On a découpé l’espace en méridiens non seulement pour s’y orienter, mais aussi pour délimiter les frontières ou répartir les ressources. Une manière très occidentale de mettre la main sur le monde.
On a découpé l’espace en méridiens non seulement pour s’y orienter, mais aussi pour délimiter les frontières ou répartir les ressources. Une manière très occidentale de mettre la main sur le monde.
Comment les sociétés humaines se repèrent-elles dans l’espace et dans le temps ? À l’échelle globale et pendant près d’un siècle, le méridien de Greenwich a été à la fois ordonnateur de l’heure et des fuseaux horaires, et ligne de référence commune pour la mesure des longitudes. Les méridiens, lignes imaginaires reliant les deux pôles du globe terrestre, sont des outils mis en œuvre pour s’orienter et pour délimiter les souverainetés, les droits d’usage ou l’accès aux ressources. Fabrice Argounès retrace leur très riche histoire. Reprenant et retissant des faits historiques connus, il crée un récit original, composé dans une perspective géo-historique et rendu vivant par de fréquentes citations de sources. Comme d’autres chercheurs ont pu choisir la mappemonde ou un produit de consommation globalisée pour traiter d’une question à large échelle, l’auteur propose une enquête dont l’entrée est un objet unique, mais d’usage partagé par différentes cultures à différentes époques. Cette approche se révèle féconde. L’enquête est portée par un décentrement volontaire du récit, à rebours des histoires des sciences traditionnellement centrées sur l’espace européen : la fabrique des méridiens n’est pas un fait exclusivement occidental. Cette intention d’embrasser l’objet-méridien sur le temps long et à une échelle globale fait toute l’originalité de l’ouvrage.
Il est d’autant plus regrettable que l’édition de celui-ci laisse à désirer. Le cahier central comprend douze illustrations en couleurs, non numérotées et auxquelles le texte ne renvoie pas de manière explicite. Ces images sont mal légendées et auraient sans doute pu être mieux exploitées pour soutenir ou éclairer le propos. Le texte comporte un certain nombre de coquilles. Enfin le livre ne propose pas de section bibliographique finale dans laquelle les références et sources, égrainées au fil des notes de bas de page, pourraient être facilement retrouvées. Or l’ouvrage aborde des époques, des aires culturelles et des sujets très divers dont beaucoup ne sont pas nécessairement bien connus des potentiels lecteurs.
Bien qu’il s’appuie largement, pour certains de ses développements, sur une histoire des sciences des plus classiques, l’ouvrage rentre assez peu dans les détails techniques de la construction intellectuelle et savante, si ce n’est dans un bref avant-propos. Le lecteur devra donc recourir à d’autres sources s’il cherche à comprendre de façon détaillée les procédés par lesquels les navigateurs établissent en mer la mesure des longitudes, ou la méthode des arpenteurs et astronomes pour connaître la courbure des méridiens. L’objet central du livre est ailleurs, dans le récit des usages qui sont faits des méridiens au cours des siècles.
Le propos est articulé en cinq temps et suit dans l’ensemble une logique chronologique, largement réaménagée par l’approche particulière choisie pour chaque chapitre, toujours ordonnée autour d’une action (« tracer », « partager », « mesurer », etc.), et par les va-et-vient entre différentes régions du monde. L’auteur aborde la création intellectuelle de l’outil-méridien dans la Grèce antique, sa réception et sa circulation dans différentes langues et cultures des siècles du Moyen Âge, sa mise en œuvre comme ligne de partage juridique et impériale à partir du XVe siècle. Il inventorie des usages du méridien comme ligne de repère dans le temps et l’espace, comme objet de négociation et de contestation entre puissances rivales européennes, comme colonne vertébrale des grands travaux de géodésie, d’arpentage et de cartographie au cours des siècles, comme ligne de fixation des positions militaires et de négociation des paix.
Ce parcours permet à l’auteur de repasser par des moments connus de l’histoire européenne et de l’histoire des sciences et des techniques. Sont par exemple rappelés l’établissement d’une ligne de partage entre souveraineté castillane et portugaise lors des traités de Tordesillas (1494) et de Saragosse (1529), les grandes expéditions savantes pour la mesure des méridiens dans les Andes et en Laponie au XVIIIe siècle, ou encore l’entreprise au long cours menée par quatre générations de la dynastie des Cassini pour l’établissement d’une carte de France adossée au méridien de Paris et à des mesures systématiques des coordonnées géographiques. Ligne de repère et de séparation dans l’espace, le méridien sert aussi de référence dans le temps puisque les phénomènes astronomiques, des plus communs (comme le lever et le coucher du soleil) aux plus rares (comme les éclipses), ne sont pas observés au même moment en différents points du globe. C’est la raison pour laquelle la mesure de la longitude est donnée en temps, minutes et secondes. Fabrice Argounès narre, à ce titre, l’enjeu essentiel que constitua le calcul de la longitude en mer, qui fit l’objet d’un concours lancé par le Longitude Act britannique de 1714. À côté des nombreuses solutions proposées par divers savants européens, l’histoire des techniques a retenu la mise au point des montres marines par John Harrison. La mobilisation du méridien comme marqueur du temps explique aussi que la ligne de Greenwich ait été choisie comme repère du temps universel et des fuseaux horaires mondiaux lors de la Conférence internationale de Washington en 1884.
