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le Palais de la femme, Paris

Essai Société

Dossier : 2022, l’énergie du politique

La revanche d’Inès : sortir de la pauvreté et combattre les inégalités


Inès est cheffe de service d’un centre d’hébergement dédié à l’accueil des femmes sans domicile. Sa propre expérience de la pauvreté a fait naître en elle un sentiment de révolte sur lequel elle s’appuie pour motiver son engagement.

Inès a 43 ans. Elle est cheffe de service d’un centre d’hébergement, le Foyer des femmes, qui accueille une soixantaine de femmes sans domicile isolées et quelques couples en leur proposant un accompagnement social global. Le Foyer des femmes est un lieu un peu particulier dans le paysage de la prise en charge de la précarité et de l’exclusion. Tout d’abord parce qu’il accueille des femmes depuis le début des années 1990 et que ce type de structure, dédié aux femmes, est relativement rare dans le secteur de la lutte contre les exclusions . Ensuite parce que contrairement à beaucoup d’autres structures d’hébergement collectives, les personnes accueillies préparent à tour de rôle les repas pour l’ensemble des résidentes. La confection et le partage de ces repas dans cette « maison » produisent ainsi une atmosphère particulière et chaleureuse. Les relations qui se créent ici, entre les femmes et l’équipe d’intervenantes sociales et entre les femmes elles-mêmes durent parfois pendant de nombreuses années, en témoignent par exemple les visites d’anciennes résidentes au Foyer, les liens qui unissent toujours certaines femmes accueillies via un groupe Facebook ou ceux que l’équipe continue à entretenir avec les intervenantes sociales parties à la retraite. L’engagement d’Inès au Foyer des femmes trouve sa source dans ce projet d’établissement un peu à part, où la cuisine joue un rôle central de création de liens. Il est aussi le fruit de sa trajectoire personnelle. Née dans un petit village de Bretagne, l’enfance d’Inès est marquée par le manque d’argent et l’alcoolisme de son père. Très jeune, elle a la volonté de comprendre et de réparer le sentiment d’injustice qu’elle ressent face à la pauvreté de sa famille. « J’ai grandi avec une certaine rage parce que je me suis rendu compte de comment fonctionnait la société, de la domination par l’argent. Et du coup pour moi il y a un peu deux catégories : les fragiles et les dominés d’un côté et les dominants de l’autre avec l’argent (…) J’ai gardé quand même une certaine rage intérieure que j’arrive à transformer, mais je pense que ce n’est pas pour rien que je travaille là où je travaille. » Cette « rage intérieure », moteur de son engagement auprès des personnes en difficulté, a aussi un coût. La responsabilité qui pèse sur elle est parfois lourde à porter et elle s’interroge sur les frontières entre cet engagement professionnel et sa vie personnelle.

La vie au Foyer des femmes : l’importance des liens

Quand Inès commence à travailler comme animatrice socio-éducatrice au Foyer des femmes en 2005, elle est tout de suite séduite par l’équipe, le fonctionnement et le projet de cette structure d’accueil. Elle s’y sent rapidement à l’aise et « à sa place ». « J’ai eu la sensation de trouver chaussure à mon pied en fait. C’était vraiment taillé pour ce que j’étais, ce que je voulais. ». En 2008, la fondatrice du Foyer est accusée d’avoir détourné de l’argent. Elle quitte l’établissement qui est intégré à une autre association de lutte contre les exclusions, Éos. Avec le soutien de ses collègues et de la direction d’Éos, Inès prend la responsabilité du centre d’hébergement. Dix ans plus tard, elle explique qu’elle est toujours là parce qu’elle entretient des liens particuliers avec ce lieu de vie. « J’ai toujours choisi un peu les choses que je faisais en fonction des gens qui y étaient ou ce que je ressentais des gens. C’est pour ça que je suis toujours [au Foyer], il y a quelque chose au niveau de la relation humaine qui est essentielle. Ce n’est pas que le boulot en lui-même, c’est vraiment la relation. »

