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Comment se déprendre du fonctionnement médiarchique qui tend à écraser toute singularité au nom de la communauté ? Heureusement le monde, signale Yves Citton, n’est pas encore réduit à un ensemble de données soumis au calcul des intelligences artificielles.

Yves Citton articule esthétique, histoire des idées, anthropologie des médias et philosophie politique, questionnant les récits des pouvoirs jusqu’à l’ère du capitalisme affectif et de l’économie de l’attention (Pour une écologie de l’attention, 2014). Indiscipliné parce qu’indisciplinaire, il déploie une pensée pragmatique et technique, dont la profusion de sources, du XVIIIe au XXIe siècle, peut surprendre, mais instruit un examen aussi rigoureux que libre, spinozistement punk, de ses sujets brûlants.

Ce nouvel opus n’est nullement une somme contre les médias mais un panorama théorique, de facture archéologique et à usage pharmacologique, de leur évolution vers leur omniprésence dans les sociétés démocratiques, dont ils remodèlent si bien toutes les sphères cognitives, affectives et intellectuelles qu’ils instaurent un nouveau régime : « notre imaginaire commun nous fait croire que nous vivons dans des “démocraties”, alors qu’un regard plus distant sur la réalité de nos régimes de pouvoir suggère que nous vivons dans des “médiarchies” » (p. 11). Historiciser celles-ci dissipe l’illusion selon laquelle leur renouvellement technologique serait toujours sans précédent, là où elles accumulent plutôt les niveaux de contrainte et de contrôle.

Décomposant l’amalgame « les médias » — bulle insaisissable qui ne pourrait être qu’un bien ou un mal en soi — l’essai déplie l’information technicisée, de sa production à sa circulation, pour en penser ensemble la matérialité et les effets esthétiques comme politiques, montrant que ces « formes d’expérience » sont des « multiplicateurs de pouvoir ». Alors que les Sciences de l’Information et de la Communication, parfois plus soucieuses d’accumuler des données que d’en penser synthétiquement la teneur, éclairent l’histoire des solutions de communication par lesquelles les agents résolvent leurs problèmes, coopérant ainsi volens nolens aux mutations effrénées des appareillages, l’archéologie des médias proposée, plus socratique, renvoie à la responsabilité politique du sens de nos usages communicationnels, substrat même des médiarchies qui nous gouvernent et que tout progressisme doit comprendre s’il veut espérer (re)voir le jour.

Régimes des publics conditionnés

Concentration oligarchique de la diffusion, toxicité et sélectivité en contexte de l’information (« vraie » aussi bien que « fausse »), causalités partielles, storytelling, déformation du mattering (ce qui importe), écrasement du recul mémoriel sous le poids court-termiste, accélérationniste et amnésique de l’actualité, accaparement des attentions par les algorithmes, spectacularisation sensationnaliste de facto, complice des pires quêtes d’audience… Ces problèmes des médias sont d’emblée politiques, dès lors que « notre attention au réel comme nos capacités d’agir sur lui passent aujourd’hui majoritairement par l’intermédiaire d’appareillages techniques qui conditionnent ce que nous sentons, pensons, exprimons et faisons » (p. 338). L’information nous enveloppe de façon toujours plus massive et intrusive, nous électrisant au passage, accaparant notre attention par un tableau sélectif, simpliste et schématique du monde.

Plus qu’une simple réforme, une « décolonisation » s’impose, une « métamorphose radicale de l’intrastructure médiatique [qui] devrait figurer au sommet de tout agenda politique progressiste » (p. 175). Toute prétention à la puissance politique doit d’abord saisir ses rouages « depuis le dedans » (intra-), visée même de l’archéologie des médias. Le livre suit donc une série d’approches à l’infinitif, un peu de pouvoir revenant progressivement au lecteur à mesure qu’il nomme, déplie les médiarchies, en comprend l’effet de masse et le magnétisme, connaît ce régime par ses strates archéologiques, afin de l’habiter voire de le surprendre.

