Toute sa vie, Albert Memmi n’a cessé de scruter les tensions qui le traversaient pour penser la judéité et le judaïsme, la colonisation et la décolonisation, les situations minoritaire et majoritaire, ou encore un sionisme propalestinien.
Toute sa vie, Albert Memmi n’a cessé de scruter les tensions qui le traversaient pour penser la judéité et le judaïsme, la colonisation et la décolonisation, les situations minoritaire et majoritaire, ou encore un sionisme propalestinien.
Comment comprendre que l’œuvre d’Albert Memmi (1920-2020) soit aujourd’hui largement méconnue alors qu’elle comporte des analyses essentielles, et encore d’actualité, pour penser la judéité, la postcolonisation et la décolonisation ou encore le conflit israélo-palestinien ? Telle est la question qui a motivé Alexandre Journo à écrire Albert Memmi. Un Juif intranquille. Le titre est particulièrement bien choisi : intranquille, Memmi le fut par son origine, son mariage et sa paternité, ses analyses de l’antisémitisme et du colonialisme, son rapport à la religion, et son sionisme propalestinien.
Enfant du quartier juif de la Hara, à Tunis, fils d’un artisan polyglotte désargenté et d’une mère analphabète qu’il rêve berbère, Albert Memmi vit grâce à l’aide d’un oncle maternel qui entretient toute la famille. Journo commente : « Ce père dépendant d’un tiers, désemparé, était l’incarnation presque parfaite de l’ambition empêchée, de la “limitation”, thème que Memmi développa pour décrire le destin des colonisés et des Juifs » (p. 33). Premier élève juif du lycée français de Tunis, grâce à une bourse de la communauté juive, Memmi mesure son originalité : ni Arabe, ni Français, ni juif religieux, il se décrit comme un « métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu’il n’était totalement de personne » (Portrait du colonisé, cité p. 40). Son judaïsme est l’intuition de la différence.
À la Libération, il part étudier à la Sorbonne, où il rencontre Germaine Dubach, qui devient son épouse. En 1949, le couple s’installe à Tunis. Memmi y milite pour l’indépendance de la Tunisie, tout en sachant que les Juifs n’y seront pas les bienvenus. De fait, précise Journo, à l’indépendance en 1956, ils sont accusés d’avoir pactisé avec l’ennemi français (la tension s’aggrave encore en 1967, avec la guerre des Six-Jours, où les Juifs tunisiens sont victimes de pogroms, selon l’expression de Journo (p. 58)). Memmi publie en 1957 Portrait du colonisateur. Portrait du colonisé, où il montre que le système colonial implique le racisme, qui impose l’étanchéité absolue des groupes sociaux et l’exploitation d’un groupe par un autre. Refuser ce système ségrégationniste nécessite de prendre le parti des colonisés et donc de rompre avec son propre groupe. Anticipant les études sur les transfuges de classe, Memmi décortique aussi la manière dont la réussite scolaire se paie d’une trahison de sa famille.
En 1956 Memmi s’installe définitivement à Paris. C’est là qu’il découvre sa judéité en tant qu’altérité. En Tunisie, il vivait dans la communauté juive, isolée des autres groupes, de sorte que le fait d’être juif ne posait pas question. En France, les Juifs vivent parmi les autres, et ils y sont évidemment minoritaires. Cette expérience pousse Memmi à écrire le Portrait d’un juif, où il aborde l’antisémitisme « parce que l’antisémitisme est un sujet qui s’impose à tout Juif, qu’il le veuille ou non » (p. 96). Dès lors que la judéité signifie être étranger, on ne peut sortir de cette condition que par la disparition du judaïsme. En effet, si pour un chrétien ne plus croire c’est rester dans la norme chrétienne – d’une certaine manière, l’athéisme est encore inscrit dans l’espace mental du christianisme –, pour un juif, cesser de croire c’est quitter la tradition juive pour une position « athée chrétienne ». Le choix semble être entre rester au sein d’une « religion sclérosée » (p. 108) – pour Memmi, commente Journo, qui se déclare en désaccord sur ce point, la tradition religieuse ne saurait être réformable parce que ce sont ses rites et croyances immémoriaux qui assurent l’autopréservation du judaïsme – ou abandonner le judaïsme, contribuant à l’extinction de celui-ci. La judéité est donc une situation intrinsèquement malheureuse, que Memmi définit comme l’horizon de solidarité vis-à-vis des autres juifs, c’est-à-dire la décision d’exister en tant que juif, autrement dit encore : « Faire sans cesse un pas de côté et être en état d’alerte » (p. 118).
Pour Memmi, l’existence juive au milieu des non juifs est un drame, dont l’intensité est encore accrue par son mariage. Sa femme étant catholique, il ne peut rien transmettre de sa judéité à ses enfants, alors même qu’il ne parle que des Juifs. Se marier avec une non juive, c’est « composer avec la dissolution de sa judéité » (p. 124), et faire de son épouse « l’adversaire dans la lutte pour la sauvegarde du collectif juif » (p. 125). Journo fait l’hypothèse que l’exogamie est une manière de se rebeller contre la condition juive, en choisissant l’universalisme contre le particularisme juif. Il ajoute cette phrase terrible : peut-être y avait-il là « une volonté, consciente ou non, de ne pas transmettre cette maladie qu’est la condition juive » (p. 134). C’est que pour Memmi la judéité est d’abord une souffrance, dans la mesure où tout choix est mauvais : la circoncision du fils est une concession aux parents, le refus de la circoncision mène à l’exclusion de l’enfant hors du judaïsme et la neutralité est illusoire car elle aboutit à effacer le minoritaire.