Cette relation se caractérise d’abord par les liens créés avec les résidentes qui habitent cette structure. Comme de nombreuses femmes sans domicile, elles ont rencontré de grandes difficultés dans leurs trajectoires de vie. Beaucoup sont d’origine étrangère, en situation administrative irrégulière ou en voie de régularisation et ont des parcours d’exil traumatiques. Nombre d’entre elles sont séparées de leurs enfants, soit parce qu’ils ont été placés, soit parce qu’ils sont restés dans leurs pays d’origine. Socialement désaffiliées (Castel 1995), elles ont aussi été victimes, tout au long de leur vie, de violences de genre (Loison-Leruste et Perrier 2019) et elles connaissent des problèmes de santé, des addictions et des troubles psychiques et psychiatriques. En tant que responsable, Inès doit gérer ce lieu de vie en prenant en compte l’ensemble de ces problématiques individuelles, ce qui n’est pas toujours simple. « Des fois elles sont hyper en colère contre moi, elles veulent plus me parler, elles me disent des choses horribles. Mais aujourd’hui ça m’atteint moins. Enfin, ça m’atteint dans le sens où je dis “à un moment donné c’est bon tu vas te calmer, parce qu’on ne peut pas tout dire”, mais après je ne leur en veux pas du tout. Donc après je les réinvite à venir et pour moi ça y est on est passé à autre chose et ça, ça marche super bien. Ça pour le coup maintenant je le gère très bien. Je n’ai pas de colère du tout, quand elles, elles y vont fort, ça ne m’énerve pas. »

Malgré la précarité, l’isolement et les difficultés relationnelles que rencontrent les femmes accueillies, il fait bon vivre au Foyer des femmes. Les repas sont ainsi pris en commun dans une grande salle, au rez-de-chaussée, donnant sur un petit jardin intérieur. Un espace salon et la cuisine constituent les deux autres espaces collectifs. Au rez-de-chaussée on trouve également, à proximité de l’entrée, le bureau d’Inès et un bureau d’accueil où se réunissent les membres de l’équipe, composée de huit travailleuses sociales (assistante sociale, éducatrices spécialisées, animatrice socio-éducative, conseillère en économie sociale et familiale, conseillère en insertion professionnelle), d’une maîtresse de maison, d’un agent d’accueil et de deux veilleurs de nuit. Les intervenantes sociales ont également un autre bureau et une salle de réunion au premier étage. Un studio, une salle de bain et des toilettes attenantes aux deux bureaux du rez-de-chaussée permettent d’héberger un couple. L’établissement comporte ensuite quatre étages de huit chambres individuelles avec, à chaque étage, deux salles de bain communes. Dans chaque chambre, les femmes disposent d’une armoire, d’un lavabo et d’un lit. Un cinquième étage permet d’accueillir trois couples dans trois studios. Tous les jeudis, Inès organise et anime une réunion avec les résidentes puis une réunion d’équipe. Celle-ci bénéficie aussi d’une séance d’analyse des pratiques une fois par mois avec un psychologue clinicien. Des activités (manucure, yoga, cours de français, club de paroles, informatique, tricot, etc.) sont proposées toute la semaine aux résidentes par des bénévoles ou des membres de l’équipe et des événements festifs (départ en retraite, anniversaires, mariages, galette), mais aussi plus tristes (départ, décès des résidentes), rythment la vie de la structure.
En tant que cheffe de service, Inès orchestre l’ensemble de ces activités. Elle coordonner les actions, les accompagnements individualisés et les interventions sur le collectif de femmes accueillies, et elle mesure le poids de cette responsabilité. « Au début du poste de cheffe de service, ça m’a pesé sur les épaules. J’ai passé plein de nuits à avoir des difficultés de sommeil parce que j’y pensais beaucoup. Maintenant ça va. Mais tu vois quand j’ai pris le congé de maternité, j’ai senti un poids se détacher de moi du fait que ce n’était plus moi la responsable en permanence. Tous les chefs de service ne le vivent pas de la même façon. Mais pour moi, s’il y a un truc qui dysfonctionne dans mon service, c’est à moi de résoudre le problème. »

