Recension International

Triste habanera

À propos de : Leonardo Padura, Aller à La Havane, Métailié


par , le 26 juin


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Romancier cubain, Leonardo Padura réalise le portrait intime de La Havane, entre chronique historique et élégie d’un monde en voie de dissolution.

Il y a quelque chose d’ironique, aujourd’hui, dans le titre même du livre de Leonardo Padura : aller à La Havane est devenu presque impossible. Les vols sont suspendus, les hôtels fermés, le tourisme réduit à néant. Et un nombre croissant de ceux qui vivent sur l’île, une population de moins de dix millions d’habitants qui a vu partir près de deux millions des siens en trois ans, ne rêvent souvent que d’une chose : fuir à leur tour. Dans une Cuba étranglée par les pénuries d’électricité, d’eau et de nourriture, isolée comme elle ne l’a plus été depuis des décennies, la question du destin de l’île n’a jamais paru aussi urgente ni aussi douloureuse. C’est dans ce contexte de délitement que l’œuvre de Leonardo Padura, journaliste, scénariste, écrivain cubain né en 1955 à La Havane, résonne avec une acuité toute particulière.

On pourrait questionner la légitimité du regard que Padura pose sur La Havane : ses romans sont traduits en plus de quinze langues, ses œuvres ont inspiré le cinéma européen. Il a notamment participé à l’écriture de trois des sept segments du film à sketches 7 jours à La Havane (2012) et cosigné le scénario de Retour à Ithaque, réalisé par Laurent Cantet en 2014, et il compte des amis et des lecteurs sur tous les continents. Rien, en apparence, ne l’oblige à rester à Cuba. Mais Padura n’a jamais quitté La Havane. Il vit encore aujourd’hui à Mantilla, le quartier de son enfance. Et c’est précisément ce choix qui fonde l’autorité morale de tout ce qu’il écrit sur sa ville.

Là où les analystes scrutent La Havane depuis l’extérieur, cherchant dans les rapports de force géopolitiques la clé d’un avenir possible [1], Padura, lui, l’habite, avec la tendresse exigeante de celui qui a toujours refusé de partir. Aller à La Havane n’est ni un pamphlet ni un réquisitoire : c’est le portrait intime d’une ville aimée, la chronique d’une histoire tourmentée, et le chant mélancolique d’un monde qui se défait lentement, sous les yeux de ceux qui l’ont connu vivant.

Padura tisse une matière à la fois intime et collective : souvenirs d’enfance, réflexions historiques et fragments de chronique s’y entrelacent pour donner corps à une ville qu’il connaît dans ses moindres replis et qu’il aime d’un amour lucide, sans illusions. La Havane cesse d’être un décor pour devenir un personnage à part entière, traversé de beauté et de ruines, de mémoire vive et de désenchantement.

D’abord édité en espagnol il y a deux ans, Ir a La Habana paraît en français en 2026, alors que le régime cubain semble entrer dans une phase terminale. Cette coïncidence donne au recueil une résonance presque testamentaire et pose d’emblée une double question. Est-ce un livre d’amour ou un livre de deuil ? Padura dépasse-t-il l’élégie littéraire pour faire de cet ouvrage un essai analytique ? Padura cultive probablement ces ambiguïtés avec une habileté consommée, refusant de choisir entre la lucidité du témoin et la tendresse de l’amoureux.

Le grand récit d’une capitale en métamorphose

Retraçant les grandes étapes de la vie de la cité, le lauréat 2015 du plus prestigieux prix littéraire espagnol Princesse des Asturies, scrute la façon dont les siècles, les régimes et les idéologies ont modelé son visage. C’est à l’ombre d’un ceiba, l’arbre sacré des traditions afro-cubaines, que se déroule, le 16 novembre 1519, la première messe et le premier conseil municipal de San Cristóbal de La Havane, acte fondateur d’une ville appelée à devenir, du XVIIe au XIXe siècle, une place forte et un entrepôt commandant le passage des marchandises et des soldats entre la métropole espagnole et ses colonies d’Amérique. Prospère et stratifiée, la capitale aspire après l’indépendance de 1902 à devenir la « Nice des Caraïbes », avant de basculer, dans les décennies suivantes, dans ses virages les plus spectaculaires comme les plus tragiques. Padura témoigne des transformations radicales nées de la révolution de 1959, et revient sur la « période spéciale » des années 1990, cette grave crise économique dont l’actualité offre un écho saisissant. La ville apparaît ainsi comme une cité profondément stratifiée, où chaque époque a laissé son empreinte, visible ou enfouie.

Le livre convoque aussi une galerie de personnages inoubliables qui ont fait battre le cœur de la ville : joueurs de baseball, musiciens, cinéastes, écrivains, proxénètes, habitants ordinaires. Parmi eux, Chano Pozo tient une place à part. Né à La Havane en 1915, percussionniste de génie et figure fondatrice du jazz afro-cubain, il est l’objet de l’un des chapitres les plus fulgurants du livre.

