Recension Arts

Le livre-utopie

À propos de : Charlène Dihut et Mathieu Potte-Bonneville (dir.), Planétarium. Un atlas pour le monde à venir, Éditions du Centre Pompidou


par , le 26 octobre


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Depuis 2020, Planetarium tient tout à la fois de la conférence, du dialogue et de la performance, en mettant en relation des chercheurs du monde des sciences et des sciences humaines et sociales, ainsi que des artistes, conviés à présenter leurs travaux et réflexions sur les enjeux contemporains.

Si ses fonctions de musée et de bibliothèque restent les plus connues par le public, le Centre Pompidou accueille depuis son ouverture en 1972 un éventail d’activités à la diversité inattendue. Si certaines se sont maintenues, à l’exemple du Centre de création industrielle intégré dès l’origine, et dédié au design, d’autres ont disparu – comme la Bibliothèque des enfants – ou au contraire y ont été adjointes – ainsi tout particulièrement de l’IRCAM placé sous la direction de Pierre Boulez à son ouverture en 1977. Une pluridisciplinarité originelle dont l’épreuve du temps a toutefois montré les difficultés d’une mise en œuvre concrète. Le rôle du Centre Pompidou comme lieu de production intellectuelle est une autre composante de sa fonction culturelle. Cela, depuis l’origine avec la revue Traverses, animée par des personnalités aussi singulières et prégnantes que Jean Baudrillard, Michel de Certeau, Paul Virilio ou encore Louis Marin [1], qui en firent le support d’un discours critique – y compris sur le Centre lui-même. S’y sont ajoutées, aussi, les éditions du Centre Pompidou dès 1977, ainsi que d’autres périodiques – les Cahiers du Mnam dirigés par Jean Clair à partir de 1979, les Cahiers du CCI dirigés par Claude Eveno à partir de 1980 – et plus encore la programmation du Centre, riche de conférences et de débats. Cette fonction lui est d’ailleurs reconnue par décret en 1992, le Centre Pompidou devant ainsi « participer, par tous moyens, à l’enrichissement et à la diffusion de la réflexion sur les questions touchant à la société et à la culture contemporaines [2] ».

C’est ce véritable rôle de forum d’idées que prolonge le cycle Planétarium, désormais prolongé par un volume à la forme originale. Depuis 2020, ses séances tiennent à la fois de la conférence, du dialogue et de la performance, en mettant en relation des chercheurs du monde des sciences et des sciences humaines et sociales, des artistes, conviés à présenter leurs travaux et réflexions sur les enjeux contemporains, ainsi que l’universitaire et dessinateur Éric Valette, à chaque fois présent pour « performer » la traduction visuelle des propos tenus. Après une trentaine de séances, le cycle se poursuit aujourd’hui malgré la fermeture temporaire du Centre Pompidou, de façon itinérante, en différents lieux de l’hexagone.

Un atlas pour se perdre

Issu d’une sélection de ces moments, le recueil Planétarium est également placé sous la direction des deux architectes du cycle, Charlène Dinhut et Matthieu Potte-Bonneville, philosophe nommé en 2019 directeur du développement culturel. Qualifié d’atlas par son sous-titre, le livre apparaît de fait sous-tendu par une approche spatiale faisant écho à l’ambition du cycle originel de « cartographier les lieux de la pensée et de la création », et qui n’apparaît pas explicitement dans ces pages, ne trouvant d’explication que tardivement par le rappel un peu fortuit de la commande par l’un des intervenants : « désigner ou décrire un espace réel ou fictionnel où paraissent se concentrer certains enjeux de notre temps » (p. 211).

Des plages d’Écosse à Fukushima, de Sumatra à Beyrouth en passant par « l’intersection de 38th Street et Chicago Avenue » à Minneapolis, l’atlas tente d’ailleurs moins de dessiner un monde que d’en signaler les failles et d’en éclairer les terræ incognitæ. Visant d’après son sous-titre à éclairer « le monde à venir », ses pages apparaissent marquées par le temps présent : ainsi une bonne partie des interventions, ici reprises sans indication de date, font allusion à la temporalité de la pandémie de Covid-19 et au contexte politique et social mondial des années 2020-2021.