L’engagement d’Inès ne tient pas seulement à la spécificité du lieu ou des femmes qu’il accueille. Sa vocation est indissociable de son enfance et de sa trajectoire biographique. « Je pense qu’un boulot comme ça, c’est compliqué de le faire sans questionner des choses qui t’appartiennent. Tu ne fais jamais ce métier dans la longueur si tu n’as pas quelque chose de ta vie personnelle qui vient te pousser à faire ça. N’importe qui ne fait pas ce genre de travail, ce métier-là. D’aider les autres, d’être dans cette envie, cette motivation, c’est pour une raison ou pour une autre, mais il y a toujours une raison. »

Sortir de la pauvreté : étudier et…

Les parents d’Inès, tous deux issus de milieu populaire arrêtent l’école très jeunes, vers 12 ans, pour aller travailler. Le grand-père maternel d’Inès meurt quand sa mère a 12 ans. Sa grand-mère élève ses quatre enfants et n’a pas d’emploi, « il n’y avait pas à manger tous les jours ». La famille de son père n’a pas beaucoup plus de moyens et les enfances des parents d’Inès sont assez difficiles. La mère d’Inès élève d’abord ses filles avant de travailler « à la ligne » (Ponthus 2019) dans une usine de produits alimentaires asiatiques. Son père est monteur-câbleur dans une entreprise de téléphone puis devient cantonnier du village après un accident du travail.

Si la famille connaît de bons moments, ces derniers sont toujours entachés par le manque d’argent et l’alcoolisme du père d’Inès qui rendent la vie familiale difficile et peu sereine. En 2016, l’alcoolisme de son père prend des proportions importantes : il fait une chute, doit être transporté à l’hôpital et enchaîne ensuite les problèmes de santé (péritonite, infection pulmonaire, coma, etc.) Aujourd’hui, il vit dans un Ehpad, tandis que sa mère est toujours dans le village où Inès a grandi. Les deux sœurs d’Inès vivent également en Bretagne, à proximité de leurs parents : l’une travaille à l’usine et l’autre est serveuse dans une pizzeria. « Je suis un peu l’ovni de la famille », explique Inès en riant.

À l’école, Inès a des facilités pour apprendre et aime y retrouver ses nombreuses copines qui la sortent du milieu compliqué dans lequel elle vit. Si les liens qui l’unissent à sa famille restent très étroits, elle découvre peu à peu, à travers l’école puis les études, un univers qui l’attire et lui donne envie de découvrir le monde. « J’avais des copines qui me racontaient des choses que j’avais envie de faire. J’ai commencé à sortir, en boîte, aller chez les unes, chez les autres, à partir en vacances avec la famille d’une des copines. C’était super. Et en même temps, ça me brisait le cœur de me dire : “je suis en train de découvrir un univers que ma famille ne connaît pas et à laquelle elle n’aura jamais accès”. »

Le bac en poche, elle s’inscrit à la faculté de psychologie de Rennes, car elle veut être éducatrice spécialisée. « Psycho ça m’a toujours intéressée. (…) Je ne comprenais pas quand j’étais petite ce qui se passait et je me posais la question : “mais pourquoi c’est comme ça ?” Hormis me dire que c’était une malédiction. Après j’ai compris que ça ne pouvait pas être que ça. Et du coup, je pense que je suis partie vers ces études de psycho parce que j’avais besoin de trouver des réponses : pourquoi mon père buvait ? Pourquoi ma mère dépensait cet argent qu’on n’avait pas ? Pourquoi ils s’engueulaient autant ? ».

Pendant une grande partie de ses études, elle vit à Rennes, en colocation avec deux de ses amies de lycée puis avec ses amies de l’université. Boursière, elle travaille pour subvenir à ses besoins et cherche aussi à se forger différentes expériences auprès de publics en difficulté. Mais certaines de ces expériences sont plus difficiles à vivre que d’autres du fait de son histoire familiale. C’est par exemple le cas lorsqu’elle fait du bénévolat aux Restos du Cœur à Rennes et qu’elle se souvient que ses parents avaient recours à ce type d’institutions d’aide pour des colis alimentaires, des vêtements ou des cadeaux de Noël. « J’avais à cœur de le faire, mais en même temps ça me renvoyait beaucoup de tristesse ». C’est aussi le cas lorsqu’elle fait un stage dans un centre d’addictologie qui lui rappelle l’alcoolisme de son père. « Là c’est pareil j’ai senti que je touchais de trop près quelque chose qui n’était pas possible pour moi. Donc aujourd’hui, même si certaines femmes [du Foyer] sont alcooliques, je ne travaillerais pas dans un centre d’alcoologie ».

