De ses origines populaire et contestataire sur les places de Barcelone à son entrée dans le « palais » municipal, David Hamou présente une ethnographie de Barcelone en Commun et de son « pari municipaliste ».
Dossier / Les villes en campagne
À propos de : David Hamou, De la rue à la mairie. Une sociologie du municipalisme, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme.
De ses origines populaire et contestataire sur les places de Barcelone à son entrée dans le « palais » municipal, David Hamou présente une ethnographie de Barcelone en Commun et de son « pari municipaliste ».
À quelques jours des élections municipales de 2026, la coopérative Fréquence Commune, recense 726 Listes Citoyennes et Participatives [1]. Cette vague citoyenniste prolonge celle qui avait déjà été observée en 2020, en critiquant la professionnalisation de la politique et en cherchant à ouvrir la prise de décision à la société civile. Malgré l’hétérogénéité de ces listes, elles attestent de la diffusion des revendications néomunicipalistes en France. Un concept politique aux contours flous, qui prend la forme d’une « synthèse entre la voie réformiste des chancres de la décentralisation […] tout en empruntant une part des aspirations révolutionnaires du communalisme » [2] trouve ses racines dans les « Mairies du Changement » espagnoles, parmi lesquelles l’expérience de Barcelone a fait office de cas d’école (p. 17). En mobilisant l’enquête menée dans le cadre de sa thèse de sociologie, David Hamou dresse le bilan du municipalisme barcelonais au pouvoir et enrichit notre compréhension du mouvement citoyen des « Mairies du changement », qui a pris le pouvoir dans de nombreuses villes espagnoles en 2015 [3]. Plus largement, il analyse la confrontation entre une alternative démocratique radicale, aux racines antiétatiques et la pratique institutionnelle de la gouvernance urbaine. Le municipalisme essaye de dépasser la simple participation citoyenne en proposant une transformation du fonctionnement institutionnel de la mairie. Mais alors, de quelles manières, une fois au cœur de l’inertie des institutions (p. 144), est maintenu le dialogue avec ses origines mouvementistes ? De la rue à la mairie enrichit la littérature du néomunicipalisme [4] en conceptualisant une nouvelle nuance : celle du « municipalisme social » (p. 12).
David Hamou retrace les origines du municipalisme barcelonais jusqu’à la crise immobilière qui frappe l’Espagne en 2008. À partir de la seconde moitié des années 1990, le pays connaît une politique d’urbanisation rapide, ayant pour objectif de favoriser l’accès à la propriété (p. 29). Les banques fournissent alors de nombreux crédits hypothécaires qui entraînent un surendettement des classes moyennes et populaires (p. 32). La « financiarisation, la dérégulation et la globalisation des marchés immobiliers » forment une bulle spéculative qui éclate en 2008, conduisant à une large crise hypothécaire (p. 30).
En conséquence, de nombreux foyers sont dans l’impossibilité de rembourser leurs crédits se retrouvent expulsés de leurs logements (p. 33). La société civile s’organise face aux conséquences de la crise, à l’image de la Plateforme des Personnes affectées par la crise Hypothécaire (PAH) fondée en 2009 (p. 53). Celle-ci bloque des expulsions, négocie auprès des banques ou trouve des squats pour reloger certaines familles. La plateforme assure une démocratie interne, rejette la délégation politique et dénonce la complicité des partis politiques à l’égard de la dérégulation du marché immobilier (p. 56). Ces critiques se retrouvent au cœur du mouvement du 15-M, au sein duquel la PAH s’insère (p. 51). Celui-ci débute le 15 mai 2011, alors que de nombreux scandales de corruption et la politique de rigueur du gouvernement dégradent le contexte social déjà tendu par les conséquences de la crise. Étendu à toute l’Espagne et largement soutenu par la population, le 15-M se caractérise par sa dimension anticapitaliste et citoyenniste, en critiquant la « rationalité néolibérale » des institutions et en réaffirmant le besoin d’une « démocratie réelle » (p. 43-44). Au sein du 15-M, la PAH renforce sa légitimité et son ancrage social, et pérennise le fonctionnement citoyenniste au-delà du mouvement de 2011.
David Hamou identifie dans cette revendication l’origine du municipalisme social, et trace une filiation claire entre la PAH et Barcelone en Commun, incarné par la trajectoire d’Ada Colau, porte-parole de la PAH et future mairesse de Barcelone. Ainsi, le 15-M fut un mouvement « instituant » en favorisant l’émergence de nouvelles pratiques démocratiques radicales (p. 45). La PAH, en fonctionnant par co-obligation, favorise « l’empowerment » des habitants et perpétue la « puissance instituante » des assemblées populaires du 15-M (p. 79). Par la pérennisation de ces pratiques, la PAH s’impose comme une « alter-institution », c’est-à-dire la proposition d’une alternative démocratique opposée à la représentation politique de l’institution étatique (p. 77).
