Recension International

La Chine à bas bruit

À propos de : Anne Cheng, Chloé Froissart (dir.), Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui, Folio essais


par , le 7 janvier


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Dans la Chine de Xi Jinping où toute dissidence semble impossible, des publications hétérodoxes ont continué à s’exprimer sur des supports divers, même s’il reste difficile de saisir les logiques de la censure et des sanctions auxquelles les auteurs se sont exposés : une anthologie en esquisse le panorama.

« À l’annonce de la fermeture de la librairie indépendante Youxing à Chengdu, un internaute a demandé : mais pourquoi la fermer alors que les événements qu’elle organise sont passionnants ? Précisément pour cette raison, a répondu le propriétaire ». [1]

Peu après son accession au pouvoir en novembre 2012, Xi Jinping a fait adopter par le Comité central du Parti, le document numéro 9 connu sous le titre de « sept interdits » : les termes société civile, liberté de la presse, indépendance du pouvoir judiciaire, erreurs historiques du parti communiste, nihilisme historique, droits des citoyens, capitalisme de connivence, et valeurs universelles ne peuvent plus être mentionnés dans les publications officielles. Il s’agissait de faire taire les critiques politiques qui avaient émergé dans l’espace public chinois et menaçaient d’affaiblir le pouvoir du parti communiste au début des années 2000. Les Chinois, replongés dans un régime totalitaire, ont-ils été pour autant réduits au silence ?

Le livre coordonné par Anne Cheng et Chloé Froissart montre qu’il n’en est rien. Sous la chape de plomb imposée par le pouvoir, des voix discordantes continuent de se faire entendre. Textes de réflexion politique, articles académiques obéissant à des critères scientifiques plutôt qu’à la pensée de Xi Jinping sont publiés, souvent sur le net chinois, parfois outre-mer ; et même s’ils sont noyés sous un déluge de propagande, ils montrent que les Chinois (ou du moins certains Chinois) refusent de se soumettre aux diktats du Parti.

Les textes rassemblés dans cet ouvrage donnent une bonne idée de la variété des idées de ceux qui résistent à l’hégémonie du discours officiel. Leurs auteurs sont aussi bien des simples citoyens que des universitaires, des membres de minorités nationales que des Hans. Les générations aussi se mêlent même si l’on rencontre un grand nombre d’anciens gardes rouges ou, comme on dirait chez nous, de boomers.

Pour la commodité de la lecture, les éditrices ont regroupé ces textes en quatre parties thématiques : écriture de l’histoire, droit constitutionnel et critique du régime, frontières et minorités ethniques, et enfin les citoyens face à l’État-Parti. Chaque texte est précédé d’une présentation détaillée de l’auteur et de ses œuvres, qui permet au lecteur de faire connaissance avec ceux qui « pensent en résistance dans la Chine d’aujourd’hui ». Les éditrices ont, à juste raison, choisi de ne présenter que des articles dont la plupart ont été publiés au cours des quinze dernières années par des auteurs qui résident en Chine et à Hong Kong. Certains ont trouvé momentanément leur place sur des sites du continent avant d’être effacés, d’autres à Hong Kong ou à l’étranger. Certes, la censure s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. Les publications en ligne ou hors ligne subissent une censure bien plus drastique que sous son prédécesseur. Toutefois, certains textes glissent parfois entre les mailles de la censure et restent quelque temps sur le net avant d’être effacés. Et contrairement à ce qui se passait sous Mao, les débats se poursuivent en privé. Néanmoins, il est indéniable que les espaces de liberté se sont beaucoup réduits depuis 2012.