Après avoir brillamment réussi sa licence et sa maîtrise, elle obtient son DESS de « Psychologie des liens sociaux et des relations interculturelles » à Lyon. Elle revient en Bretagne, vit chez ses parents et décroche un poste de psychologue dans la pension de famille d’une association locale. Son rôle consiste à intervenir auprès de personnes très éloignées de l’emploi. Mais là encore, elle perçoit une proximité entre son milieu familial et son environnement professionnel que n’appréhendent pas ses parents qui pensent que son travail consiste à soigner des « fous » et des « folles » : « Moi je voyais bien que les frontières étaient très fines entre eux et les personnes que je pouvais recevoir. Mais pour eux non, si je les voyais c’est parce qu’ils étaient fous, ils avaient un problème. Ma mère a beaucoup changé de position sur ça parce qu’elle-même a vu une psychologue pendant quelque temps, après. Elle a vu que ça lui faisait du bien. Mon père non par contre. »

… voyager

Les voyages, comme les études permettent à Inès de sortir de son milieu d’origine. À la fin de sa licence, elle part une année en Espagne grâce au programme Erasmus. Si jusqu’au bac ses parents sont très fiers de sa réussite, elle les déstabilise aussi beaucoup. Transfuge de classe, Inès a des aspirations qu’ils ne comprennent plus : « Mes parents après n’ont plus compris ce que je faisais. En plus je faisais des trucs qui pouvaient un peu les angoisser. Sans doute un peu inconsciemment, sûrement d’ailleurs, j’ai cherché à aller toujours un peu plus loin, un peu plus que ce que ma destinée me réservait ». Ce premier voyage à l’étranger va marquer durablement sa trajectoire : grâce à la distance qu’elle met entre elle et sa famille, elle s’émancipe et se libère un peu du poids de cette destinée, tout en restant profondément attachée aux liens qui l’unissent à ses parents et à ses sœurs. « L’Espagne, ça m’a vraiment décalée de l’environnement familial. En fait j’ai eu l’impression d’avoir une autre identité. J’ai adoré ça. Et je pense qu’après c’est pour ça que j’ai beaucoup voyagé. Partir ailleurs, personne ne sait d’où tu viens, quelle est ton histoire. Donc c’est un peu plus léger. Toi tu le sais parce que ça, ça ne te quitte pas, mais… tu peux jouer un peu une autre identité, il y a un truc plus léger. Et puis tu relativises, tu fais la part des choses. ». Après sa maîtrise, elle retourne en Espagne pendant six mois en service volontaire européen, revient en France pour travailler d’abord en tant que veilleuse de nuit puis comme agente d’accueil en journée dans un centre d’hébergement pour femmes et enfants, puis repart à nouveau à l’étranger quelques mois plus tard, cette fois en Colombie, comme volontaire dans une association prenant en charge des enfants des rues. Chaque fois, ses parents sont inquiets et ne comprennent pas trop ses choix, mais pour elle, ces voyages représentent une forme d’émancipation à l’égard des contraintes de la nécessité économique et une forme de revanche sur la vie : « De partir en vacances, en voyage, ça c’est très gratifiant. Pour moi c’est vraiment comme une revanche à chaque fois. Me dire que moi, celle qui a grandi en ne partant jamais en vacances avant mes 17 ans, je n’avais pas d’activité, je n’avais rien. Quand je suis partie en Colombie, j’étais hyper fière, d’arriver à faire ça. Ou quand je suis partie marcher sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle toute seule, j’étais hyper fière. »

