Recension Arts

Les Aztèques, du codex à la bd

À propos de : Romain Bertrand et Jean Dytar, Les Sentiers d’Anahuac, La Découverte/Delcourt


par & , le 9 janvier


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L’historien Romain Bertrand et le dessinateur Jean Dytar retracent les premières années de la colonisation du Mexique en s’inspirant des gravures sur bois de l’art colonial et des codex mésoaméricains.

Après plus d’une décennie de réflexions et de propositions nombreuses, la bande dessinée historique a le vent en poupe, avec un souci constant de mettre à contribution les universitaires [1]. Alors que l’Histoire dessinée de la France dirigée par Sylvain Venayre (La Découverte, 16 volumes parus) entre dans sa dernière ligne droite en s’attaquant au XXe siècle, plusieurs albums ont ces dernières années rencontré le succès critique et public. Ainsi de Révolution (Actes Sud, 2 tomes parus), dont les auteurs, Grouazel et Locard, ont cherché les conseils de nombreux spécialistes reconnus de la période, ou encore de l’Histoire de Jérusalem (Les Arènes, 2022) mise en images par Christophe Gaultier sur un scénario de Vincent Lemire. On peut également citer les adaptations en BD de travaux d’historiens, tels que l’essai Libres d’obéir de Johann Chapoutot avec Philippe Giard au dessin (Casterman, 2025), ou la somme de Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, éditée en deux volumes chez Delcourt (2021-2022).

Salué par le mensuel L’Histoire et lauréat du prix Cases d’histoire, cet album intitulé Les Sentiers d’Anahuac participe d’un genre désormais installé et qui, loin d’un simple souci de vulgarisation, explore différemment l’histoire par de nouvelles propositions narratives et visuelles. Il n’est en pas moins triplement original : par son sujet d’abord, qui porte sur les premières années de la colonisation du Mexique, par son ambition ensuite, qui consiste à faire l’histoire d’une relecture historiographique, par sa maîtrise technique et virtuosité graphique enfin. Et pour cause, trois styles distincts se combinent en fonction du contenu du récit ou des interactions entre les protagonistes : hachures reproduisant la gravure sur bois typique de l’art colonial, ligne claire en noir et blanc pour les souvenirs relatés et, surtout, couleurs et motifs glyphiques inspirés des codex mésoaméricains.

Mettant en image la rencontre du colonisateur espagnol avec les populations de l’ancien espace aztèque (ou mexica), cet album est aussi solide et instructif sur le fond qu’il est lisible et pédagogique sur la forme, à l’image du très beau glossaire illustré qui accompagne la lecture en forme de tiré à part et ressemble à un exlibris pour collectionneur. Quant à ses caractéristiques physiques (grand format carré, papier ocre et épais), elles lui confèrent la facture d’un très bel ouvrage pour petits et grands.

La genèse d’un manuscrit

Basée sur des faits réels, l’intrigue place en son cœur un livre et le récit de sa genèse : l’Histoire générale des choses de Nouvelle-Espagne, manuscrit colossal de 2 446 pages dont l’élaboration se fit à partir de 1558 sous l’égide du frère franciscain Bernardino de Sahagún. Celui-ci, entouré de ses nombreux élèves du collège de la Sainte-Croix de Tlatelolco, fondé pour former un clergé indigène, entreprit une recherche approfondie sur l’histoire du Mexique en consignant les récits recueillis en langue nahuatl auprès de communautés indigènes. L’enquête comprend l’établissement de questionnaires en écriture aztèque et la compilation de témoignages de vieux caciques, les réponses étant ensuite notées dans une transcription du nahuatl vers le latin. Le rôle des collaborateurs indigènes de Sahagún est donc essentiel : parmi eux, Antonio Valeriano est le protagoniste principal du récit. Le lecteur suit son parcours, depuis son apprentissage parmi les catéchumènes du collège Tlatelolco, jusqu’au sommet de sa carrière au sein de l’administration coloniale.