Le fantasme de l’Un

Il faut reconnaître que parfois, on a du mal à comprendre pourquoi le pouvoir s’est déchaîné contre certains auteurs. C’est notamment le cas du texte signé par Rahile Dawut : « Le Mazar d’Ordam » est un article anthropologique décrivant un pèlerinage qui s’est déroulé chaque année de 1980 à son interdiction en 1997. L’auteur, elle-même membre du parti communiste, n’aborde à aucun moment de thème « sensible » et se contente d’analyser, à partir d’un travail de terrain très fouillé, la diversité culturelle du Xinjiang : « le développement de ce type de pèlerinage et d’offrande rituels a été influencé par de nombreuses pratiques préislamiques dont les plus importantes venaient du bouddhisme » (p. 286). On est bien loin des affirmations des extrémistes islamistes qui insistent sur l’identité musulmane de la région. Est-ce parce que le pèlerinage est interdit que Rahile Dawut, chercheuse reconnue par tous les spécialistes internationaux, a été condamnée à la prison à vie ? Il faut croire que, tout en proie au fantasme de l’un (pour reprendre l’expression de Claude Lefort), le parti de Xi Jinping estime que reconnaître la diversité des pratiques culturelles sans la condamner équivaut à mettre en danger la sacro-sainte sécurité nationale.

C’est cette obsession qui explique aussi l’acharnement du Parti contre Ilham Tohti. Dans un poignant article autobiographique, le professeur de l’Université des minorités explique comment il a cherché à faire comprendre aux Hans les spécificités socioculturelles des Ouïghours : « outre mes travaux universitaires, je souhaite qu’on me voie comme un émissaire et un pont qui favorise les échanges et la communication entre les ethnies » (p. 260). L’engagement incessant d’Ilham attesté par sa création du site Uyghur online, accessible en République populaire jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, ses nombreuses interventions en faveur du multiculturalisme et du dialogue lui ont valu l’estime de tous ceux qui souhaitent que la Chine puisse résoudre ses tensions interethniques pour aller de l’avant. Mais il lui a surtout valu une condamnation à la prison à perpétuité en 2014.

Chacun sait que, depuis 2016, défendre la culture ouïghoure peut mener à l’internement dans des camps de « formation professionnelle ». Mais on ne peut pas plus aborder la culture tibétaine. Ainsi, le texte de l’écrivaine Tsering Woeser, qui analyse les difficultés des Tibétains vivant de part et d’autre de la frontière népalaise — un sujet pas particulièrement sensible — n’a pas pu trouver sa place dans les publications officielles. Dans la Chine de Xi Jinping, il est recommandé d’insister sur la grande unité de la nation chinoise.

Unité qui ne peut se faire que sous la direction du parti communiste. Si celui-ci se méfie de la diversité ethnique, il s’inquiète encore plus des réflexions qui concernent le constitutionnalisme et le droit. L’interview du juriste He Weifang et l’article de son collègue Xu Zhangrun montrent que ces idées continuent d’exister dans les universités malgré les nombreuses séances d’étude de la pensée de Xi Jinping. Toutefois, le Parti ne les tolère pas et les deux professeurs ont été mis à la retraite. Zhang Qianfan, quant à lui, y est parti spontanément, touché par la limite d’âge : cela ne l’empêche pas d’affirmer sa foi dans le libéralisme, plutôt tendance sociale-démocrate. Dans l’article publié dans ce livre, il n’hésite pas à critiquer les fondamentalistes du marché qui considèrent que l’égalité est l’ennemie de la liberté. Le politologue Zhou Baosong, basé à Hong Kong, est lui aussi en désaccord avec ceux qui considèrent que la lutte pour les libertés doit nécessairement passer par une critique de l’État providence. Liu Yu, qui enseigne la science politique à Tsinghua, l’une des plus prestigieuses universités chinoises, présente dans des conférences les analyses de Hannah Arendt sur la banalité du mal, laissant à ses auditeurs le soin de les appliquer au régime de leur choix.

Le livre montre le pluralisme des idées des intellectuels libéraux qui résistent à l’uniformisation imposée par le Parti. C’est déjà en soi une forme de résistance. On voit que l’imposition de la pensée de Xi Jinping n’a pas réussi à supprimer toute discussion.