Après ce séjour en Colombie, ses études achevées et son DESS en poche, elle rentre en France et cherche du travail. Il devient impératif de gagner de l’argent, d’être autonome, mais surtout de pouvoir aider sa famille en cas de besoin. « Je n’avais pas trop de trésorerie, je n’avais plus trop d’argent. J’avais en tête que je ne pouvais compter que sur moi et en plus il fallait que je puisse avoir une petite réserve pour que ma famille puisse compter sur moi en cas de besoin. »

Être dominée par l’argent

Pendant toutes ses années de formation universitaire, le temps est compté. Inès travaille et cumule de nombreux petits boulots : tour à tour serveuse, télévendeuse, distributrice de journaux, vendangeuse, elle travaille aussi dans le secteur social comme accompagnatrice de séjours pour des adultes handicapés. Les journées sont longues entre les cours à l’université et la préoccupation constante de trouver de l’argent pour payer son logement et sa nourriture. « Je marchais beaucoup à l’époque pour aller à la fac. Je ne prenais pas le bus, car acheter des tickets de bus, c’était hors budget. Il fallait choisir entre manger, payer le loyer… Je n’ai jamais eu de dettes, mais il y a eu des moments un peu raides. ».

Pourtant, Inès a pu bénéficier d’aides pour faire ses études et elle mesure d’ailleurs cette chance en reconnaissant l’importance du modèle social français qui permet aux étudiant·es les plus pauvres de faire des études : « Heureusement que j’ai grandi en France parce que si j’ai pu faire des études c’est parce qu’on est en France et que j’ai eu une bourse. Parce que même si j’ai travaillé, je n’aurais jamais pu faire des études. Il y a quand même en France des possibilités pour les gens qui n’ont rien, même s’il faut se battre pour ça. On prend quand même soin des gens les plus fragiles, en tout cas on essaie. Je suis quand même très reconnaissante à l’égard de ce système qu’on essaie de mettre à mal aujourd’hui et je trouve ça franchement dommage parce que ça permet à certaines personnes qui n’ont pas l’opportunité de pouvoir changer leur trajectoire. »

Un quotidien marqué par la privation oblige à constamment calculer pour « tenir » (Perrin-Heredia 2009) et il y a peu de places pour les dépenses « irrationnelles » (Lazarus 2018). Plus encore, Inès s’inscrit dans une forme de « solidarité inversée » (Couronné, Loison-Leruste, et Sarfati 2019) : aujourd’hui encore, elle aide sa mère et sa petite sœur sur le plan financier. « En fait, parfois j’aide ma sœur qui aide ma mère. C’est un peu alambiqué… » Son père est « à l’abri » dans un Ehpad et sa sœur aînée a une situation stable. Elle et son conjoint travaillent à l’usine. Ils ont fait construire une maison dans un petit village, partent une semaine par an en vacances avec leurs deux filles et vivent correctement. Mais Inès explique que si sa mère n’a plus de frigo demain, elle n’est pas capable de s’en racheter un. Dès lors, c’est à elle et sa petite sœur qu’incombe la responsabilité de compter et d’assurer l’avenir.

Ce rapport à l’argent s’est construit dès l’enfance : elle se souvient des passages de l’huissier, de l’électricité coupée par défaut de paiement, des factures de cantine qu’elle rapportait de l’école. « J’ai grandi avec cette idée, ce sentiment d’être dominée par les autres. Dans le sens où quand tu as de l’argent c’est plus facile, quand t’en as pas, tu suis ce qu’on te propose, tu prends les vêtements des autres, tu ne pars pas en vacances… » Elle raconte aussi une anecdote qui l’a beaucoup marquée. Sa mère, qui a toujours été dépensière, contracte un jour un crédit à la consommation qu’elle ne parvient pas à rembourser et la banque ponctionne alors le compte du père d’Inès. « Il ne pouvait même plus acheter une baguette. Je l’ai vu dans un état, limite les larmes dans les yeux ». Inès se rend donc à la banque pour négocier un nouveau crédit permettant de rembourser les dettes de sa mère.

