La silhouette féminine est depuis longtemps l’objet de normes sociales. À l’heure des réseaux sociaux, ces normes s’intensifient et provoquent en réaction des mouvements « body-positifs ».
La silhouette féminine est depuis longtemps l’objet de normes sociales. À l’heure des réseaux sociaux, ces normes s’intensifient et provoquent en réaction des mouvements « body-positifs ».
Filtres chubby (« potelé » en anglais) ou skinny (maigre) sur TikTok, éditeurs d’images avec filtres minceur [1], filtres déjà intégrés aux smartphones, notre apparence physique n’en finit pas d’alimenter le monde virtuel. Sans parler des hashtags tels que « #SkinnyTok », récemment interdit [2], ou de la promotion massive de médicaments comme le célèbre Ozempic, antidiabétique détourné en coupe-faim, notamment popularisé dans les vidéos « What I eat in a day » sur les réseaux sociaux. Notre corps n’est plus seulement contrôlé par nos proches, paires ou collègues, il l’est aussi par les internautes et les algorithmes des plateformes numériques où l’on se risque.
Ce constat est celui d’une profonde mutation. L’expérience corporelle, et notamment celle des femmes, se trouve à présent sous l’emprise de dispositifs numériques qui contribuent à promouvoir des représentations idéalisées de la silhouette féminine et des pratiques alimentaires, esthétiques et sportives. Ce contrôle social sur les corps est éminemment genré. Pour des raisons sociales et historiques, ce sont en effet les femmes dont le corps a été le plus souvent contrôlé, modelé et limité pour répondre aux injonctions sociales. Ce dressage a conduit à naturaliser des corps façonnés par la société, tout autant qu’à naturaliser la position inférieure des femmes dans la société. Socialement et historiquement ancré [3], le rapport à la silhouette fonctionne comme un principe de classement qui, en distribuant les places et en légitimant la hiérarchie sociale [4], a conduit à faire de la grossophobie un phénomène structurel dans les sociétés contemporaines [5].
Dans un monde où le numérique « colonise » nos vies [6], la gouvernementalité des corps, que Michel Foucault traduisait par les concepts de bio-pouvoir ou de bio-politique [7], est renforcée par les dispositifs sociotechniques comme ceux des plateformes qui semblent constituer des opérateurs de dressage des corps d’autant plus puissants qu’ils opèrent à grande échelle, alors même que les algorithmes qui les sous-tendent restent souvent mystérieux. Les plateformes participent dès lors d’un (nouveau) bio-pouvoir qui discipline les corps, et ce en organisant et en hiérarchisant la visibilité de certains corps dont la silhouette correspond aux normes dominantes actuelles.
Si ces plateformes ont un rôle de diffusion et de promotion de normes d’apparence physique très restrictives — principalement envers les femmes —, elles participent également à la visibilité d’influenceurseuses, d’activistes et de structures collectives qui dénoncent ces normes et souhaitent les abolir. L’émergence de mouvements, tel que le fat activism ou le body positive, a ainsi pu laisser entrevoir des formes de réappropriation et de contestation des normes corporelles dominantes.
Pourtant, l’émancipation promise par les réseaux sociaux apparaît illusoire. Loin d’encourager la déconstruction des idéaux corporels, l’évolution récente du numérique — et en particulier le développement des filtres, des systèmes de recommandation algorithmique et de l’intelligence artificielle — ravive au contraire le culte de la silhouette féminine filiforme, reconduisant de sempiternelles injonctions, plus diffuses et constantes que jamais.
« Des origines antiques jusque dans la modernité démocratique, les femmes n’ont (…) été que des corps, assignées à la sexualité et à la maternité » écrit la philosophe Camille Froideveaux-Metterie [8]. Historiquement, le corps féminin a été enjoint à respecter des normes sociales contraignantes, témoignant de la place des femmes dans la société [9]. Les institutions comme la famille, la religion, puis progressivement la médecine et l’État, ont encadré la corporalité des femmes en la limitant, l’enserrant et en la transformant pour correspondre à son identité sociale, de mère et d’épouse en particulier.