Pourtant, l’auteur identifie le plafond de verre auquel se confronte la puissance démocratique de l’alter-institution : le pouvoir institutionnel. C’est ce qu’il nomme « l’impouvoir de la puissance », soit l’incapacité de la puissance populaire à faire plier le pouvoir institutionnel et politique. C’est cette limitation qui pousse le projet municipaliste à formaliser son objectif de « prendre d’assaut » le pouvoir municipal (p. 97).
Le municipalisme barcelonais prend forme en 2014 avec la création de Barcelone en Commun, puis se concrétise en 2015 par sa victoire aux élections municipales. David Hamou s’attarde peu sur la campagne électorale et présente le bilan des politiques publiques avec concision. Il se concentre sur l’analyse des relations du municipalisme au pouvoir avec, d’une part, le fonctionnement institutionnel, et de l’autre les mouvements sociaux.
Barcelone en Commun a pour projet de s’inspirer du fonctionnement des alter-institutions pour reconfigurer une municipalité plus démocratique et plus horizontale (p. 97). Si le municipalisme veut entrer dans la mairie, c’est pour la faire elle-même « sortir dans la rue ». En cela, il se porte garant de la continuité de la puissance instituante des mouvements sociaux, en maintenant une tension permanente entre la « place » et le « palais » (p. 117). La plateforme s’engage à « gouverner en obéissant » aux demandes citoyennes, comme en témoigne sa charte éthique qui promeut la transparence, le plafonnement des salaires des élus ou la « fidélité aux revendications des mouvements sociaux » (p. 121). Pour porter sa vision « anti-étatique » de l’institution municipale, cassant avec la logique hiérarchique et représentative (p.70), le municipalisme construit un projet politique des « communs » ayant pour principe « l’autogouvernement collectif » (p. 256).
En étudiant la stratégie municipaliste de transformation de l’institution, l’ouvrage met aussi en lumière les blocages au projet (p. 132). Que ce soit la confrontation aux échelons régionaux ou nationaux ou au manque de compétence de la municipalité, les recours juridiques des lobbies privés face aux municipalisations, ou les jeux d’alliance avec les partis qu’impose la position minoritaire du gouvernement de Barcelone en Commun. Pourtant, le principal défi auquel les élus municipalistes font face reste l’inertie de l’institution. Ils se confrontent au « pouvoir réel » des fonctionnaires et à leur capacité de contrôle des décisions politiques. L’inertie ne provient pas d’oppositions idéologiques des agents ; mais du fonctionnement étatique de l’institution, intrinsèquement hiérarchique et « impropre au changement » vers plus d’horizontalité que le municipalisme veut mettre en place. Cette résistance technique des agents fait référence au concept de « dépendance au sentier », qui définit que plus un mécanisme est ancré dans les pratiques et la culture d’une institution, plus il est difficile pour les agents de s’en détacher [5]. Cependant, la relation du municipalisme aux fonctionnaires n’est pas que conflictuelle. Progressivement l’incompréhension fait place à une « adaptation mutuelle » (p. 165). D’un côté, les élus acquièrent une meilleure compréhension du fonctionnement institutionnel. De l’autre, les agents s’ouvrent aux modes de fonctionnements participatifs et aux groupes de travail en collaboration avec les mouvements sociaux (p. 175).
Le fonctionnement de Barcelone en Commun s’impose progressivement en « coutume administrative », traçant un nouveau sentier de dépendance pour les agents. David Hamou fait l’hypothèse que l’institutionnalisation des politiques municipalistes garantit leur pérennisation (p. 182). Cependant, sa bureaucratisation légitime paradoxalement de nouveau la représentation politique contre laquelle il lutte à l’origine, et dépolitise les mouvements sociaux qui voient certains militants les quitter pour la mairie (p. 195). L’auteur se questionne : « l‘exercice du pouvoir est-il nécessairement une trahison du soulèvement qui le précède ? » (p. 143). En effet, en s’attardant sur la transformation de l’institution, le municipalisme s’est éloigné de son projet de dispersion du pouvoir vers l’extérieur. La nouvelle proximité des mouvements avec les décideurs politiques les délégitime, car ils s’attardent désormais sur des négociations au détriment des activités contestataires (p. 200). Ainsi, comme le formule l’auteur, « si les mouvements sociaux ont fait l’expérience des limites de la puissance sans le pouvoir, le municipalisme représente au contraire les limites du pouvoir sans la puissance » (p. 185).