Aujourd’hui ses parents n’ont plus de dettes. C’est la petite sœur d’Inès qui gère leurs comptes avec leur accord, mais pour leur mère, ce manque d’argent et cette impossibilité de pouvoir dépenser pour faire plaisir est tout à la fois une fragilité et une souffrance : « Ça ne lui fait pas plaisir, mais elle voit qu’elle ne peut pas faire autrement. Elle a envie de dépenser. Elle est capable de s’endetter pour nous faire un cadeau. Donc ce n’est pas la peine. En même temps elle a envie de nous faire un cadeau. Donc on lui donne de l’argent, elle nous fait un cadeau et puis voilà. Bon ce n’est pas grave. »

Inès est donc économe et connaît la valeur de l’argent. Sans doute parce qu’elle est sortie de son milieu social, elle ne correspond pas à cette figure classique des pauvres épicuriens de la vie quotidienne que décrit par exemple par Richard Hoggart (Hoggart 1970, 183). Aujourd’hui elle déclare gagner un salaire convenable et a mis de l’argent de côté, un petit « matelas » qu’elle ne veut pas dépenser. « C’est la réserve que j’ai, à laquelle je ne toucherai pas, ni pour investir dans un appart, ni pour quoi que ce soit. C’est presque de l’argent qui peut être ne me servira jamais à moi, mais psychologiquement, c’est là et si j’ai un problème, je peux réagir pour moi, si ma famille a un problème. » Plus généralement, elle ne dépense pas sans compter. « Un sou est un sou et je n’ai pas envie d’acheter un truc super cher parce que j’ai de l’argent, ça ne m’intéresse pas. »

Le coût de l’engagement

La trajectoire personnelle d’Inès, marquée par la pauvreté, explique en grande partie cet engagement professionnel auprès des autres. Mais cet engagement a eu aussi un coût et l’articulation entre cette volonté de comprendre (et de réparer ?) son histoire d’un côté et la relation avec les femmes sans domicile et la responsabilité qu’impose son poste de cheffe de service d’un autre côté, est parfois difficile à opérer.

Au moment où elle devient cheffe de service, elle ressent ainsi le besoin d’entamer un travail thérapeutique pour « remettre les choses à leur place », « mettre les limites aux bons endroits » et mieux concilier sa pratique professionnelle et son équilibre personnel. Dans sa vie professionnelle, elle doit être à l’écoute de femmes en difficulté et leur parole est parfois difficile à entendre (Loison-Leruste 2020) : « entendre les femmes raconter leurs histoires, ça me renvoyait à des choses personnelles » ; dans sa vie privée, elle est en couple depuis plusieurs années, mais son compagnon ne souhaite pas avoir d’enfants, les tensions entre ses parents sont importantes et tout cela engendre des angoisses qu’elle ressent le besoin d’apaiser. Après plusieurs années de thérapie, elle déclare être beaucoup plus au clair avec ce qui la pousse à faire ce métier. « J’ai cette colère intérieure sur l’injustice sociale et du coup ce que je n’ai peut-être pas réussi totalement à faire avec mes parents de pouvoir les sortir de là, j’ai à cœur de le faire pour [d’autres]. Au moins réduire ce sentiment où quand tu es dans cette masse de problèmes, tu sens un peu un écrasement où tu n’as même plus la capacité de voir ta propre force d’action. Et je trouve que dans un travail comme celui-là tu peux redonner aux gens cette dimensions-là en prenant soin d’eux, en leur laissant un espace d’expression où on va les valoriser sur plein de choses. Et après ça y est, c’est parti ! Tu peux reprendre un peu des forces et retrouver ta capacité à agir et à faire ta vie. »

Cette analyse, conjuguée aux années d’expérience et aux rencontres avec des collègues, lui permet de changer sa manière de concevoir le travail d’accompagnement auprès des femmes. Alors qu’elle vivait comme un échec de ne pas savoir comment résoudre certaines de leurs difficultés, elle est aujourd’hui plus sereine sur sa place dans ce processus d’accompagnement : « Après on ne répare pas tout. Tu te rends compte que de toute façon tu ne peux pas sauver l’humanité, tu ne peux pas sauver les gens malgré eux. Mais tu peux te trouver sur leur passage et essayer de déblayer un peu les choses pour qu’ensuite… Après les choses leur appartiennent à eux. Il y a des choses que tu ne pourras pas faire et il faut accepter ça. Il faut l’accepter et les aider à accepter ce qu’ils sont. Et ça, je trouve que j’ai réussi à le faire ces dernières années, j’ai changé un peu d’approches, je suis moins dans cette envie de tout résoudre. Plutôt de faire avec ce qui est. »