Au lieu de peuples et d’individus, nos régimes politiques n’instituent plus comme souverains que des « publics » (in)formés par les médias. Conditionnement massif et pluriel, auquel il est moins question d’échapper que de s’adapter comme à un milieu, en piratant et réorientant des flux dont nous sommes à la fois les cibles et les vecteurs. Le système médiarchique contrôle par définition « à la fois la façon dont nous en parlons, les critères dont nous nous servons pour juger qu’il va mal, et jusqu’au nous auquel on se réfère pour appeler à sa réforme », si bien qu’il faut « court-circuiter ce cercle vicieux qui paralyse actuellement l’indispensable réorientation de nos modes d’existence » (p. 123-124). Les médias produisent des publics qu’ils fantasment, fragmentaires (chacun chez soi, loin des autres) mais d’autant plus dépendants des vibrations qui les mobilisent. Au public d’un média (sa valeur d’usage) s’ajoute son audience (sa valeur d’échange), que chaque corps pris dans la médiarchie tend à consolider jusqu’à l’effet de masse, aggravant d’autant la disproportion entre capacité-d’être-affecté et pouvoir-d’affecter.

Pouvoirs ubiquitaires autour de nous, entre nous et en nous

Pour tracer les voies d’une agentivité retrouvée au sein des médiarchies, l’étude en esquisse une histoire critique. À la médialité  l’ensemble, public ou privé, de ce qui enregistre, transmet et traite des sensations, de l’information ») se superposent le médiatique (« tout ce qui permet de diffuser de l’information, des discours, des images ou des sons à un public »), le médiumnique (l’ensemble des « revenances » et autres auras qui hantent tout enregistrement), et dorénavant les métamédia, le numérique, cette nouvelle économie exploitant les traces laissées par nos attentions derrière les écrans. L’entremêlement de ces niveaux donne sa trame à ce livre vertigineusement (mais sciemment) kaléidoscopique.

Alors même que nous pensons nous en servir, nous sommes impliqués dans les médias et transformés par eux, qui sont toujours à la fois moyens et milieux. Si « la plupart des théories de la communication rêvent d’un médium [pur] intermédiaire transparent, capable de “transmettre sans transformer” » (p. 46), l’objectivité est illusoire, tout médium se situant entre le câble USB et le diplomate. Loin d’être un simple outil neutre et visible, il médiatise sans en avoir l’air, conditionne les milieux eux-mêmes, ceux dont il parle comme ceux à qui il parle, de nos percepts les plus fins à nos choix les plus conscients. Il faut donc « cartographier [ce] milieu de conditionnements croisés ».

Vibratoires par excellence, les médias plient le temps, l’espace et l’action. Critique d’une anthropologie qui sous prétexte d’autonomiser, sépare le monde en entités sans contact, l’auteur situe les médias non seulement autour de nous et entre nous, mais en nous, d’où leur insaisissable ubiquité. Vue de l’intérieur de sa « tuyauterie », la médiarchie s’avère très fragilement bricolée. Derrière l’apparence d’un cloud léger et souple, c’est aussi un échafaudage plus autoritairement concentré qui se dévoile, dont « la circulation de l’électricité constitue le principe fondamental de commandement (son archè) » (p. 70). L’enjeu est de faire fonctionner coûte que coûte les appareils.

L’essai interroge la performativité singulière des médias, quasi magique (médiumnique), par laquelle ils « contribuent à faire advenir ce dont ils parlent » (p. 109). Appareils qui reformatent l’expérience que nous faisons du monde, même hors d’eux, ils impriment, qu’ils le veuillent ou non, une certaine forme à ce qu’ils rendent visible, invisibilisant par là même ce dont on ne parle pas, hiérarchisant ce dont il importe ou non de parler, fabriquant les moments, imposant l’agenda des débats, le diapason des tonalités et manières acceptables, ou non, de parler et d’agir.

