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À propos de : Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, La Découverte


par Elara Bertho , le 5 mai


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Dans ses mémoires, la grande chercheuse Catherine Coquery-Vidrovitch revient sur son enfance juive, sa découverte de l’Afrique dans les années 1960, le néocolonialisme de certains universitaires, ainsi que son parcours intellectuel et politique, où l’antiracisme occupe une place centrale.

Peu de chercheurs incarnent autant un moment historiographique que Catherine Coquery-Vidrovitch. Elle a marqué durablement l’histoire des sociétés africaines. En témoigne le surnom de « Mama Africa », qui donne d’ailleurs son titre au volume d’hommage que lui ont consacré Odile Goerg et Chantal Chanson-Jabeur [1]. Elle incarne cette vision totalisante du continent, avec une volonté de diffusion du savoir auprès des étudiants, mais aussi du grand public.

Son livre de mémoires, Le Choix de l’Afrique, présente à la manière d’une égo-histoire son parcours intellectuel, depuis son enfance clandestine sous l’Occupation jusqu’à ses derniers travaux de vulgarisation sur l’histoire de l’esclavage et de la traite.

Pionnière dans de nombreux domaines (histoire des femmes africaines, histoire de l’urbanisation africaine, histoire croisée de l’esclavage, histoire connectée), elle a contribué à former des étudiants en France et en Afrique, à l’image de L’École de Dakar, par exemple. Elle est également une grande militante antiraciste et une membre fondatrice du CRAN. Cet ouvrage articule son parcours intellectuel et son parcours personnel autour d’un même combat : l’antiracisme, sous toutes ses formes.

Une enfance clandestine

Il s’agit certainement de la partie la plus touchante, parce que l’historienne dévoile une partie de sa vie avec une grande pudeur : celle d’une petite fille juive non déclarée pendant l’Occupation. Née en 1935, Catherine Coquery-Vidrovitch avait six ans lorsque son père, Rémy Vidrovitch, est décédé en 1942. Elle est élevée par sa mère, sa grande sœur, sa grand-mère et sa bonne – un cercle de femmes qui l’a, dit-elle, préservée du sentiment de peur. « Je n’ai de souvenir ni de peur ni d’angoisse », déclare-t-elle (p. 42).

Mutique jusqu’à un âge assez avancé, la petite fille absorbait les événements : l’Exode, les déménagements, la conversion au christianisme, la clandestinité dans Paris, le suicide de l’un de ses grands-pères. La figure de la mère, en particulier, est magistralement dépeinte : c’est elle qui a pris la décision de ne pas déclarer la famille comme juive ; c’est elle qui s’est jetée « dans la gueule du loup » pour tenter de retrouver la trace de son père déporté, en allant directement au Commissariat général aux questions juives (dans une scène d’une grande intensité, p. 35) ; c’est elle qui a orchestré les déménagements et les changements de noms. En définitive, c’est elle qui a sauvé la famille.

Puisque l’État était l’ennemi dans l’erreur, la morale personnelle devenait l’essentiel. Ce fut une éducation implacable de la responsabilité envers soi-même, avec en sus la conviction qu’être juive, c’était une condition dont je devais être fière, non pas pour son histoire que je ne connaissais pas, mais parce que c’était pour cette raison que nous étions indûment poursuivis. (p. 16).

Combattre l’antisémitisme et le racisme sous toutes ses formes : Catherine Coquery-Vidrovitch relie explicitement son enfance clandestine à sa carrière de chercheuse africaniste, en lutte contre les discriminations. Elle intègre l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres en 1956, mais elle s’y sent un « mouton noir », « anticonformiste », beaucoup trop marginale pour se couler dans le moule du pensionnat.

En juillet 1960, elle suit à Oran son époux, Michel Coquery, alors en service militaire au département de cartographie, où elle accouche de sa première fille. Elle décide dans la foulée de travailler sur l’Afrique, ce qu’elle relie à son anticonformisme dans le contexte universitaire de l’époque.

Un tout petit monde

Catherine Coquery-Vidrovitch entre à l’EPHE en 1962 comme assistante de recherche. Elle travaille, sous la direction d’Henri Brunschwig, sur les compagnies concessionnaires ayant exploité l’AEF et sur la troisième mission de Savorgnan de Brazza au Congo (1881-1883). Elle suit avec passion les enseignements du sociologue Georges Balandier, du géographe Gilles Sautter, de l’anthropologue Denise Paulme, du linguiste Pierre Alexandre.

Je n’étais certes pas en France la première historienne de l’Afrique, mais j’étais la première qui, sans aucune attache affective avec ce continent, commençait à travailler après les indépendances. (p. 78-79)

Cette position générationnelle lui fait adopter une démarche d’emblée décoloniale, sans les « scories des idées coloniales inconsciemment véhiculées » par ses prédécesseurs (p. 79). Dans ces années, elle se présente comme résolument marxiste et anticoloniale.

Son ambition est de parcourir le même itinéraire que celui de Savorgnan de Brazza, en partant du Gabon pour aboutir au Congo, en Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) et au Tchad. En 1965, elle arrive pour la première fois en Afrique subsaharienne, au Gabon. Commence alors tout un pan de l’ouvrage centré sur la dénonciation du néocolonialisme du monde universitaire, de la coopération technique et des grandes entreprises.

Des coopérants, des universitaires, des entrepreneurs sont tour à tour décrits dans des suites de petits portraits assassins, révélateurs d’un néocolonialisme ouvertement exhibé. Ainsi Herbert Pepper et sa femme intiment à leur boy de faire le « stupide » pour amuser les convives. Emmanuel Terray, Marc Augé et plus tard Michel Izard sont présentés en train d’effectuer leurs terrains depuis de confortables villas, buvant leurs apéritifs et ordonnant à des informateurs de venir rendre des comptes à leur table.