Si Inès a réussi à trouver un positionnement personnel qui lui semble adéquat, elle se questionne aussi sur les évolutions de l’accompagnement au quotidien au sein du Foyer. Le paysage institutionnel de la prise en charge de l’exclusion a beaucoup changé depuis le début des années 2000 et Inès remarque notamment que les personnes qui travaillent avec elle sont plus diplômées ce qui change la manière dont les femmes sont accompagnées : « on est moins dans l’affect ». Elle trouve ce changement plutôt positif même si elle a le sentiment que ses collègues s’engagent par conséquent de manière différente. « Les gens sont plus libres et ça, c’est bien parce que l’approche et les liens avec les personnes sont plus libres. C’est moins enfermant pour les femmes aussi tu vois. »

Inès se sent à sa place même si elle explique aussi que son rapport au Foyer est très ambivalent : elle a à la fois le sentiment qu’elle aura du mal à faire autre chose parce qu’il existe dans ce lieu un sentiment d’appartenance très fort. « Je pense que ce n’est pas seulement un boulot. J’y ai trouvé quelque chose qui profondément me parle et… je suis à la bonne place tu vois, je sens que je suis à la bonne place. »

Mais en même temps, il y a une contrepartie à cet attachement. « La contrepartie, c’est que ça mobilise beaucoup d’énergie, beaucoup de temps, beaucoup d’espace... c’est fatiguant aussi de toujours retrouver le bon positionnement et le sens. La réunion hebdomadaire du jeudi est par exemple pour elle une routine qui lui demande un investissement très important : « Le jeudi, pour moi, c’est quelque chose de vraiment dense, parce qu’il faut tenir la réunion du matin, tenir la dynamique, écouter, redistribuer les paroles, il faut garantir le cadre, en fait. Et ça mobilise une énergie ! Et alors après il y a la réunion d’équipe, où il se passe beaucoup de choses... Pareil, il faut garantir que chacune ait la parole, qu’on avance, aussi ! Il ne s’agit pas de parler pour parler : il faut qu’on prenne des décisions, qu’on avance. Tu dis que c’est fatigant, tu en as marre des fois ? Oui carrément. Y’a des fois je me dis que j’aspire à faire un boulot juste manuel, faire des savons par exemple [rire] Oui mais tu ne te verrais pas à l’usine comme ta sœur, si ? Non. Je dis ça parce que là, l’arrivée de ma fille, ça me mobilise psychiquement. D’ailleurs, je n’ai jamais oublié autant de choses, de noms, de rendez-vous… Depuis qu’elle est là, je vois bien que j’ai moins d’espace. Et donc oui des fois j’aspire juste à moins de contraintes, mais je pense que j’ai toujours ça au fond de moi, ça travaille toujours et y’a toujours un peu cette motivation à agir. »

Ne pas subir, ne pas lâcher

Aujourd’hui, Inès est globalement satisfaite de sa vie, notamment parce qu’elle se sent à l’abri de la précarité sur le plan économique, mais aussi parce qu’elle s’épanouit dans son travail et dans sa famille. « Comparé à ce que j’ai vécu avant, je trouve que les choses sont stables. Tu vois quand tu es petit, tu es obligée de subir ce qui se passe, tu n’as pas beaucoup de prises sur les choses. Tu n’as pas d’argent, ce n’est pas toi qui décides, tu subis un peu ça. »

Sur le plan personnel, elle a rencontré un autre compagnon, vient d’avoir une petite fille et envisage de partir de la région parisienne pour acheter une maison et avoir une vie plus calme. Le fait de pouvoir voyager et d’être propriétaire de son appartement est aussi une grande satisfaction, pour elle dont les parents ne sont jamais partis en vacances et ont été locataires toute leur vie.

