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Recension International

La militarisation de la société russe

À propos de : Galia Ackerman, Le Régiment Immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle


En Russie, les commémorations de la victoire soviétique se multiplient. Certains défilés sont organisés par des civils, d’autres sont plus officiels. Tous témoignent de la montée d’un nationalisme dont Poutine veut être l’incarnation.

Apparus durant la décennie 2010 en Russie, les Régiments immortels désignent de nouveaux modes spectaculaires de commémoration de la victoire soviétique sur les nazis, qui voient la population défiler en brandissant les portraits de leurs ancêtres ayant vécu la guerre. Tout d’abord organisés de façon spontanée, ces nouveaux défilés ont rapidement intéressé les autorités qui les ont alors inclus au programme des célébrations officielles. C’est ainsi que pour le 70e anniversaire de l’armistice, le 9 mai 2015, le cortège moscovite a eu pour la première fois l’autorisation de passer par la Place rouge et comptait parmi ses participants Vladimir Poutine lui-même. Depuis, l’opération réunit chaque année des millions de personnes – un million à Moscou et dix millions dans toute la Russie en 2018 – et mobilise également les communautés russes du monde entier, comme en France où les défilés ont eu lieu dans une dizaine de villes.

Usages (géo)politiques d’une victoire sacralisée

Alors qu’à l’époque soviétique les cortèges en l’honneur de la victoire de 1945 étaient quasi-inexistants, comment cette commémoration est-elle devenue, en quelques années, la principale fête en Russie ? Comment expliquer le succès de ce mode original de célébration qui fait défiler les civils en réunissant symboliquement les vivants et les morts ? C’est à cette énigme que le livre de Galia Ackerman propose de répondre. Historienne de formation, journaliste et traductrice, auteure de nombreux ouvrages sur les pays de l’espace postsoviétique, notamment la Russie et l’Ukraine, elle envisage les régiments immortels comme le sommet immergé de l’iceberg, un phénomène qui cristallise à la fois le lourd héritage historique qui pèse sur le pays, mais aussi les choix politiques et géopolitiques de ses dirigeants actuels.

La première partie du livre revient sur les siècles passés et le fil rouge que constitue, selon l’auteur, la « tradition messianique » qui anime le peuple russe et donne sa cohérence d’ensemble à une histoire mouvementée. Dès le XVIe siècle, la notion de Sainte Russie et la désignation de Moscou comme une « troisième Rome », protectrice de la foi orthodoxe, ont accompagné un processus d’expansion territoriale aboutissant à la formation de l’un des plus grands empires de l’histoire. La révolution bolchévique a remplacé une idée messianique par une autre plaçant, du point de vue de ses dirigeants, la Russie à l’avant-garde de l’humanité. L’invasion des nazis en 1941 occasionne un tournant nationaliste décisif avec le rapprochement effectué par Staline avec l’Église orthodoxe et le recours sélectif aux symboles de la Russie impériale afin de mobiliser la population. La « grande guerre patriotique » permet alors aux Soviétiques de se poser en libérateurs face au Mal absolu incarné par le nazisme, tout en élargissant considérablement leur sphère géopolitique d’influence. Selon Galia Ackerman, cette fierté a profondément imprégné la conscience de la population soviétique et plus particulièrement russe durant les décennies qui ont suivi l’époque stalinienne tout en entretenant un rapport de défiance et d’envie par rapport à l’Occident dans un contexte marqué par les pénuries. L’effondrement de l’URSS a ainsi été vécu pour une grande partie de la population comme une tragédie, au sentiment d’humiliation s’ajoutant rapidement le traumatisme des difficultés économiques et sociales dues au passage abrupt vers le capitalisme.

Dans la seconde partie, l’auteure montre alors de quelle façon cet héritage historique associé au choc d’une transition chaotique à la démocratie et au capitalisme a servi de fondement à l’instauration d’un « soviétisme sans communisme ». La réhabilitation de la période soviétique, mise en place avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, accompagne alors le durcissement de la vie politique et le contrôle grandissant sur les médias. En parallèle, la réunification de l’Église orthodoxe à l’étranger [1] permet le rassemblement des « compatriotes » disséminés aux quatre coins du monde et le renforcement de l’influence de Moscou hors de ses frontières. L’entreprise de réécriture de l’histoire, qui encourage une lecture patriote et réconciliée du passé de la Russie, accorde alors une place centrale à la Seconde Guerre mondiale, en occultant ses épisodes les plus sombres ou ambigus. La victoire sur les nazis permet alors de renouer avec la rhétorique messianique et de nourrir le nationalisme impérial à l’œuvre dans la Russie de Poutine en faisant, pour paraphraser l’auteure, de l’identité de peuple victorieux non plus seulement une gloire passée, mais « une qualité immanente au peuple russe » (p. 140).