Memmi approfondit ses analyses dans La Libération du Juif, qui en réalité parle très peu de libération. L’ouvrage décrit la condition juive comme une situation d’oppression dont on ne sort que par l’abandon de la judéité et la dissolution dans la majorité. Tenter d’exister comme Juif dans un monde qui ne l’est pas impose d’endosser le mépris des autres. En témoignent l’humour juif – « humour antisémite raconté par un Juif » (p. 163) – et le changement de nom, qui ne change rien, puisqu’il est vu par les antisémites comme une tentative de dissimulation et par la communauté juive comme une traîtrise. Quant à la conversion au christianisme, elle contribue à faire disparaître la communauté juive sans libérer le converti, qui peut toujours être vu comme n’étant pas sincère. Autre fausse solution : mettre en avant l’universalisme, l’égalité et la liberté de tous les individus revient une fois encore à nier l’existence d’une communauté juive. Par conséquent, il faut rester Juif, ce qui n’implique pas d’être religieux. Fondateur de l’Association pour un judaïsme humaniste et laïque, Memmi juge la religion juive forcément conservatrice et considère qu’« il faut se battre pour que la communauté juive continue d’exister, mais libérée et régénérée » (p. 192). Il reproche aux rabbins, même les plus ouverts, de s’arc-bouter sur ce qu’il nomme des valeurs-refuges – le monothéisme, l’élection et le messianisme –, qui lui paraissent détourner de l’éthique véritable. C’est au nom de cette exigence morale qu’il s’oppose à une prise de position d’André Neher ayant marqué les esprits. Après avoir affirmé en 1960, au Colloque des intellectuels juifs de langue française, que la communauté juive et l’État d’Israël devaient périr s’ils étaient injustes, Neher déclare en 1967 « que la justice était par principe du côté de l’État d’Israël » (p. 203-204) et que le crime serait « l’infidélité à la foi juive, le fait que l’État des Juifs ne soit pas un État juif » (p. 204). Pour Memmi, capable de se montrer acerbe, cette position est « une dévotion intransigeante et théocratique » (p. 204) déguisée en « une exigence de justice prophétique » (p. 204).
N’y a-t-il donc aucune libération possible ? Si, répond Memmi : le sionisme laïc, « refondation du fait juif comme fait vivant, normal et responsable de soi » (p. 207). Aujourd’hui, note Journo, le sionisme est associé au colonialisme. Mais, pour Memmi, le sionisme est une libération nationale tout comme la décolonisation. Plus même, c’est parce qu’il est sioniste que Memmi devient anticolonialiste. Israël est pour lui la seule véritable solution permettant de libérer le peuple juif en remédiant à une des carences fondamentales de la condition juive, à savoir le fait que le Juif est un étranger partout : « Le sionisme est la possibilité d’être enfin un Juif laïc sans être le dernier des Juifs. » (p. 212) Et cela même pour les Juifs qui restent en diaspora. Memmi est « un sioniste culturel » (p. 222), voyant en Israël un phare pour la diaspora juive et le lieu de la Renaissance d’une culture nationale juive, en plus d’être un filet de sécurité et un horizon de destin commun. Cependant, cela pose la question de l’existence de la Palestine. Memmi ne prend véritablement conscience du conflit israélo-palestinien qu’en 1967, lorsqu’Israël devient une puissance occupante en Cisjordanie, à Gaza, dans le Golan et au Sinaï. En 1968, il crée le Comité de la gauche pour la paix négociée au Moyen-Orient, avant de s’engager dans La Paix Maintenant (Shalom Akhshav), dont Journo est un des porte-parole en France.
Le sionisme de Memmi est « fermement arrimé mais autocritique » (p. 214) car il est attentif aux droits des autres peuples. Parce qu’il revendique une nation pour les Juifs, Memmi sait qu’il doit réclamer dans le même temps une nation pour les Palestiniens. Il y a là une question d’éthique, par-delà l’intérêt pragmatique à reconnaître la Palestine afin d’assurer la paix. Ce que Journo ramasse en une belle formule : « Memmi se fit donc pro-palestinien par sionisme » (p. 243). Memmi est pourtant amer et désabusé face au fait que les Palestiniens et plus largement les Arabes, y compris ses amis comme Béchir Ben Yahmed (fondateur du magazine Jeune Afrique auquel Memmi collabore), ne reconnaissent pas publiquement à Israël le droit à l’existence. Encore aujourd’hui, remarque Journo, « On parle en arabe de Palestine occupée pour désigner la Cisjordanie et de Palestine usurpée pour désigner Israël » (p. 261). Pour autant, cela n’empêche pas Memmi de continuer à œuvrer au rapprochement entre la France et l’Afrique du Nord, et entre Israéliens et Palestiniens. En plus de ses travaux intellectuels – en 1965 et 1969, il dirige une anthologie de la littérature maghrébine – et des activités militantes déjà mentionnées, il participe encore au début des années 2000 à la fondation de l’association Synergie Europe Méditerranée.
Par cette biographie intellectuelle passionnante, centrée en grande partie sur la première période de la vie de Memmi, Journo a rempli son objectif : donner envie de découvrir ou approfondir un auteur qui se révèle indispensable pour penser la judéité et le judaïsme, le sionisme, la résolution du conflit israélo-palestinien, le racisme et plus largement les rapports entre minorité et majorité.
par , le 28 octobre
Stanislas Deprez, « La judéité comme vigilance », La Vie des idées , 28 octobre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/La-judeite-comme-vigilance
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.