Sur le plan professionnel, elle déclare avoir du mal à se projeter dans autre chose parce qu’elle a trouvé sa place et qu’elle a, là encore, le sentiment de ne pas subir ce qui lui arrive. « Je ne suis pas dans l’obligation de fuir quelque chose. Ce que j’ai me convient. C’est plus compliqué de se projeter. Parce que du coup j’ai à perdre. Avant je n’avais pas tellement à perdre, je n’avais pas le choix. » Son poste qui lui procure une satisfaction importante, car il correspond aussi à sa personnalité : « Le chef de service il est là pour mettre du cadre, ça va bien avec ma personnalité qui fait que je contiens. J’arrive à faire contenance pour les autres. ». Parce que son poste lui plaît, qu’elle est très attachée au lieu et à l’équipe du Foyer, elle a du mal à envisager d’exercer un autre métier, alors même qu’elle a repris une formation (un master en sciences de l’éducation) pour se former à l’analyse des pratiques. « Tu vois hier j’ai encore eu la visite de collègues [d’Éos], ils trouvent le lieu super, ce qu’on fait c’est super, tu as un retour très gratifiant. Et puis même tu vois, l’entente entre les collègues, le fait qu’elles se sentent plutôt bien, même s’il y a des gens qui partent, les gens partent bien et ça je trouve que ça, c’est chouette, c’est gratifiant. De voir que les gens se sentent bien, c’est super. »

Cette satisfaction d’être arrivée à la bonne place se double d’un sentiment d’avoir trouvé le moyen de transformer la « lutte intérieure » qui l’anime en moteur de son engagement. La mobilité sociale ascendante d’Inès ne l’a pas coupée de sa famille et elle a su faire de son histoire une force pour aider autant que possible les autres à s’émanciper de leur destin social. « Tu dirais que tu es quelqu’un d’engagée ? [Silence] Oui et non en fait. Engagée dans le sens où ce que je fais je le fais entièrement, totalement. Ce n’est pas engagée du coup, c’est… je ne vais pas lâcher. Je vais aller jusqu’au bout et je ne vais pas lâcher une personne. C’est une forme d’engagement. (…) après, tu vois j’ai aucun engagement ni politique ou dans une cause associative ou quoi. Non. Je pense que ça répond vraiment à une dimension personnelle que j’ai qui est que j’ai une lutte intérieure qui s’exprime comme ça, que j’arrive à transformer comme ça et si ça sert à d’autres personnes, tant mieux. Je sais que ça me sert à moi, mais je me dis tant que je ne fais pas de mal aux autres et que ça leur est utile, alors allons-y ! »

par Marie Loison-Leruste, le 4 avril

Aller plus loin

Bibliographie
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• Loison-Leruste, Marie, et Rosane Braud. 2022. « Le sans-abrisme au féminin. Quand les haltes pour femmes interrogent les dispositifs d’urgence sociale ». Travail, genre et société, no 48 (à paraître).
• Loison-Leruste, Marie, Rosane Braud, et David Mahut. 2020. « Étude sur la mise en œuvre de l’Escale ». Rapport de recherche. Université Paris 13, Sorbonne Paris Nord, Université Paris Diderot, Laboratoire Printemps, Unité de recherches Migrations et société (URMIS).
• Loison-Leruste, Marie, et Gwenaëlle Perrier. 2019. « Les trajectoires des femmes sans domicile à travers le prisme du genre : entre vulnérabilité et protection ». Déviance et Société 43 (1) : 77‑110. https://doi.org/10.3917/ds.431.0077.
• Paugam, Serge. 1991. La disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté. Quadrige. Paris : Presses Universitaires de France.
• Perrin-Heredia, Ana. 2009. « Les logiques sociales de l’endettement : gestion des comptes domestiques en milieux populaires ». Sociétés contemporaines 76 (4) : 95‑119. https://doi.org/10.3917/soco.076.0095.
• Ponthus, Joseph. 2019. À la ligne : feuillets d’usine. Paris : la Table ronde.

Pour citer cet article :

Marie Loison-Leruste, « La revanche d’Inès : sortir de la pauvreté et combattre les inégalités », La Vie des idées , 4 avril 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/La-revanche-d-Ines-sortir-de-la-pauvrete-et-combattre-les-inegalites.html

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