La dernière partie se penche sur les effets de ce mode de légitimation en faisant de la militarisation de la société russe l’une de ses principales transformations récentes. Ce processus se décline en divers projets parmi lesquels la création à partir de 2012 d’une Société militaro-historique qui organise excursions et reconstitutions, d’un mouvement de jeunesse « Jeune armée » qui fin 2018 regroupait plus de 250000 jeunes volontaires ou encore la multiplication des parcs d’attractions militaro-patriotiques. Selon Galia Ackerman, cette militarisation de la société, et notamment des plus jeunes, sert à la fois des objectifs de politique intérieure – consolider un récit unanimiste et patriote autour de la personnalité de Vladimir Poutine – ainsi qu’une stratégie géopolitique d’extension de la zone d’influence d’une Russie de plus en plus hostile à l’Occident. Dans ce contexte, le régiment immortel permet d’incarner aux yeux de tous « la supériorité morale intrinsèque du peuple vainqueur » (p. 265) dont les adversaires se voient, de fait, assimilés à des fascistes parmi lesquels notamment figurent les Ukrainiens depuis la révolution du Maïdan en 2014.

Les ressorts d’une opération de communication

La capacité acquise ces dernières années par l’État russe à mobiliser largement et de façon croissante la population sur son territoire et en dehors de ses frontières, autour de la commémoration de la victoire sur les nazis est un sujet passionnant. Considérant de façon convaincante que les régiments immortels constituent un point d’entrée pertinent pour envisager de nombreuses dimensions de la trajectoire du pays, Galia Ackerman propose un essai aussi cohérent dans la thèse qu’il défend que large dans les aspects qu’il envisage. De l’histoire de la Russie depuis le XVIe siècle, aux interventions actuelles en Ukraine et en Syrie en passant par la nébuleuse des intellectuels nationalistes, l’attention portée au contexte dépasse à bien des égards l’analyse de l’objet lui-même qui conserve une partie de son mystère. Il faut avoir ainsi dépassé plus de la moitié du développement pour que soient à nouveau évoqués les Régiments immortels en tant que tels. L’auteure soulève alors un certain nombre de problèmes qui mériteraient à l’avenir la conduite d’enquêtes empiriques à part entière.

Le premier point qui pourrait faire l’objet d’investigations plus poussées concerne l’histoire des Régiments elle-même et de leur transformation depuis leur apparition jusqu’à leur récupération par l’État. En effet Galia Ackerman indique que le dispositif consistant pour les citoyens à défiler en l’honneur de la victoire de l’URSS contre les nazis en brandissant les portraits de vétérans date en fait de l’époque soviétique. Il s’agissait alors plutôt de manifestations spontanées sans soutien particulier des autorités, qui se sont donc déroulées de façon très ponctuelle et isolée. C’est ensuite à partir de 2011 que des journalistes de la ville de Tomsk, située en Sibérie, se saisissent de l’idée et trouvent un nom au cortège : le Régiment immortel. À ce stade, écrit-elle, il s’agissait surtout de rendre justice à la mémoire des millions de victimes de la guerre et donner aux citoyens la possibilité de participer aux festivités ainsi – symboliquement – qu’à leurs ancêtres, victimes et témoins des évènements. Une étude approfondie sur les instigateurs de l’opération, ses premiers participants et ses modalités de diffusion rapide [2] – avant 2015 – en Ukraine, au Kazakhstan et en Israël notamment, permettrait d’en savoir plus sur les facteurs de ces premiers succès et également de mieux appréhender le tournant qu’a constitué l’appropriation par l’État central des Régiments immortels. Dans quelle mesure a-t-il occasionné un réajustement idéologique, un changement dans la composition sociologique des participants – outre la massification numérique –, avec quelles réactions de la part des organisateurs et participants originaires ?