Codex de Florence

Fruit de vingt années de travail inlassable, visée un temps par la censure interne de l’ordre, puis par une décision royale de confiscation, l’Histoire générale est soustraite aux autorités espagnoles et rapportée clandestinement en Europe vers 1580, avant de ressurgir quelque temps plus tard à la Bibliothèque laurentienne de Florence. Peut-être offert en cadeau diplomatique par Philippe II au grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, après son accession en 1587, le livre n’y est toutefois répertorié qu’à la fin du XVIIIe siècle, d’où son titre courant de Codex fiorentinus. Véritable encyclopédie des savoirs indigènes, le Codex de Florence demeure l’une des sources les plus précieuses sur la civilisation aztèque et les temps d’avant et pendant la conquête espagnole, dont la numérisation intégrale est d’ailleurs librement accessible.

Rédigée par des scribes nahuas dénommés tlaquiloque, l’Histoire générale comprend deux colonnes : un texte en nahuatl, et une traduction résumée réalisée en espagnol sous la tutelle du missionnaire castillan. S’y ajoutent de nombreuses vignettes réalisées par des artistes nahuas et témoignant du syncrétisme entre esthétiques aztèques et techniques européennes. Répartie en trois volumes, l’Histoire générale comprend douze livres, traitant de la religion et de la cosmogonie mexica, de l’astronomie et de la divination, mais aussi des pratiques commerciales, des règnes et autres événements politiques, sans oublier les savoirs autochtones sur la nature. Quant au dernier livre, il porte sur la conquête espagnole vue par les Nahuas.

Conquête coloniale, élites locales et métissages

Lui-même spécialiste des contacts coloniaux et de la circulation des savoirs entre puissances européennes et populations colonisées à partir du XVIe siècle, notamment en Indonésie (dans L’Histoire à parts égales, ou encore Les Grandes Déconvenues [2]), Romain Bertrand se fait ici scénariste de bande dessinée, afin de prolonger les questionnements sur la rencontre entre européens et « indigènes » des autres continents. Le cadre est cette fois-ci le Mexique entre 1539 et 1590, c’est-à-dire une génération après le choc même de la conquête espagnole sous les ordres d’Hernán Cortés.

Comme il a pu le faire à propos de la première circumnavigation dans Qui a fait le tour de quoi ?, Romain Bertrand explore dans Les Sentiers d’Anahuac les rapports ambigus entre mondialisation des échanges, domination impérialiste et dynamiques de métissage – dans la continuité des travaux de Serge Gruzinski [3]. Les décennies suivant la conquête espagnole sont en effet celles de l’hybridation de tous les pans de la culture et des savoirs locaux, des croyances religieuses, des formes artistiques et des imaginaires.

Dans une riche annexe dévoilant les sources et les « sentiers » de l’enquête historique, une véritable mise au point historiographique est proposée, qui permet aussi d’expliciter pleinement les enjeux sociaux et politiques présents en filigrane du récit et expliquant l’alliance des Espagnols avec certaines élites locales, « qu’il s’agisse des caciques et des principales (les notables des villages) ou des membres de la noblesse déchue, les pipiltin » (p. 157). Le personnage d’Antonio est ainsi l’« incarnation par excellence de cette élite indienne éduquée », se trouvant suspendu « entre le monde de ses aïeux et celui de ses maîtres », entre la protection d’une tradition menacée et le devoir de loyauté envers l’Église et l’Espagne (p. 158). Devenu premier gouverneur indigène de la ville de Mexico-Tenochtitlan, et probablement d’ascendance aristocratique, Antonio Valeriano reste mal connu, ce qui permet aux auteurs des Sentiers d’Anahuac de tirer profit des silences des sources pour lui faire jouer un rôle décisif dans le sauvetage du Codex de Florence.

Un choc d’esthétiques

La réussite des Sentiers d’Anahuac ne serait pas aussi éclatante sans le talent de Jean Dytar. Le dessinateur est habitué à mettre en images des récits historiques situés aussi bien dans l’Ispahan d’Omar Khayyâm [4] que sur la scène poétique française du XIXe siècle [5]. Ce nouvel album avec Romain Bertrand est pour lui l’occasion d’un retour à la Renaissance, après deux précédents ouvrages sur la peinture de Giorgione [6] et (déjà) sur la colonisation atlantique [7]. Cette fois, le dessinateur mêle son trait habituel à des pages inspirées par les gravures sur bois des imprimés européens du XVIe siècle, traitées en monochromie, avec un trait d’épaisseur régulière et des ombrages hachurés.