Dès l’enfance, les enfants sont assignés à une identité corporelle qui encadre ce qu’ils peuvent et doivent faire avec leur corps. Des compliments jusqu’aux vêtements en passant par les activités sportives et les tâches domestiques, tout dans la vie de l’enfant révèle sa position de genre. Les petites filles, puis les jeunes filles, se doivent d’être « belles » et « minces », quand les garçons sont enjoints à devenir « costauds » et « virils ». La norme de minceur sert ainsi d’indicateur de distinction entre les sexes : si les jeunes hommes peuvent déroger (un peu) à cette minceur tant valorisée socialement ; aucune excuse n’est tolérée chez les jeunes filles. Ces dernières incorporent progressivement les normes corporelles, jusqu’à les croire naturelles [10]. Leur hexis corporelle exprime ainsi leur position de genre, mais également de classe ou de race, la minceur n’étant pas une norme universelle. Les pratiques de beauté évoluent d’un groupe social à un autre, mais également d’une époque à l’autre. Certaines constantes demeurent cependant, comme l’opposition entre ce qui relève du « naturel » (défini par exemple par la toilette), associé à une forme de pureté morale et d’hygiénisme médical ; et ce qui relève de l’« artifice » ou du superficiel (comme le maquillage), associé au mensonge, à la luxure et donc à l’immoralité [11].
De l’injonction à la minceur à la grossophobie [12], il n’y a qu’un pas. La première conduit à stigmatiser tout écart, même léger, à la norme et à alimenter la misogynie ordinaire à l’égard des corps féminins adultes, comme la cellulite — élément biologique naturel — qui fut longtemps construite comme immorale, puis médicalisée au début du XXe siècle [13]. La seconde dimension concerne le processus de stigmatisation et de discrimination des personnes désignées socialement comme « trop grosses », la grossophobie elle-même. Cette dernière repose sur un ensemble de stéréotypes — supposé manque de volonté, laideur, déficit d’intelligence, entre autres — qui traversent également les représentations d’autres groupes sociaux dévalorisés, notamment les personnes racisées ou en situation de précarité. Elle constitue ainsi, au XXIe siècle, un phénomène structurel majeur, c’est-à-dire un système de domination dont les racines s’ancrent à la fois dans la haine du féminin, dans le dégoût associé à la « graisse » alimentaire, et dans la stigmatisation de celles et ceux qui seraient perçues comme s’octroyant « plus que leur part » à la table des convives [14].
Dès l’Antiquité grecque et romaine, la grosseur — tout comme la maigreur — est dévalorisée et perçue comme un problème de santé. Avec l’arrivée du Christianisme, l’excès alimentaire devient également un enjeu moral et spirituel, révélateur d’un manque de maîtrise de soi [15]. Le péché de gourmandise s’inscrit dans ce cadrage. Les normes corporelles évoluent ensuite au fil des siècles. Au Moyen Âge, certaines rondeurs sont valorisées, associées à la fécondité chez les femmes et à la prospérité chez les hommes. Dans un contexte de famines récurrentes, un corps bien en chair témoigne de la capacité à se nourrir suffisamment, et ce faisant d’une position sociale aisée [16]. Progressivement, à la Renaissance, un idéal de mobilité émerge et la grosseur suscite une plus grande méfiance. Au XVIIIe siècle, l’apparition de mesures et de classifications du corps va conduire à la définition de « l’obésité ». La grosseur perd sa valeur positive. Si l’embonpoint reste encore toléré au XIXe siècle, la pathologisation des rondeurs s’impose peu à peu et l’obésité fait l’objet d’un processus de médicalisation croissant, tout au long des XIXe et XXe siècles.