Une réflexion originale sur le maoïsme

Mais je voudrais faire une mention spéciale pour l’impressionnante réflexion de Wang Lixiong sur le maoïsme. Ami de Liu Xiaobo, le lauréat du Prix Nobel de la paix 2010 décédé en prison en 2017, Wang, un intellectuel indépendant qui n’est relié à aucune université, réfléchit à la nature du régime depuis des décennies. L’article reproduit ici a été publié en 1999 à Hong Kong dans la revue Chinese Social Sciences Quarterly, du temps où la liberté d’expression régnait dans l’ancienne colonie britannique. Il montre la spécificité du totalitarisme maoïste qui se déploie à partir de 1958, avec le Grand bond en avant. Il affirme, preuves à l’appui, que Mao n’était pas satisfait du système mis en place en 1949 : « Nous appliquons aujourd’hui un système de marché et notre système salarial est inégal [… ] ce sont là des choses bien peu différentes de ce qui se faisait dans l’ancienne société » (p. 149). Aussi, comme le remarque Wang Lixiong, estimant que ses camarades avaient trahi l’idéal socialiste, le Grand timonier n’a pas hésité à “briser l’ancien système pour réaliser son idéal politique” (p. 142).

C’est ainsi qu’en 1966, dix-sept ans après la prise du pouvoir par le Parti, il lance la Révolution culturelle : il appelle les étudiants et les lycéens à se soulever contre les “intellectuels bourgeois” et les cadres du Parti qui se sont transformés en une “nouvelle bourgeoisie”. Ils doivent transformer les Chinois en hommes nouveaux dont le modèle est Lei Feng, le soldat qui ne rêvait que d’être une vis dans la machine du socialisme. Pour abattre ceux qui se mettent en travers de sa révolution, le Grand Timonier préconise la “grande démocratie” :

Outre le fait qu’il est interdit d’attaquer Mao et quelques-uns de ses proches, les libertés politiques ne connaissent pratiquement aucune exception. Jamais elles n’avaient atteint pareil niveau.” (p. 144).

Mais cela aboutit à l’inverse d’une libération :

la liberté ne se manifesta que par la destruction de la loi. Le despotisme s’exprima quant à lui à travers la domination absolue qu’exercèrent la pensée de Mao et son intolérance à toute hérésie intellectuelle. Les masses étaient devenues insensibles à l’oppression idéologique : elles ressentaient uniquement le frisson de la libération en détruisant l’ordre existant” (p. 145).

En conclusion, Wang Lixiong affirme :

il est beaucoup plus éclairant de décrire Mao comme un idéaliste à la recherche du bien suprême que comme un tyran au cœur noir […] L’humanité doit non seulement se prémunir contre les tyrans, mais aussi contre les idéalistes de ce genre. Chaque fois qu’un idéaliste pensant détenir une vérité absolue sera autorisé à prendre le contrôle du destin de l’humanité, il imposera, certes avec des motifs sincères, à toute personne de se soumettre inconditionnellement à ses idéaux … toutes les résistances et tous les mécontentements devront être réprimés sans pitié ‘au nom de la révolution’ (p. 155).

Remarquons que, même en 1999, les analyses de Wang Lixiong n’ont pas trouvé leur place dans les publications officielles. C’est sans doute parce qu’il n’occupe aucune position officielle et n’est pas très connu en Chine qu’il n’a pas été inquiété. Il a cependant dû se résoudre à ne pas publier dans son pays.

En conclusion, malgré la volonté du pouvoir d’enfermer le débat dans la cage de la pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux couleurs de la Chine pour la nouvelle ère (nom officiel de la pensée de Xi), des citoyens chinois continuent de réfléchir sur le monde et de l’analyser. Et contrairement à l’uniformité que le Parti cherche à imposer, cette sphère intellectuelle est pluraliste, et servira peut-être de base aux mouvements qui ne manqueront pas d’agiter la société chinoise lorsque le pouvoir du Timonier s’affaiblira.

Ce pluralisme de la pensée échappe aux observateurs superficiels de la réalité chinoise. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage d’Anne Cheng et de Chloé Froissart constitue une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre la Chine d’aujourd’hui.

Anne Cheng, Chloé Froissart (dir.), Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, Folio essais, 2025, 576 p., 11, 10 €, ISBN 9782073108708

par , le 7 janvier

Pour citer cet article :

Jean-Philippe Béja, « La Chine à bas bruit », La Vie des idées , 7 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Penser-resistance-Chine-aujourd-hui

Nota bene :

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Notes

[1Meredith Chen, «  How the fight for a Chinese bookstore’s future heightened concerns over cultural squeeze  », South China Morning Post, 9/11/2025, https://www.scmp.com/news/china/politics/article/3332045/how-fight-chinese-bookstores-future-heightened-concerns-over-cultural-squeeze

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