La fabrique savante et les usages des méridiens ont été essentiellement abordés à l’aune d’une histoire européenne des sciences et des techniques d’une part, de la colonisation et de l’impérialisme d’autre part. L’ouvrage de Fabrice Argounès, tout en reprenant ce récit, lui apporte de nombreuses précisions et nuances, qui le rendent plus riche et plus complexe. La première nuance est celle des contestations dont la plupart des lignes établies de manière autoritaire ou unilatérale ont fait l’objet. Les récits les plus largement vulgarisés retiennent l’existence d’un repère unique et partagé, largement imposé, alors que les travaux historiques, notamment les plus récents, mettent en lumière nombre de pratiques ou de repères alternatifs. La ligne des traités de Tordesillas et de Saragosse a ainsi été presque systématiquement contestée par les nations européennes dont les ambitions coloniales se sont éveillées un peu après celles des nations ibériques. La France, l’Angleterre ou plus tard les Provinces-Unies ont établi des « lignes d’amitié », au-delà desquelles la course et la piraterie contre les navires adverses étaient considérées comme légales. Elles ont aussi promu et fait usage de contre-méridiens de référence, en particulier dans la cartographie. De la même manière, l’établissement du méridien de Greenwich comme méridien universel de référence au XIXe siècle résulte du constat de l’unification progressive de l’espace et du temps, consécutive au développement de moyens de transport et de communication plus rapides, comme le chemin de fer et le télégraphe. Il prend également acte de l’extension globale de l’empire britannique, mais aussi d’arguments pratiques et savants. Mais il fait aussi l’objet de nombreuses contestations. L’acceptation globale qui finit par s’installer s’explique par l’adhésion pragmatique à un indispensable système de référence universel, qui cohabite d’ailleurs parfois avec des systèmes secondaires.
La négociation et la contestation peuvent être des phénomènes plus discrets, longtemps passés sous silence et mis au jour par des travaux historiographiques récents. Le récit post-colonial souligne ainsi volontiers le caractère autoritaire et artificiel de l’établissement des méridiens, ou plus largement de lignes droites, comme frontières terrestres en contexte impérial et colonial, notamment dans les nouveaux mondes américains, en Afrique ou en Australie. À rebours de cette idée largement admise, l’auteur rappelle que même quand le tracé est décidé par la puissance coloniale, il prend souvent en compte l’épaisseur historique et sociale des lieux, résultat « de compromis ou de formes de co-production entre agents coloniaux et autorités indigènes ».
Enfin, nombre de développements de l’ouvrage font la part belle à des espaces et des cultures non européens ou non occidentaux. Ces passages montrent que la notion et l’objet technique, savant et juridique que constitue le méridien a été mobilisé, reçu et utilisé hors d’Europe de façon autonome ou dans un métissage des pratiques et des connaissances savantes et techniques. L’atlas Kangxi, vaste entreprise de cartographie de l’Empire chinois menée au début du XVIIIe siècle sous la dynastie des Qing, en est un exemple. Ce travail hybride sciences et techniques européennes et asiatiques, et mobilise conjointement savants chinois et savants jésuites originaires d’Europe, vecteurs de la réception en Chine des connaissances géodésiques occidentales. La notion de méridien est aussi reçue au Japon à partir de la fin du XVIIIe siècle, notamment par l’intermédiaire de traités chinois. Elle permet à Inō Tadataka de mettre en œuvre une immense campagne d’arpentage du Japon entre 1800 et 1818.
Fabrice Argounès rappelle enfin l’importance des intermédiaires ou « go-between » de la production savante. Un exemple paradigmatique en est donné par les campagnes d’arpentage menées dans l’Empire des Indes britannique au cours du XIXe siècle. Il faut souligner le rôle essentiel, mais souvent passé sous silence, des acteurs autochtones de ces travaux, à la fois arpenteurs, géomètres, cartographes, explorateurs et espions.
L’histoire des méridiens soulève des questions de géographie, de droit, de commerce, de sciences et de technique. Elle dévoile une partie substantielle des pratiques et des représentations de l’espace dans le monde depuis l’Antiquité. Les méridiens ont été, à juste titre, associés à la constitution puis à l’acceptation contrainte d’une culture occidentale en contexte colonial et impérial. Le livre de Fabrice Argounès montre que même en position de dépendance ou d’asymétrie, nombre d’acteurs, de pays ou d’institutions ont su contrer, refuser, négocier ou s’approprier l’établissement et l’usage de ces lignes. Le récit se situe néanmoins presque toujours dans le creuset de la rencontre ou de la confrontation entre puissances occidentales concurrentes ou dominantes et d’autres nations et régions du globe, à la faveur de la circulation et de la réception de l’outil à multiples facettes que constitue le méridien. En ce sens, le récit proposé, peut-être malgré tout dépendant des connaissances tirées des histoires des sciences et des techniques traditionnelles, n’échappe pas complètement à la perspective téléologique : le méridien y apparaît encore comme le symbole d’une modernité et d’une efficacité scientifiques dont l’adoption et la mise en œuvre se font progressivement au cours des siècles. En creux, l’ouvrage dessine donc également les géohistoires qui restent à écrire pour certains siècles et certaines régions du monde, celles des savoirs, des techniques et des représentations mis en œuvre pour représenter et appréhender l’espace et le temps, et auxquels la notion de méridien reste étrangère.
par , le 5 février
Axelle Chassagnette, « Lignes imaginaires », La Vie des idées , 5 février 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Fabrice-Argounes-Meridiens-Mesurer-partager
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