Dialogues et absences

Assumée sans tenter de l’organiser par quelque artifice formel, sinon les élégantes évocations graphiques d’Éric Valette, la multiplicité des lieux et des questions abordées fait aussi écho à la grande variété des auteurs. L’ouvrage met ainsi en dialogue non seulement des universitaires issus de disciplines très différentes (le géographe Michel Lussault, les historiens Samir Boumediene et Romain Bertrand, ou encore le professeur de littérature Homi Bhabha ou les anthropologues Sophie Houdart et Frédéric Keck), mais aussi des artistes prenant la parole pour présenter leur travail ou évoquer leur trajectoire (Grégory Chatonsky, SMITH). Les textes sont par ailleurs eux-mêmes entrecoupés des portfolios rendant compte d’œuvres artistiques, performances, vidéos, d’artistes étant intervenus lors de certaines séances de Planétarium et ici uniquement présents à travers ces aperçus.

Craignant moins l’éparpillement qu’elle ne le revendique sans doute en creux au fil des textes, que ce soit comme réseau rhizomique (p. 57) ou comme constellation (p. 37), l’anthologie s’organise aussi autour d’absences inévitables, à commencer par celles des orateurrices que l’on ne retrouve pas au sein du recueil. Est notamment longuement évoquée en introduction celle de Bruno Latour, référence commune de plusieurs des auteurs et régulièrement citée au fil des pages, qui fut l’un des premiers intervenants du cycle – ainsi qu’en témoigne la captation de la séance – avant sa mort en 2022. Hic sunt dracones  : dans le repli des cartes et les marges des évocations peuvent être devinées d’autres figures absentes du livre qu’on peut toujours réentendre avec profit sur le site du Centre Pompidou.

Occidentalo-centrés, anthropocentrés : revoir les récits historiques

Bien qu’ancré dans le présent et tourné vers l’avenir, le livre fait une large place aux évocations historiques. D’abord grâce aux contributions d’historiens de métier, dont les interventions visent en premier lieu à complexifier les récits consensuels et déstabiliser les cartographies familières. Avec Samir Boumediene, on redécouvre ainsi la façade de la basilique Santa Maria Novella, à Florence, dont la perfection géométrique et les marbres bichromes du XVe siècle recèlent aussi les traces de savoirs et découvertes astronomiques, géographiques, cartographiques, indissociables de la maîtrise des mers et de la conquête de l’Amérique. Celle-ci apparaît comme un véritable plan de projection sur lequel « la colonisation a plaqué sur les réalités des mondes extra-européens » un « type d’abstraction géométrique » revenant à en ignorer, en nier l’histoire pour mieux construire le « royaume de Dieu », en considérant au passage « les âmes indiennes comme des tables vierges » (p. 77). Dans cette optique, l’établissement du célèbre codex élaboré sous la direction de Bernardino Sahagun et aujourd’hui conservé à Florence, revient à enregistrer cette histoire précoloniale « pour à la fois faciliter et rendre plus acceptable la disparition du monde indigène » (p. 78).

De son côté, Romain Bertrand rappelle combien dans l’histoire du rapport occidental au monde « les primitifs sont voués à être infiniment “découverts” » (p. 90). Il rapproche ainsi, non sans humour, la reconstruction par l’historiographie du XIXe siècle du fiasco des frères Parmentier en Indonésie en « glorieuse contribution » (p. 91), et l’émission télévisée Rendez-vous en terre inconnue, à l’évocation de laquelle on ne peut que rejoindre son espoir « que les habitants de Siberut [au large de Sumatra] n’aient pas vu en Patrick Timsit “le meilleur de la culture occidentale” » (p. 96).

C’est encore au temps long de l’histoire que recourent les artistes Mathieu Kleyebe Abonnenc, faisant appel aux représentations de l’altérité appliquées à l’espace guyanais (p. 79-87), ou Imani Jacqueline Brown, travaillant sur le « continuum de l’extractivisme » (p. 236) qui superpose sur les terres de Louisiane cimetières d’esclaves et usines pétrochimiques polluantes (p. 127-135).

Là où le vivant prend racine

L’anthropologue Tim Ingold choisit de son côté pour lieu de son investigation les dunes de Forvie, près d’Aberdeen, sur la côte écossaise, où affleurent les restes d’un village médiéval enseveli sous les sables par un jour de tempête, en 1413. Si l’homme a cessé d’habiter les lieux, une graminée, l’oyat des sables, continue de son côté de s’y répandre, balayant la surface et y traçant des ronds concentriques au gré des vents. Désormais, Forvie rend visible la coexistence, et plus encore la « collision entre deux mondes, ou entre deux registres de la réalité » : le monde vivant incorporant la « plénitude de la terre » à celle du ciel, et l’autre le « monde des plate-formes », celui des éoliennes visibles au large et des hélicoptères survolant la plage en route vers les exploitations pétrolières (p. 61). L’oyat, lui, appartient définitivement au premier, faisant se rencontrer les vents et les sables, jouant d’une surface instable, d’un « flux perpétuel » aussi fugace que « doté du pouvoir d’engendrer une vie nouvelle » (p. 62).