S’y ajoute l’inspiration des « scribes-peintres » d’Anahuac, dont l’esthétique particulière a été transmise, non seulement par le Codex de Florence, mais aussi par d’autres manuscrits pictographiques des XVIe et XVIIe siècles. Cet hommage trouve à pleinement s’exprimer dans de saisissantes illustrations en pleine page ou en double page, au fil du récit, en particulier pour illustrer l’entrée de Cortés à Tenochtitlan en novembre 1519 (p. 64-77), pour figurer le célèbre épisode de la Noche Triste du 30 juin 1520 au cours duquel les troupes espagnoles ont été massacrées dans leur fuite (p. 74-76), ou encore pour représenter les temps anciens à Texcoco, sous le souverain Nezahualcoyotl décrit par les élèves nahuas, nourris de culture latine, comme ressemblant « au philosophe-roi dont parle Platon » (p. 85-89).

Enfin, Jean Dytar recourt aussi à quelques frappantes citations tant européennes (Holbein) qu’issues des codices mexicains, à commencer par la représentation du dieu Xipe Totec en couverture, inspirée du Codex Borbonicus, aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’Assemblée nationale [8]. Par ces inspirations et la façon dont il les juxtapose avant de les faire s’hybrider, Jean Dytar prolonge ainsi pleinement la volonté perceptible dans le récit de donner forme à un choc entre mondes, et à l’horizon nouveau qui en résulte.

Remarquable à bien des titres, cet album de bande dessinée brille par la finesse de son analyse historique. Avec subtilité, les auteurs laissent ainsi entrevoir l’ambivalence de Bernardino de Sahagún, dont l’entreprise de sauvetage de la mémoire nahua répond tout autant à une curiosité ethnographique avant l’heure qu’au dessein d’évangéliser les esprits par une approche plus empathique. À l’instar de l’ouvrage de Camilla Townsend (2023) et de l’exposition du musée du Quai Branly consacrée aux divinités du Templo Mayor (2024), ce livre s’inscrit dans cette nouvelle historiographie de la conquête du « Nouveau Monde » qui, à partir des sources vernaculaires, entend démontrer la persistance insoupçonnée du peuple mexica, par-delà l’asservissement politique, l’acculturation forcenée et les ravages épidémiologiques.

Romain Bertrand et Jean Dytar, Les Sentiers d’Anahuac, Paris, La Découverte/Delcourt, 2025, 162 p., 35 €, ISBN 9782413082583

par & , le 9 janvier

Pour citer cet article :

Damien Larrouqué & Julien Le Mauff, « Les Aztèques, du codex à la bd », La Vie des idées , 9 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Bertrand-Dytar-Les-Sentiers-d-Anahuac

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Notes

[1Cet engouement se traduit également par l’organisation de colloques spécialement dédiés à l’analyse de ce phénomène éditorial et historiographique, à l’image de celui intitulé «  Actualité et potentialités des écritures et des usages de l’histoire en bande dessinée  » qui se tiendra prochainement à l’université de Tours, ou de la table ronde organisée par P. Boucheron avec B. Peeters (et Dytar) au Collège de France en 2023.

[2Romain Bertrand, Les Grandes Déconvenues. La Renaissance, Sumatra, les frères Parmentier, Paris, Seuil, 2024.

[3Serge Gruzinski, La Pensée métisse, Paris, Fayard, 1999  ; Id., Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière, 2004  ; Id., Quand les Indiens parlaient latin. Colonisation alphabétique et métissage dans l’Amérique du XVIe siècle, Paris, Fayard, 2023.

[4Jean Dytar, Le Sourire des marionnettes, Delcourt, 2009.

[5Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée, Les Illuminés, Delcourt, 2023.

[6Jean Dytar, La Vision de Bacchus, Delcourt, 2014.

[7Jean Dytar, Florida, Delcourt, 2018.

[8Jean Dytar explique le choc graphique et détaille ses sources visuelles dans une section de son site internet.

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