Un nouvel idéal de beauté émerge parallèlement à cette médicalisation de la grosseur, entre 1880 et 1920 [17] : celui de la minceur moderne, qui s’éloigne peu à peu de la « juste mesure » corporelle héritée de l’Antiquité. De nouvelles préoccupations de santé publique apparaissent également avec le développement de l’État providence à la fin du XIXe siècle et transforment profondément la perception des corps [18]. Les prescriptions comportementales se multiplient, les pratiques alimentaires sont rationalisées et les corps enjoints à la discipline [19]. C’est dans ce contexte que se développent les principes de l’anthropométrie [20] au XIXe siècle, fondés sur l’apparition d’outils statistiques et de normes quantitatives qui fixent les idéaux corporels et pathologisent les écarts [21].
À la même époque, un paradigme culturel se déploie autour de la maigreur dans l’Angleterre victorienne : les jeunes filles des milieux aisés valorisent l’extrême minceur pour apparaître délicates, disciplinées et féminines. Le rejet de l’alimentation se conjugue à celui de la sexualité, dans une quête d’apparence éthérée et de pureté. En quelques décennies, la minceur acquiert en Europe le statut de norme sanitaire et morale, tandis que la forte corpulence glisse vers la catégorie de « problème », posant durablement les fondements de la grossophobie contemporaine comme phénomène structurel. Ainsi, à mesure que s’impose le capitalisme industriel ainsi qu’une éthique protestante privilégiant l’accumulation et la discipline plutôt que la quête du plaisir [22], les discours sociaux, religieux et médicaux… contribuent à naturaliser des représentations stigmatisantes et culpabilisantes des corps gros. L’alimentation se voit dès lors investie d’une forte charge morale : manger ne relève plus d’un acte ordinaire, mais d’un plaisir suspect, et toute forme d’excès — qu’il s’agisse de la quantité ingérée ou du rapport hédoniste à la nourriture —, est progressivement pensée comme « une déviance devant être contrôlée et corrigée [23] ».
Ces discours ne produisent pas seulement une norme corporelle, mais instituent durablement des régimes de victimisation et de disqualification sociale, traversés par des rapports de classe et de race, où les corps gros sont associés à l’indiscipline, à la paresse ou à l’irrationalité, et assignés à des positions sociales subalternes. Cette disqualification sociale fondée sur la corpulence repose sur une « fiction culturelle de contrôle corporel absolu » [24], qui affirme que chacun pourrait définir sa corpulence comme il ou elle l’entend, indépendamment de son contexte de vie, de son éducation, de son niveau financier, tout comme de ses caractéristiques biologiques et psychologiques. Paradoxalement, alors même qu’elle sera critiquée par de nombreuses autrices féministes au XXe siècle, la norme de minceur a été soutenue par le mouvement féministe américain au XIXe siècle [25], car elle permettait de se délester des jupons et des corsets entravant la silhouette féminine dans sa capacité à travailler, se mouvoir et occuper l’espace public. D’appareil vestimentaire externe — révélant les normes sociales pesant sur le corps féminin — le corset s’est ainsi progressivement incorporé au corps lui-même, contraignant les femmes à se muscler, contrôler leur poids et ipso facto à modifier les parties de leur corps que la société jugeait « laides ».
La revendication émancipatrice que promouvait la minceur fin XIXe siècle fut ainsi rapidement récupérée par les industries de la mode, puis par les marques de fitness et de bien-être [26], avant de se prolonger dans l’imaginaire des corps filiformes incarnés par les mannequins de l’« héroïne chic » ; modèle qui trouva une figure emblématique en Kate Moss, associée à l’injonction devenue slogan — « Nothing tastes as good as skinny feels » — aujourd’hui largement reprise dans les médias.