Ces appréhensions du vivant comme monde d’instabilité à ressaisir parsème d’autres contributions. La visite des environs du site irradié de Fukushima par Sophie Houdart (p. 157-164) lui permet d’aborder la réalité de la « zone » en même temps que de constater – rejoignant d’autres travaux sur ces spatialités critiques – son absence d’homogénéité, la radioactivité se concentrant par endroits en « taches de léopard », et les processus qui s’y déploient pour y cohabiter, y compris avec l’inhabitable, et avec une temporalité différente, un rapport différent au vivant, au local… Frédérique Aït-Touati, évoquant quant à elle son travail sur les cartographies potentielles, souligne « à quel point les représentations, les cartes, les diagrammes sont arbitraires », appelant à en renouveler les formes pour « inscrire une forme de temporalité dans la page », une « épaisseur temporelle », en même temps que pour élargir « les limites du monde commun », ou encore « dessiner un monde pour accueillir tous les êtres » (p. 230-234), à rebours en somme de l’histoire de la cartographie et de l’appréhension de l’espace par ceux qui le maîtrisent.

Retrouver les étoiles

Se rapportant à l’espace du point de vue de l’intersection, Homi Bhabha réfléchit quant à lui à partir du heurt entre le contexte de pandémie et le meurtre en direct de George Floyd, mort étouffé au cours d’une interpellation policière le 25 mai 2020. Rappelant combien les morts du Covid-19 ont été « invisibilisées », ces asphyxies silencieuses s’étant déroulées « dans des salles d’hôpital totalement isolées, coupées de tout », Bhabha estime que le meurtre de Floyd a paradoxalement « rendu audible le décompte quotidien des cadavres de la Covid » (p. 144), en faisant se rejoindre les victimes de la pandémie et celles de la violence raciale dans une simultanéité traumatique. Au fond, alors que le contexte sanitaire a montré que le confinement « est devenu un mode de vie et de mort », la rencontre de ces événements est aussi l’occasion de rappeler que « d’autres confinements – de nature politique – ont des histoires bien plus anciennes », comme celui des Noirs d’Amérique « toujours occupés à filer droit ou à esquiver la police », celui des Palestiniens, celui des Mexicains et des Syriens enfermés « dans l’espoir d’exercer leur droit à demander l’asile » (p. 145).

Revenant sur sa propre trajectoire qualifiée de construction « dans l’errance – spirituelle, artistique, médicale, cosmique », l’artiste-chercheur SMITH proclame de son côté l’appropriation du nom et du corps comme « lieu à soi », en tant qu’écart, espace « sans murs, circulaire et flottant comme une piscine d’éther ». Cette récapitulation aux airs de manifeste entreprend aussi le rappel d’une « altérité fondamentale qui nous habite et nous façonne » : un rapport au cosmos revendiqué comme « désidération », soit, par un retour vers l’étymologie de désir, une « sensation mélancolique d’avoir perdu quelque chose d’un rapport au cosmos », révélée concrètement par l’effacement des étoiles du ciel nocturne, mais ressentie plus intimement comme « prescience », un « désir de redonner sens aux étoiles et au cosmos dans des pratiques, des façons de faire récit et de composer des discours à venir » (p. 215).

Aussi inventif que déstabilisant par sa forme, Planétarium tire parti des moments les plus imprévisibles issus de ces rencontres entre individus, spécialités, disciplines, expériences. Renonçant à l’homogénéité, l’ouvrage fait le pari de l’instable, pour mieux proclamer la nécessité d’un nouveau rapport au monde. Ainsi prolonge-t-il l’utopie fondatrice du Centre Pompidou, comme lieu de création et de débat qui déborde le cadre du musée, et où l’art devient aussi le lieu d’une refonte des imaginaires sociaux et politiques.

Charlène Dihut et Mathieu Potte-Bonneville (dir.), Planétarium. Un atlas pour le monde à venir, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2025, 240 p., 25 € (ISBN : 9782386540240).

par , le 26 octobre

Pour citer cet article :

Julien Le Mauff, « Le livre-utopie », La Vie des idées , 26 octobre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Le-livre-utopie

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Notes

[1] Mica Gherghescu, « Vies et morts de la revue Traverse », Cahiers du Musée national d’art moderne, n° 170, 2025, p. 98-104.

[2] Décret n°92-1351 du 24 décembre 1992 portant statut et organisation du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou.

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