Appareils de désémantisation massive

La proportion de nos expériences passant par ce cadre s’accroît au détriment des autres. Or la connexion médiale sépare paradoxalement tout, pour mieux reconstruire tel ou tel récit ad hoc, la « réalité » en tant que telle étant le produit de « coupes agentielles » qui déterminent la possibilité même d’agir de ceux qui s’y trouvent. L’enjeu est d’autant plus crucial que les médias sont structurés par la répétition et l’auto-renforcement de la valeur et des formes — le « bouclage récursif [étant] la dynamique centrale du travail des appareils ». L’effet de prophétie auto-réalisatrice se double d’un appauvrissement sémiotique et culturel propre aux réitérations de clichés. Chacun de nos clics a beau nous sembler un geste individuel, il nourrit un pattern qui aplanit et prédétermine à tout instant notre environnement, aussi bien sa matière que les sens qu’on pourra lui donner.

Les médias font masse en mettant de grandes quantités d’individus sous tension (au sens électrique du terme) par une construction simpliste de la pertinence. Bien avant les trolls et autres Trump, l’exemple du bouffon moqué mais d’autant plus célèbre, Poinsinet (1760), illustre la façon dont l’effervescence médiatique nourrit cela même qu’elle brocarde. C’est pourquoi « dénoncer le symptôme populiste restera vain tant qu’on ne s’attaquera pas à ses causes médiarchiques » (p. 143), à l’effet d’envoûtement médiumnique de voix qui, étant placées au point crucial, portent partout et recouvrent les autres, monopolisent la juste résonance à même de conférer l’évidence à leurs propos.

La fonction principale des médias est moins d’informer que de « synchroniser les mouvements et d’aligner les affects » de ceux qui les suivent, une fonction d’horloge sociale de plus en plus sensible, alors que la captation attentionnelle investit toutes les sphères de la vie (jusqu’au sommeil et à l’intimité) et que les acteurs dominants de la médiarchie entendent reprendre autoritairement le contrôle du Web. Vecteurs d’affections standardisées, les médias contribuent peut-être moins à éclairer des électeurs consciencieux et souverains, qu’à soumettre en eux de purs consommateurs aux représentations sélectionnées pour circuler.

Comment s’en déprendre

Comment, dès lors, se libérer de ces emprises ? C’est tout l’enjeu final de cet essai, qui prend le risque d’hypothèses plus discutables que ses bases de départ. Nous sommes responsables de ce qui nous traverse et fonde notre possibilité d’agir pour l’émancipation, dans un contexte qui le nécessite de plus en plus. Il nous revient de connaître les strates qui tissent nos relations et nos attentions, plutôt que de les livrer aux captations sans scrupule. La décolonisation passe par une sortie de l’hypnose technicisée, dont l’histoire depuis 1850 montre les encourageants mouvements de résistance. L’auteur suggère une « éducation aux médias (en tant que moyens) » qui puisse « développer des habitudes de déshabituation » (p. 259), émanciper notre attention en veillant à la variété, cultiver notre curiosité hors du prêt-à-percevoir, de la commodité confortable d’informations à consommer.

Voilà qui suppose de faire des data des communs, mais surtout de renverser notre regard sur elles. C’est là une des idées majeures du livre : les « données » sont autant de « prises » qu’il nous appartient de tourner en « surprises ». Plaidant pour que nous passions d’une imagination du numérique en termes de data, à une vision en termes de capta, Yves Citton éclaire la possibilité d’une réappropriation des moyens même dont nous subissons l’emprise.