Si la norme de minceur devient dominante au XXe siècle des deux côtés de l’Atlantique et conduit au développement d’une industrie du « régime amaigrissant » dont l’ampleur financière révèle l’injonction quotidienne à contrôler son poids, elle est néanmoins combattue par de nombreuses autrices et militantes. Un mouvement émerge à la fin des années 1960 aux États-Unis : en s’appuyant sur les réseaux lesbiens et féministes et en s’inspirant des luttes pour les droits civils et ceux des homosexuels, il défend la lutte contre la grossophobie et le droit des personnes grosses à exister comme elles l’entendent. Ce mouvement de Fat acceptance se déploie ensuite en Europe et élargit ses répertoires d’actions à de multiples revendications : proches des milieux queer pour certain.es militant.es, du monde médical pour diverses associations, ou des discours de développement personnel pour d’autres. Ces militantes s’appuient dès le début des années 2000 sur l’arrivée de l’internet pour créer des newsletters, des forums de discussions et des sites web militants animés, avant d’investir les réseaux sociaux.
Ce mouvement anti-grossophobie voit certains de ses messages circuler au-delà des sphères militantes, notamment avec à l’émergence du mouvement body positive, impulsé par la fondation créée en 1996 par Élisabeth Scott et Connie Sobczak à la suite du décès de la sœur de cette dernière, sœur qui a été emportée par des troubles du comportement alimentaire. Le mouvement mettra toutefois un certain temps à se diffuser sur les réseaux sociaux. Avant son essor, c’est le pro-ana (raccourci pour pro-anorexia) qui domine sur l’internet et les blogs des années 2000, dans le sillage du Thinspiration, mode de vie valorisant la maigreur extrême [27]. Malgré la fermeture de plusieurs sites imposée par les autorités, le phénomène perdure et les discours promouvant la maigreur absolue continuent de circuler. Au mitan des années 2000, les réseaux sociaux voient même émerger de nouvelles tendances qui renforcent ces représentations, à travers des défis comme le thigh gap ou le « # A4challenge », invitant à prouver que sa taille n’excède pas la largeur d’une feuille A4.
Les années 2010-2013 marquent toutefois l’émergence du body positive, notamment via la campagne « #effyourbeautystandards » [28] lancée sur Instagram par la mannequin grande taille et féministe Tess Holliday. Celle-ci entendait contester les discours médiatiques qui excluaient de la définition de la « beauté » toute femme portant une taille supérieure à la taille 40 [29]. Largement relayée, cette intiative ouvrit la voie à d’autres campagnes similaires, contribuant à structurer le mouvement body positive contemporain, qui vise à rendre audibles les voix de groupes marginalisés, en remettant en cause les normes dominantes de la beauté et en promouvant plus de diversité et d’inclusivité [30].
Le body positive s’est ainsi appuyé sur les plateformes en mobilisant des hashtags comme #EveryBodyIsBeautiful, #BodyPositive ou encore #EffYourBeautyStandards.., pour favoriser l’action collective, la constitution de communautés en ligne mais aussi sensibiliser aux enjeux liés à l’acceptation de soi. Ce faisant, les plateformes ont offert des territoires alternatifs permettant aux personnes désignées comme « grosses » d’être représentées, mises en scène et œuvrer à leur reconnaissance comme sujet plutôt que comme objet [31].
Depuis lors, le body positive a été critiqué et accusé d’enjoindre à l’amour de son corps [32], de générer de nouvelles formes d’oppression et d’exclure les femmes racisées ou les corps obèses en créant un nouvel idéal « acceptable » ainsi que de nouvelles normes [33]. Il a par ailleurs été accusé de se dépolitiser et de se transformer en style de vie consommable, se faisant complice de logiques marchandes néolibérales adeptes du pinkwashing, façon de se positionner comme un allié de la diversité, mais en façade seulement. Même des militantes historiques du mouvement, pourtant porteuses d’un discours particulièrement engagé, à l’instar de Tess Holliday, ont été accusées de céder à des logiques commerciales et, de facto, de se rallier aux normes corporelles dominantes. Des vidéos moquant l’évolution de ses prises de position ont ainsi circulé, l’accusant de « tourner sa veste » [34], voire la désignant comme une traîtresse aux yeux d’une partie de sa communauté ; autant de tensions qui s’inscrivent en réalité dans un contexte plus large.
