justinien. L’auteur renvoie à : Umberto Carpi, La nobilità di Dante, II, Florence, Polistampa, 2004, p. 650.