Cette pratique du portrait satirique place d’emblée Catherine Coquery-Vidrovitch dans une position de moraliste, décrivant les envers de la coopération technique et universitaire. Quelques scènes savoureuses permettent de rappeler le contexte de production des grandes thèses promouvant l’histoire orale.

Documenter les scandales coloniaux

Chemin faisant, au milieu de ce personnel manifestant divers degrés de néocolonialisme, l’historienne rassemble une impressionnante documentation sur les compagnies concessionnaires. Elle découvre notamment le scandale de la Mboko (dans la Centrafrique actuelle) en 1904, étouffé par les plus hautes instances coloniales. Plus de 1 500 morts sont oubliés et l’administrateur de l’époque, Guibert, est contraint au silence. Le rapport de Savorgnan de Brazza, rédigé au même moment en 1905, après sa mission d’inspection, tombait donc au mauvais moment : « Deux scandales de cette ampleur à la fois, c’était trop pour le pouvoir français » (p. 112).

Par un patient travail d’annotation et d’édition de ces sources, l’historienne participe à la redécouverte de ces scandales, documentant au plus près les mécanismes de l’exploitation coloniale et les rouages de la fabrication du silence institutionnel [2].

L’ouvrage témoigne également de toute une temporalité et de la matérialité de l’archive. À Aix-en-Provence, Catherine Coquery-Vidrovitch participe au classement d’une partie des Archines nationales d’Outre-mer (Anom), qui venaient de passer plusieurs années stockées sur des quais à Bordeaux et dont les listings avaient été perdus. Ces fonds constituent aujourd’hui la principale source pour l’histoire impériale française, et l’on peine à les imaginer trempés et non classés. En Afrique également, elle témoigne des différents états de conservation des archives tant nationales que privées. Si certains fonds sont particulièrement soignés, comme ceux de Dakar, elle raconte également des scènes étonnantes de tas de papiers entreposés sous une véranda à Ndjolé. « Je dénichai une vieille et grosse valise, je la remplis à ras bord au hasard car les papiers étaient en total désordre […], j’expédiai le tout en France » (p. 128).

Histoire africaine, histoire des femmes

De retour en France, Catherine Coquery-Vidrovitch décrit l’effervescence de l’année 1968 et son bref passage au Parti communiste. Elle raconte également les innombrables querelles institutionnelles qui aboutissent à la création du laboratoire de recherches portant sur l’Afrique (« Connaissance du Tiers-Monde », actuel CESSMA, à l’Université Paris Diderot). Dans la jeune université Paris 7, autour d’Emmanuel Le Roy Ladurie, une très jeune équipe se crée avec comme objet d’étude l’histoire des femmes [3], l’histoire de l’Afrique et l’histoire « en longue durée ». C’est tout un champ universitaire qui se structure progressivement.

Catherine Coquery-Vidrovitch dirige de nombreuses thèses en France et en Afrique. L’« École de Dakar » se constitue à la suite de l’africanisation des programmes et des personnels, et elle participe à cette mutation par l’encadrement des thèses d’État des enseignants sénégalais (Abdoulaye Bathily, Boubacar Barry, etc.). En parallèle, elle dirige des manuels généralistes sur l’histoire de l’Afrique, L’Afrique et les Africains au XIXe siècle [4] et la Petite histoire de l’Afrique [5].
Les derniers chapitres portent sur ses activités de diffusion auprès du grand public (à l’instar de l’exposition au musée du Quai Branly « L’Afrique des routes » [6]) ou sur son militantisme antiraciste.

Cette large rétrospective documente une certaine époque de la recherche en France, le métier de chercheuse lorsqu’on a quatre enfants, la pratique du terrain et ses aléas. Reprenant le style oral de l’entretien, voire de la confidence, l’ouvrage est volontiers polémique. Il n’est pas exempt de quelques redites et scories éditoriales. Mais il offre surtout un beau plaidoyer en faveur de l’antiracisme, tout en retraçant une carrière d’exception, qui a laissé son empreinte par-delà les disciplines.

Catherine Coquery-Vidrovicth, Le Choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, Paris, La Découverte, 2021. 304 p., 22 €.

par Elara Bertho, le 5 mai

Pour citer cet article :

Elara Bertho, « Africaniste », La Vie des idées , 5 mai 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Coquery-Vidrovicth-Le-Choix-de-l-Afrique.html

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Notes

[1Catherine Coquery-Vidrovitch, Chantal Chanson-jabeur, Odile Goerg, « Mama Africa ». Hommage à Catherine Coquery-Vidrovitch, Paris, L’Harmattan, 2005.

[2Camille Savorgnan de brazza, Dominique Bellec, Catherine Coquery, Mission Pierre Savorgnan de Brazza, et al., Le rapport Brazza. Mission d’enquête du Congo : rapport et documents, 1905-1907, Neuville-en-Champagne, Passager clandestin, 2014.

[3Voir notamment Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Africaines : histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle, Paris, La Découverte, 2012 [1994].

[4Catherine Coquery-Vidrovitch, L’Afrique et les Africains au XIXe siècle : mutations, révolutions, crises, Paris, Armand Colin, 1999.

[5Catherine Coquery-Vidrovitch, Petite histoire de l’Afrique : l’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, Paris, La Découverte, 2016.

[6Catherine Coquery-Vidrovitch, L’Afrique des routes : histoire de la circulation des hommes, des richesses et des idées à travers le continent africain  : exposition, Paris, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 2017.

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