Aujourd’hui, le mouvement semble effectivement s’essouffler. La diminution du nombre de mannequins dites « grande taille » lors des défilés de mode [35] en témoigne, tout comme l’écosystème numérique qui, par ses algorithmes de recommandation, contribue à reconfigurer les régimes de visibilité et, ce faisant, à redéfinir les contours du visible et de l’invisible. Après la construction des femmes et des personnes grosses comme sujet politique, semble ainsi s’opérer un retour de bâton : le corps féminin tend à être traité comme un objet, évolution favorisée par la montée de discours anti-woke et masculinistes, mais aussi par l’intensification des pratiques de trolling et de harcèlement en ligne.
Ce tournant, que l’on peut situer autour de 2022-2023, coïncide avec la montée en puissance de certaines plateformes, au premier rang desquelles TikTok, ainsi qu’avec celle des évolutions techniques et algorithmiques qui reconfigurent les dispositifs de visibilité. Le changement opéré par Instagram en 2016, avec l’abandon d’un classement antéchronologique au profit d’un ordre fondé sur des affinités supposées, marque là un tournant décisif : la visibilité des contenus se trouve conditionnée à des métriques d’engagement (likes, commentaires, temps passé…). Un autre basculement tient à l’essor de TikTok qui renforce encore plus cette logique de captation de l’attention. Car à l’ère des plateformes, ce ne sont plus des éditeurs humains qui choisissent les contenus, mais des dispositifs algorithmiques qui les classent et en rendent visibles certains pour optimiser l’engagement [36]. En personnalisant les fils d’actualité et en développant des fonctionnalités favorisant l’addiction et la polarisation des usages, les plateformes tendent à valoriser des contenus qui, sensationnalistes, provocateurs et viraux, suscitent un temps de visionnage accru [37]. Selon cette logique, les contenus « harmonieux », tels que ceux historiquement portés par le body positive, apparaissent moins viraux que les contenus polarisants comme les défis minceur ou les formats « what I eat in a day ».
Conçu par l’éditeur vidéo Capcut de Tiktok, le succès du filtre « chubby », qui proposait de sembler plus grosse, témoigne bien de cette tendance. Sous couvert d’un usage ludique, le filtre a en réalité rapidement servi de dispositif d’avertissement pour prévenir du « risque de grosseur ». Apparue comme une tendance au début de l’année 2025 sur TikTok, cette pratique a largement circulé avant que le filtre ne soit finalement retiré en mars 2025, à la suite de vives dénonciations de son caractère grossophobe.
Selon cette même logique de dressage des corps féminins, la valorisation de la minceur a été poussée à l’extrême sur TikTok, notamment via le filtre « skinny », visant à affiner visuellement la silhouette, ou encore le mot clé « #SkinnyTok », apparu début 2025 (avant d’être formellement interdit en juin 2025), utilisé par des femmes valorisant les restrictions alimentaires, à l’instar de l’influenceuse Mina Zalie (1,4 million de followers en décembre 2025) qui connut un retentissement international avec son slogan « Eat small to be small » [38]. Une nébuleuse de contenus promouvant des silhouettes filiformes, favorisée par les logiques algorithmiques de visibilité, connut une diffusion accrue sur TikTok.
Intervenu à la suite des pressions exercées par la France et la Commission européenne, le retrait du hashtag « #SkinnyTok » n’a évidemment ni supprimé la grossophobie ni le culte de l’apparence. Ainsi en France par exemple, le mot-clef « pertedepoids » rassemblerait 910 000 vidéos, soit deux fois plus que « SkinnyTok » [39], comme si le changement de hashtag avait non seulement permis d’échapper à l’interdiction, mais aussi plus encore encouragé la promotion d’un mouvement érigeant la sveltesse en valeur de perfection, de maîtrise et de contrôle de soi [40], dans la continuité des valeurs que la minceur sous-tend depuis le XIXe siècle.