Le second questionnement porte sur les modalités de mobilisation, une fois que l’opération se retrouve sous le contrôle de l’État russe et acquiert l’ampleur évoquée plus haut au prix de sa spontanéité originaire. Sachant l’importance symbolique prise par le cortège pour les dirigeants, on peut se demander dans quelle mesure des mécanismes semblables à ceux observés en période d’élections sont à l’œuvre. Il peut s’agir d’incitations sélectives ou de pressions particulières à l’égard de certaines organisations ou catégories de la population particulièrement dépendantes de l’État pour les pousser à participer. On peut également envisager l’hypothèse que les organisateurs sur le terrain sont soumis à des objectifs chiffrés voire à une compétition entre villages, villes, régions vis-à-vis des autorités centrales. Enfin pour ce qui concerne la dimension géopolitique, on peut également s’interroger sur les ressorts de la mobilisation des « compatriotes » à l’étranger en posant la question des relais et des moyens déployés : diplomates russes, Église orthodoxe, etc.

L’analyse des moyens déployés pour mobiliser les participants est directement liée à un troisième axe possible d’investigation sur la réception par la population des Régiments immortels. Galia Ackerman insiste sur le caractère traumatique de la mémoire liée à la guerre, à ses millions de morts et au fait qu’aucune famille soviétique n’ait été épargnée. Cela soulève alors la question de l’articulation entre cette mémoire, l’existence ou non d’une transmission entre les générations, et ce qu’elle nomme la « fétichisation de la victoire » (p. 163) menée depuis peu par l’État russe. Si, indéniablement, la population se joint massivement pour participer à ces manifestations, la part de conformisme, d’obligation, d’orgueil patriotique qui accompagne le retour actuel de la Russie sur la scène internationale ou encore celle de la volonté de rendre hommage aux souffrances des générations précédentes demeurent pour le moment inconnue. Ainsi en 2019, l’interdiction dans certaines régions de brandir des portraits de Staline ou des drapeaux rouges lors des processions a suscité des réactions virulentes de la part du parti communiste. En réponse, son leader, Guennadi Ziouganov a lancé sur internet l’opération « la couleur de la victoire est le rouge » ce qui indique que les Régiments immortels peuvent faire l’objet d’appropriations différenciées ainsi que de controverses politiques derrière la façade unanimiste et homogène qu’elles présentent à première vue.

Pour conclure, on peut relever le rôle central, cité à plusieurs reprises par Galia Ackerman, que jouent la communication et avec elle les spin-doctors dans la vie politique russe aussi bien pour le gouvernement des affaires intérieures que dans les stratégies d’influence à l’international. L’investissement dans des opérations médiatisées, ponctuelles – dont les Régiments immortels sont l’une des manifestations les plus réussies – au détriment de la mobilisation permanente de la population via des organisations de masse et une idéologie cohérente est une discontinuité majeure entre la gouvernementalité soviétique et la Russie actuelle. L’essai de Galia Ackerman, en se concentrant essentiellement sur les héritages historiques ouvre également en creux la possibilité d’une discussion qui désenclaverait le cas russe et permettrait d’envisager les phénomènes évoqués à la lumière de tendances observables ailleurs : sur les formes prises par le nationalisme dans le contexte de la globalisation et toutes les pratiques de réécriture de l’histoire qu’il engendre [3], de la militarisation des sociétés y compris occidentales, ou encore de l’impact de la communication sur le gouvernement des consciences.

Galia Ackerman, Le Régiment Immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle, 2019, 285 p., 20 €.

par Clémentine Fauconnier, le 16 septembre

Pour citer cet article :

Clémentine Fauconnier, « La militarisation de la société russe », La Vie des idées , 16 septembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Galia-Ackerman-Le-Regiment-Immortel.html

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Notes

[1L’Église orthodoxe russe à l’étranger a été fondée par des prêtres orthodoxes en exil après la révolution bolchévique et est demeurée indépendante pendant toute la période soviétique du patriarcat de Moscou. L’unité canonique de l’Église orthodoxe russe est finalement actée en mai 2007.

[2Mischa Gabowitsch, « Are Copycats Subversive ? Strategy-31, the Russian Runs, the Immortal Regiment, and the Transformative Potential of Non-Hierarchical Movements », Problems of Post-Communism, vol. 65, n°5, 2018, p. 297-314.

[3Marlène Laruelle, Russian nationalism : imaginaries, doctrines, and political battlefields, London ; New York : Routledge , 2019.


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