Malgré ses contradictions, le cas barcelonais s’impose au niveau international comme une référence du néomunicipalisme. Barcelone en Commun est ainsi à l’initiative, en 2017, du premier sommet des Fearless Cities : un réseau d’alternatives locales ayant pour objectif l’échange et la diffusion de bonnes pratiques municipalistes (p. 229). Dans les années qui suivent, les réseaux de circulation et les sommets transnationaux se multiplient, et de nombreuses expériences émergent, notamment en Europe (p. 231). La diffusion de cette nouvelle vague municipaliste entraîne une multiplication des études académiques, qui cherchent à en comprendre les spécificités.
David Hamou fait écho à cette trajectoire en conceptualisant le municipalisme social tout au long du dernier chapitre, qui se termine par la formulation de sept « énoncés stratégiques ». Certains s’inspirent des fondements idéologiques du municipalisme, issus des travaux de Murray Bookchin [6] : que ce soit l’importance de redonner du pouvoir aux communes, au-delà de la « vision faible » de la décentralisation (p. 265) ou l’invitation aux municipalités à se fédérer à l’échelle transnationale pour favoriser la coopération et contourner l’État-nation [7] (p. 266). D’autres font référence aux études plus récentes des « Mairies du changement » : que ce soit la construction d’une plateforme de confluence, qui émane d’abord des mouvements sociaux et des citoyens, pour ensuite se tourner vers les partis dans un troisième temps (p. 110) ou la démocratisation interne de l’institution municipale (p. 267).
C’est donc la dimension « sociale » qui fait l’originalité des expériences espagnoles, de leur origine mouvementiste au maintien du contre-pouvoir des alter-institutions. En somme et selon les mots de David Hamou, le municipalisme social décrit un « projet politique qui ne se limite pas à occuper le pouvoir pour transformer la culture administrative, mais bien pour potentialiser des formes d’autogouvernement du commun, à la fois dans et hors des institutions publiques » (p. 228). Cependant, en formulant l’idée que le « municipalisme sera mouvementiste ou ne sera pas », David Hamou souligne le caractère exceptionnaliste du municipalisme social, qui ne pourrait alors émerger que dans des contextes de tensions sociales très fortes. Pourtant, la diffusion du néomunicipalisme montre l’émergence d’alternatives tout aussi variées que leurs contextes locaux, mais qui se rejoignent sur l’ambition de démocratiser la gouvernance municipale, de féminiser la politique ou de promouvoir un droit à la ville [8]. Ainsi, avec les Listes Citoyennes et participatives, le cas français offre des exemples municipalistes ne trouvant pas forcément racine dans un mouvement social et proposant d’autres stratégies que le dialogue avec des alter-institutions (p. 238).
Au risque d’occulter ces autres stratégies, la rédaction du « petit manifeste du municipalisme social » – titre du dernier chapitre de l’ouvrage – vise surtout à décrire les expériences des « Mairies du changement ». Comme le précise David Hamou, il ne cherche pas à définir une « position dogmatique », ni à labelliser ce qui constituerait les bonnes alternatives municipalistes (p. 264). Il s’agit plutôt de mettre en garde face au risque de cooptation des alternatives, qui ne dialoguerait plus avec la société civile une fois au pouvoir.
par , le 20 mars
Aimery Salvayre, « Le municipalisme au pouvoir », La Vie des idées , 20 mars 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/David-Hamou-De-la-rue-a-la-mairie
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[1] Fréquence Commune est spécialisée dans l’analyse, la mise en réseau et l’accompagnement d’alternatives démocratiques locales.
[2] Guillaume Gourgues, « Introduction. Pourquoi prendre au sérieux les listes citoyennes et participatives ? » in Myriam Bachir, Guillaume Gourgues, Rémi Lefebvre, Jessica Sainty (dir.), Des citoyens à la conquête des villes. Les listes citoyennes et participatives lors des élections municipales de 2020, Paris, CNRS éditions, 2023, p. 13-33.
[3] Nacima Baron, Alicia Fernández García, Mathieu Petithomme. « Les “mairies du changement” en Espagne : une introduction », Pôle Sud, n° 51, 2019, p. 5-22.
[4] Matthew Thompson. « What’s so new about new municipalism ? » Progress in Human Geography, n°45, vol. 2, 2021, p. 317-342.
[5] Bruno Palier, « Path dependence », in Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot, Pauline Ravinet (dir.), Dictionnaire des politiques publiques. 5e édition entièrement revue et corrigée. Presses de Science Po, 2019, p. 446-453.
[6] Murray Bookchin, The Communalist Project, The Anarchist Library, 2002.
[7] Paula Cossart, Pierre Sauvêtre, « Du municipalisme au communalisme », Mouvement, n°101, 2021, p. 142-152.
[8] Matthew Thompson, « What’s so new about new municipalism ? », Progress in Human Geography, n°45, vol. 2, 2021, p. 317-342.