Ce qui rend ces pages si vives, c’est la connaissance intime et charnelle que Padura a de son sujet. Congédié d’une revue culturelle pour « déviance idéologique », puis relégué aux faits divers dans un quotidien, il a arpenté pendant des années les recoins les moins connus de La Havane, et c’est là, dans cette marge, qu’il a trouvé la matière brute qui allait nourrir toute la série des Mario Conde, cet enquêteur mélancolique, amateur de rhum et de littérature qui traverse depuis plus de trente ans la société cubaine avec autant d’ironie que de désenchantement, et dont Padura confie qu’il ne le quittera pas : « Mario Conde et moi resterons à Cuba aussi longtemps que nous le pourrons [2]. »

La Havane, ville-mémoire et ville de cœur

Dans Aller à La Havane, Padura fait de la capitale cubaine bien plus qu’un simple cadre : elle devient une présence intime, presque charnelle, le véritable sujet et l’horizon de toute l’œuvre. L’ouvrage se déploie selon une architecture complexe, à mi-chemin entre l’essai, la chronique et l’autobiographie, où des extraits de ses romans antérieurs entrent en résonance avec ses préoccupations d’aujourd’hui, créant un entrelacement vertigineux entre passé et présent, entre le Padura personnage et le Padura écrivain, entre la ville rêvée et la ville vécue. Ce jeu de miroirs n’est pas un artifice formel : il dit quelque chose d’essentiel sur la nature même de l’attachement que l’auteur voue à La Havane, une relation faite d’enracinement viscéral et de fidélité obstinée, mais traversée aussi d’une distance affective croissante, comme si aimer une ville qui se défait revenait inévitablement à en faire le deuil. Le livre compose ainsi une géographie sentimentale d’une rare densité, ses quartiers, ses rues, ses cinémas disparus, le Malecón, les lieux de l’enfance, où mémoire personnelle et émotion collective se superposent jusqu’à ne plus pouvoir être démêlées, faisant surgir une cité tout entière habitée par ses propres fantômes.

Mais cette déclaration d’amour n’est pas sans ombres. Car La Havane que décrit Padura est aussi celle qui a grandi sous la chape d’un régime dont la devise fondatrice « dentro de la revolución, todo ; fuera de la revolución, ningún derecho » [3], proclamée par Fidel Castro dès 1961, a défini pendant des décennies les contours du dicible et du vivable. [4]

Solidement documenté et d’une grande liberté de ton, le récit de Padura ne ménage pas ses mots pour dénoncer le laisser-aller institutionnel et la précarisation croissante des Havanais. Ce qui donne à ces pages leur étrange puissance, c’est le sentiment d’« étrangéité » (p. 314), pour reprendre un néologisme padurien, qui traverse l’auteur : cette « angoisse intellectuelle et ce pessimisme citoyen » qu’il revendique sans détour. Il s’agit de la nostalgie d’une ville qu’il avait tout juste commencé à explorer quand la révolution, au début des années 1960, en a précipité le déclin. Ce trouble affleure avec une intensité particulière lorsqu’il évoque les lieux qui lui sont chers, le stade de baseball, auquel il voue un véritable culte, le quartier de La Víbora où il a découvert la littérature au lycée, ou encore le Vedado, bouillonnant et intellectuel, où il a étudié les lettres et publié son premier roman, Fiebre de caballos (1988).

Padura pourrait vivre loin de La Havane, loin de la misère et de la débrouille que plus de six décennies d’utopie communiste imposent aux deux millions d’habitants de la capitale. Mais ce « chant d’amour » (p. 7), comme l’écrivain désigne lui-même son livre, nourri de photographies et d’extraits de ses romans, le dit sans détour : Padura appartient à La Havane.

Le chant mélancolique d’une ville blessée

Padura ne cache rien de la dégradation de La Havane : ruines, pénuries, disparition des cinémas, effritement du civisme, fatigue des corps et des âmes. Sous forme de confidences, il observe une ville en mutation lente, où les slogans révolutionnaires semblent ne plus suffire à tenir debout une société épuisée par des décennies de blocus et d’espoirs déçus. Son regard, lucide et souvent amer, fait de la capitale le symbole d’une promesse historique trahie, celle d’une révolution qui voulait tout transformer et n’a su, au fil du temps, que se survivre à elle-même.

Pourtant, c’est précisément dans ce délabrement que Padura convoque ses figures les plus vivantes : joueurs de baseball, marchands de glace, musiciens de génie, voyous de légende, amateurs de combats de coqs. Autant de silhouettes qui peuplent la ville comme autant de résistances à l’oubli. Il y convoque aussi les grands écrivains qui ont fait de La Havane une matière littéraire incomparable : Alejo Carpentier et Guillermo Cabrera Infante, incontournables pour qui veut tomber amoureux de Cuba par les mots. Et Manuel Vázquez Montalbán, dont la présence n’est pas anodine : son détective Pepe Carvalho fait écho au Mario Conde de Padura comme un reflet dans un miroir : deux enquêteurs désabusés, deux villes blessées, Barcelone et La Havane se répondant à travers l’Atlantique, unies par la même mélancolie de ceux qui aiment trop ce qu’ils voient dépérir.