On l’aura compris, la grossophobie n’est pas née avec les réseaux sociaux, mais ceux-ci en constituent des courroies de transmission particulièrement puissantes, et d’autant plus diffuses qu’insidieuses, amplifiant certains discours à travers des comptes dédiés aux modes de vie, à la cuisine, à la mode ou encore au bien-être. Au-delà de l’effet qu’elles exercent sur la perception des corps [41], ces plateformes, de par leur pouvoir algorithmique, contribuent par ailleurs à engendrer des troubles alimentaires [42]. Un tel pouvoir n’est pas sans rappeler le modèle du panoptique décrit par Foucault [43], dans lequel la surveillance s’intériorise à travers des pratiques d’auto-observation et d’auto-contrôle médiatisées par la technologie.
Avec leur pouvoir de propagation [44], ces plateformes sans frontières diffusent des contenus qui, quelle qu’en soit la teneur, circulent à grande vitesse et contribuent à alimenter une ère dite de « post-vérité » dans laquelle les faits, preuves et informations objectivés tendent à perdre de leur autorité au profit des émotions, croyances et récits. C’est dans ce contexte que nombre d’influenceureuses ou de créateurices de contenus, parfois dépourvues de toute formation spécifique, promeuvent des médicaments tels que l’Ozempic ou autres analogues du GLP-1 présentés comme des solutions rapides et efficaces pour perdre du poids. Or de tels discours ont pour effet d’affaiblir les principes du body positive. Pourquoi s’accepter lorsque des solutions techno-médicales pour métamorphoser sa silhouette paraissent accessibles et efficaces ? Ils ont aussi pour effet de participer à la médicalisation des corps gros et à leur pathologisation, occultant les conditions sociales, économiques et politiques au principe des troubles et maladies qui lui sont associés.
Bien que les plateformes socionumériques constituent des territoires alternatifs d’existence et de visibilité pour des personnes assignées grosses, c’est-à-dire des espaces de reconnaissance sociale et symbolique, de reconstruction identitaire ou de soutien communautaire, elles n’en concourent pas moins à maintenir, et parfois à exacerber, le culte du corps féminin filiforme. Le corps des femmes est ainsi désormais sous l’emprise des plateformes capitalistes et, plus largement, de la culture du « tout numérique », incarnée par les « wearables », applications fitness ou objets connectés de discipline corporelle...
Dans cette économie de l’attention, les valeurs associées aux débuts de l’internet — promesse d’horizontalité, d’ouverture et de pluralisme… [45] – se trouvent de plus en plus mises à mal et dévoyées [46]. Si l’ère des réseaux sociaux a pu laisser espérer l’avènement d’un espace plus diversifié, plus horizontal et plus inclusif, la colonisation du web par les Gafams est venue heurter de plein fouet ce projet émancipateur [47].
Si la lutte militante contre la grossophobie et plus généralement les normes corporelles étriquées peut se déployer sur ces plateformes, cette lutte ne devrait pas non plus provenir uniquement de ces dispositifs qui n’ont aucun intérêt au consensus et fondent leur rentabilité sur le désaccord, voire le conflit. Elle doit surtout émaner de la société civile (associations), des médias et des institutions (école, médias, médecine, droit) qui doivent s’interroger sur les algorithmes, mettre en place une éducation critique au numérique et réguler politiquement ces plateformes. Du côté de la société civile et du monde militant, de nombreux défis restent à relever également. La lutte pour la reconnaissance de la singularité corporelle pourrait notamment être pensée comme un projet ontologique de « coïncidence à soi », enjeu politique majeur [48].
par & , le 3 février
Hélène Bourdeloie & Solenne Carof, « Algorithmes et silhouette féminine », La Vie des idées , 3 février 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Algorithmes-et-silhouette-feminine
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[1] Voir par exemple : https://openart.ai/features/skinny-filter
[2] Kim Willsher, “French Minister Reports #SkinnyTok to Regulator over Anorexia Concerns”, The Guardian, 22 avril 2025, consulté le 17 décembre 2025.