Par les pratiques anti-autoritaires de « médiartivisme » et de « médianarchisme » (de l’image pauvre au glitch art en passant par les créolisations machiniques), il s’agit d’habiter ces régimes en multipliant les espaces-temps de liberté, des ZAD où survivent différents possibles, à l’heure où les médiarchies numérisées calculent l’ensemble des faits avant même qu’ils ne se réalisent. Parmi les plus intéressantes propositions figure la « politique des basses fréquences », qui (re)crée du silence ou favorise des fréquences d’ondes alternatives. « Zombifier la médiarchie, c’est arrêter de se poser trop de problèmes d’identité (être ou ne pas être un zombi), pour expérimenter différentes façons de “faire le zombi” : hacker, bidouiller, pirater, sampler, avatariser, détourner, réinventer, occuper, jouer. » (p. 287)

Pour séduisante, défascinante et encapacitante qu’elle soit, cette invitation pose question, notamment sur ce « nous » au nom de qui et à qui elle s’adresse presque toujours sur le mode de l’unanimité. Il semble que l’essai homogénéise par trop les façons singulières de se situer, et de défendre tel ou tel intérêt, dans l’équation technico-politique qu’il repère si magistralement. Le nous perpétuel qu’il manie recouvre une diversité qui réclamerait un nouvel essai en soi. Ce même systématisme qui fait l’intérêt du livre, gomme la question d’une non-appartenance (ou de degrés qualitatifs d’appartenance) à ce nous et à son milieu. Si le fonctionnement médiarchique tend à écraser toute singularité, comment lui répondre à partir d’un « nous » indéterminé qu’il est le premier à postuler ? Comment les citoyens de ces régimes médiarchiques sont-ils liés à ceux qui vivent hors d’eux ? Un éventuel rééquilibrage du pouvoir médiarchique par le contre-pouvoir médiactiviste nous dispense-t-il de questionner la représentativité, qui reste une option parmi d’autres (certes majoritaire) dans la réflexion sur la démocratie, mais aussi par définition la seule à être reconnue par les technologies médiatiques ? Comment nous libérer de l’archè médiarchique elle-même sans risquer de la voir simplement transférée vers de nouveaux maîtres, fût-ce « nous » ?

Voilà quelques-unes des questions que cet ouvrage a le mérite de poser. Il vient à sa manière souligner le besoin d’interprètes immédiaux pour lire le monde immédiat, pour étudier avec recul la façon dont la « réalité » se trouve nommée, construite et décrite en discours. Des interprètes qui puissent œuvrer en outrepassant les domaines de spécialité, les disciplines constituées, les expertises reconnues et autres sélections dans l’établissement des faits, autrement dit en se libérant des effets d’autorité dans la désignation même de ce qui fait monde et évènement. Il vient rappeler avec force que le monde n’est pas encore tout à fait réduit à un ensemble de données soumis au calcul des intelligences artificielles, et que ceci dépend essentiellement de nous.

Yves Citton, Médiarchie, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2017, 400 p., 23 €.

Aller plus loin

• Karen Barad, Meeting the Universe Halfway : Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning, Durham, Duke University Press, 2007.
• Benjamin Bratton, The Stack. On Software and Sovereignty, Cambridge, MIT Press, 2016.
• Matthew B. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, trad. M. Saint-Upéry et C. Jaquet, Paris, La Découverte, 2016.
• Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1967.
• Vilém Flusser, La civilisation des médias, Belval, Circé, 2008.
• Wendy Hui Kyong Chun, Programmed Visions : Software and Memory, Cambridge, MIT Press, 2011.
• Niklas Luhmann, La réalité des médias de masse [1996], Paris, Diaphanes, 2012.
• Frédéric Neyrat, La part inconstructible de la Terre. Critique du géo-constructivisme, Paris, Le Seuil, 2016.
• Bernard Stiegler, La société automatique. 1. L’avenir du travail, Paris, Fayard, 2016.

Pour citer cet article :

Bertrand Guest, « Les remèdes aux médias », La Vie des idées , 24 décembre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-remedes-aux-medias-4273.html

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par Bertrand Guest , le 24 décembre 2018