La ville, c’est aussi une vie culturelle foisonnante. La Havane aurait compté 138 salles de cinéma en 1950. Outre la salsa et le boléro, le reggaeton rythme désormais les oreilles cubaines. Padura ne l’aime guère, mais en propose une cinglante analyse sociologique : « c’est la manifestation d’une perte de civisme et de confiance des citoyens » (p. 118).

Dans les dédales de ses rues, le long du Malecón où une jeunesse qui n’a plus rien à perdre danse au son du reggaeton, Padura se souvient des odeurs de poulet frit, du bruissement d’une ville autrefois vivante, redessine mentalement le tracé des avenues fringantes d’antan et observe, non sans amertume, les changements de nom (le cabaret Montmartre rebaptisé restaurant Moscou) comme autant de petites morts symboliques.

Un regard lucide, mais sans horizon

Son livre tente d’échapper au piège qui guette tout écrivain confronté au déclin de sa ville : la déploration passéiste, le ressassement nostalgique, la tentation de figer le passé en paradis perdu. Padura s’y efforce, avec plus ou moins de réussite. Le meilleur du livre est là où la mélancolie ne se referme pas sur elle-même, là où elle reste traversée par une exigence analytique, une colère sourde, un regard qui observe et comprend autant qu’il souffre. Mais il arrive que la nostalgie l’emporte, que l’inventaire des splendeurs perdues tourne au ressassement, que l’amoureux prenne le pas sur le témoin.

C’est là, peut-être, la limite ultime du livre, et elle est révélatrice. Car Padura, malgré toute sa lucidité, ne parvient pas à entrevoir d’horizon. Son regard se retourne sans cesse vers ce qui fut, sans trouver dans le présent ni dans l’avenir de quoi s’accrocher. Comme si La Havane elle-même lui avait transmis cette incapacité à imaginer autre chose que sa propre survie. La ville et l’écrivain partagent le même vertige : celui de ceux qui ont trop aimé pour pouvoir espérer encore.

Reste, au fond, ce constat que Padura formule lui-même avec une lucidité désarmante : « Depuis des décennies, La Havane a reçu bien moins d’affection qu’il n’en faudrait. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus. » (p. 316). En fait, le livre s’achève sur un épilogue au titre dévastateur : « La Havane pleure » (p. 313). Pas de révolte, pas de réquisitoire de dernière heure : juste des larmes. Celles d’une ville qui a tout traversé, tout supporté, tout encaissé, et qui, peut-être, n’en peut plus. Celles d’un homme qui l’a vue grandir, vieillir et se fissurer, qui l’a aimée dans ses splendeurs et accompagnée dans son naufrage, et qui ne peut plus, désormais, que témoigner. Car les livres de Padura nous rappellent une vérité que l’histoire s’acharne à faire oublier : les villes ne meurent vraiment que lorsque personne ne les pleure plus. Tant qu’un écrivain se lève pour raconter la ville, elle continue d’exister dans la langue, dans la mémoire, dans le cœur de ceux qui liront. La Havane pleure. Mais elle a Padura. Et cela, au moins, ne lui sera pas retiré.

Leonardo Padura, Aller à La Havane, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, photographies de Carlos T. Cairo, Paris, éd. Métailié, 366 p. (ISBN : 9791022615020)

par , le 26 juin

Pour citer cet article :

Thibault Plantet, « Triste habanera », La Vie des idées , 26 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Leonardo-Padura-Aller-a-La-Havane

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Notes

[1Voir à ce sujet l’analyse éclairante de l’Institut Montaigne sur les tensions en cours et les scénarios esquissés pour Cuba.

[2Interview au Monde des Livres, 26 novembre 2023. «  Leonardo Padura : « Mario Conde et moi resterons à Cuba aussi longtemps que nous le pourrons »  »,

[3"Dans la Révolution, tout  ; contre la Révolution, aucun droit."

[4Vincent Bloch analyse avec précision dans La Lutte. Cuba après l’effondrement de l’URSS et éclaire en creux la prose de Padura : le propre du totalitarisme, écrit-il, est de corrompre le langage et les usages : on dit une chose, on en pense une autre, on peut tout sous son toit, rien dans la rue. Padura, lui, n’a pas attendu les analystes pour le savoir : il l’a vécu, et c’est cette duplicité constitutive que son livre traque, entre les lignes et dans les pierres. À ce sujet, voir la recension d’Yvon Grenier pour La Vie des idées.

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