[3] Georges Vigarello, Histoire de la beauté, Paris, Seuil, 2004.
[4] Susan Bordo, Unbearable Weight. Feminism, Western Culture, and the Body, Berkeley, University of California Press, 1993.
[5] Solenne Carof, Grossophobie. Sociologie d’une discrimination invisible, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2021.
[6] Nikos Smyrnaios, « L’effet GAFAM : Stratégies et Logiques de l’oligopole de l’internet », Communication & Langages 2016(188), p. 61–83.
[7] Michel Foucault, Histoire de la Sexualité. 1. La Volonté de Savoir, Paris, Gallimard, 1976.
[8] Un Corps à Soi, Paris, Seuil, 2021, p. 9.
[9] Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes, 1992.
[10] Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
[11] Bruno Remaury, Le Beau Sexe faible, Paris, Grasset, 2000.
[12] Hélène Bourdeloie et Laurence Larochelle, « Fatphobia : constructions, mediations and embodied experience », Journal of Gender studies, sous presse.
[13] Rossella Ghigi, « Le corps féminin entre science et culpabilisation Autour d’une histoire de la cellulite », Travail, genre et sociétés, 12(2), 55-75, 2004.
[14] Claude Fischler, L’homnivore, Paris, Odile Jacob, 1990.
[15] Susan E. Hill, Eating to Excess. The Meaning of Gluttony and the Fat Body in the Ancient World, Bloomsbury Publishing, 2011.
[16] Georges Vigarello, Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité du Moyen Âge au XXᵉ siècle, Paris, Seuil, 2010.
[17] Laura Fraser, Laura, The Inner Corset. A Brief History of Fat in the United States, Ed. Esther, 2009
[18] Fraser, Laura, op. cit.
[19] Laurence Dimitra Larochelle et Hélène Bourdeloie, « Grossophobie », Dictionnaire du Genre en traduction, IRN World Gender, https://worldgender.cnrs.fr/notices/la-grossophobie/
[20] Solenne Carof, « La grossophobie, révélatrice des normes sociales », Grossophobie, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2021, p. p. 67-92 et Solenne Carof, Grossophobie. Sociologie d’une discrimination invisible, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2021.
[21] Laura Fraser, op. cit.
[22] Eric J. Oliver, Fat politics : The real story behind America’s obesity epidemic. Oxford, Oxford University Press, 2006.
[23] Annemarie Jutel, « Visions of Vice : History and Contemporary Fat Phobia », Junctures, 1(Dec), 2003, pp. 35-44.
[24] Joyce Huff, « Access to the Sky : Airplane Seats and Fat Bodies as Contested Spaces », dans Esther Rothblum et Sondra Solovay (dir.), The Fat Studies Reader, New York, New York University Press, 2009, p. 249-250.
[25] Katharina Vester, « Regime Change : Gender, Class, and the Invention of Dieting in Post-Bellum America », Journal of Social History, vol. 44, n° 1, 2010, p. 39-70.
[26] Devillers, S. (dir.). (2025). Le dessous des images - Les ‘TikTok minceur’ font grossir les préjugés (ARTE).
[27] Antonio A. Casilli et Paola Tubaro, Le phénomène pro ana : troubles alimentaires et réseaux sociaux, Paris, Presses des Mines, 2016.
[28] « Eff your beauty standards » est une expression popularisée par Tess Holliday qui, issue de l’anglais familier et des milieux militants féministes et body positive, signifie littéralement « va te faire voir avec tes standards de beauté », « eff » étant une forme atténuée de fuck - et vise à rejeter les normes esthétiques dominantes et à revendiquer la légitimité de tous les corps et de toutes les apparences.
[29] Jessica Cwynar-Horta, « The Commodification of the Body Positive Movement on Instagram », Stream : Interdisciplinary Journal of Communication, vol. 8, n° 2, 2016, p. 36-56.
[30] Zoe Brown et Marika Tiggemann, « Attractive Celebrity and Peer Images on Instagram : Effect on Women’s Mood and Body Image », Body Image, vol. 19, 2016, p. 37-43.
[31] Laurence D. Larochelle et Hélène Bourdeloie, « Subvertir et se conformer : les paradoxes des Instagrameuses « body-positivistes », MEI, sous presse.
[32] Stéphanie Pahud, Chairissons-nous : nos corps nous parlent, Lausanne/Paris, Favre, 2019.
[33] Apryl Williams, « Fat People of Color : Emergent Intersectional Discourse Online », Social Sciences, 6(1), 15, 2017.
[34] Voir : TheCynicalDude, dir. 2024. Tess Holliday Is ON A DIET ?! Bye Bye Body Positivity ?, https://www.youtube.com/watch?v=O3yXz-QFpJU, consulté le 16 décembre 2025 ; ou Naj B Fit, dir. 2024. Tess Holliday : La SUPERSTAR Du Body Positive Retourne Sa Veste, https://www.youtube.com/watch?v=Zg2yVPtFgKk, consulté le 16 décembre 2025.
[35] Hayward, Felicity. 2022. ‘This Is Exactly How Many plus Size Models Walked during Fashion Month’. Glamour UK, 13 octobre, consulté le 16 décembre 2025.
[36] Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Paris, Seuil, 2015 ; Antonio Casilli, A., En attendant les robots : enquête sur le travail du clic. Paris, Seuil, 2019.
[37] Hélène Bourdeloie, « Le genre sous algorithmes : pourquoi tant de sexisme sur TikTok et sur les plateformes ? », The conversation, 9 octobre 2025. Safiya Umoja Noble, Algorithms of Oppression : How Search Engines Reinforce Racism, New York, NYU Press, 2018.
[38] Voir notamment : https://www.instagram.com/reels/DHsACFnRvXe/ / https://www.tiktok.com/discover/minazalie-eat-small-be-small, dernière consultation le 15 décembre 2025.
[39] Devillers, S. (dir.). (2025). Le dessous des images - Les ‘TikTok minceur’ font grossir les préjugés (ARTE). https://www.arte.tv/fr/videos/121271-070-A/le-dessous-des-images/
[40] Ibid.
[41] Ana Maria Jiménez-García, Natalia Arias, Elena Picazo Hontanaya, Ana Sanz et Olivia García-Velasco, « Impact of body-positive social media content on body image perception », Journal of Eating Disorders, 13, 153.
[42] Scott Griffiths, Emily A. Harris, Grace Whitehead, Felicity Angelopoulos, Ben Stone, Wesley Grey et Simon Dennis, « Does TikTok Contribute to Eating Disorders ? A Comparison of the TikTok Algorithms Belonging to Individuals with Eating Disorders versus Healthy Controls », Body Image, vol. 51, 2024, art. 101807.
[43] Michel Foucault, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975.
[44] Dominique Boullier, Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales, Paris, Armand Colin, 2023.
[45] Clément Perarnaud, Julien Rossi, Francesca Musiani et Lucien Castex, L’avenir d’Internet : unité ou fragmentation ?, Lormont, le Bord de l’eau, 2024.
[46] Hélène Bourdeloie et Éric George, « Repenser morale et communication à l’ère numérique », Communiquer [En ligne], 39 | 2024.
[47] Clément Perarnaud, et al., op. cit.
[48] Froideveaux-Metterie, C. (2012). La beauté féminine, un projet de coïncidence à soi, Le Philosophoire - n° 38.