Historien, citoyen, résistant : la figure de Marc Bloch invite à penser le rôle public des sciences sociales. À l’occasion de sa panthéonisation, Patrick Boucheron éclaire une vie consacrée à la recherche historique au service de la société, où la rigueur érudite se confond avec l’exigence de liberté.
Patrick Boucheron est historien et professeur au Collège de France, où il occupe depuis 2015 la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècles) ». Spécialiste de l’Italie médiévale et de l’écriture de l’histoire, il est notamment l’auteur de Léonard et Machiavel (Verdier, 2008), Conjurer la peur (Seuil, 2013) et La Trace et l’Aura (Seuil, 2019). Il a dirigé l’Histoire mondiale de la France (Seuil), dont une édition enrichie est parue en 2025, et a récemment publié Peste noire (Seuil, 2026). Il produit également la série Quand l’histoire fait dates, disponible sur Arte.tv, ainsi que l’émission Allons-y voir !, diffusée chaque dimanche sur France Culture et en podcast.
Prise de vue & montage : A. Suhamy.
Au-delà de L’Étrange défaite
Si Marc Bloch n’est pas la personnalité la plus célèbre à entrer au Panthéon, Patrick Boucheron rappelle les raisons de l’hommage voulu par le président de la République. « On parle, et c’est normal, beaucoup de son courage – le courage physique du combattant, et aussi le courage moral du témoin. » Marc Bloch doit en effet cet honneur, principalement, à L’Étrange défaite, témoignage sur la débâcle de 1940, publiée de façon posthume après le conflit et reparue en 1990. Or, « L’Étrangedéfaite est devenue tardivement une sorte de livre-miroir pour les élites françaises qui n’aiment rien tant que de se lamenter sur leurs propres insuffisances. »
Pourtant, « il y a autre chose à offrir dans la figure de Marc Bloch que cette vision un peu désespérante », croit le professeur au Collège de France. « Il n’y a qu’en France qu’on lit aussi assidûment, aussi intensément L’Étrange défaite. Partout ailleurs, si l’on dit Marc Bloch, ce n’est pas le témoin, mais l’historien, c’est l’auteur de l’Apologie pour l’historien, des Rois thaumaturges, de La Société féodale. » La panthéonisation est, en cela, une occasion de mettre en lumière l’ensemble de l’œuvre et toutes les facettes du travail de Marc Bloch, et de le partager avec le grand public.
« La force de soulèvement du savoir »
Connu et célébré comme homme prudent, Marc Bloch prône une « science impassible » qui contraste avec le tempérament de son ami Lucien Febvre. Derrière la figure de l’érudit, du bon père de famille et du patriote, il se trouve cependant aussi un intellectuel dont Patrick Boucheron signale la « puissance tranquille ». Si l’individu conserve une part insaisissable – derrière l’esquisse de sourire qu’évoque Peter Schöttler dans sa biographie –, l’engagement de Marc Bloch sous l’uniforme, renouvelé en 1940 alors que son âge et sa situation familiale l’en dispensaient, et dans la Résistance en 1943, est constant.
« S’il y a bien quelque chose qui est absolument fondamental dans toute l’œuvre et la vie de Marc Bloch », insiste l’auteur de Peste noire, « c’est qu’il croit aux jeunes. Il croit dans la transmission, il croit dans la force de soulèvement du savoir. » Héritier en cela du projet moderne des Lumières, Bloch en rejoint plusieurs figures au Panthéon.
« Servir sans s’asservir »
Pour Patrick Boucheron, il faut lire Marc Bloch « en mouvement », et tenir compte de ses pages sur la prévision, récemment restituées dans l’édition critique de l’Apologie pour l’histoire par Massimo Mastrogregori (Armand Colin, 2026). Si Bloch « se considère toujours comme le fils obéissant de la méthode historique », il souhaite en même temps « fonder l’histoire comme science, pas simplement comme discipline savante, mais dans les sciences sociales ». Plus encore, Bloch croit à une histoire au service de la société : lui dont le patriotisme est ancré dans le sentiment républicain pense que « l’histoire doit servir à l’émancipation ».
L’œuvre de Marc Bloch révèle le souci de consacrer sa recherche à un petit nombre de sujets, et d’abord l’un d’entre eux, depuis sa thèse, Rois et serfs, en 1920 : « pour Marc Bloch, ce qui compte, c’est la question de la liberté et de l’émancipation », et Lucien Febvre met en avant, dès l’hommage rendu le 26 juin 1945 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, combien Marc Bloch aura travaillé à ne pas se laisser asservir. Pour lui, résume Patrick Boucheron, « l’histoire aurait comme devise quelque chose comme “il faut servir sans s’asservir”. Aussi ne correspond-il pas à ce qu’on pourrait appeler un intellectuel engagé ou même un historien public. Son engagement est dans son travail d’historien. »
Lire Bloch avec Carlo Ginzburg
Mort un 16 juin, date de l’assassinat de Bloch, Carlo Ginzburg (1939-2026) compte parmi celles et ceux qui ont revendiqué avec le plus de constance l’héritage de Marc Bloch. Patrick Boucheron a bien connu l’auteur de Le Fromage et les vers et Le Sabbat des sorcières. « Il n’a cessé de dire, et en particulier ces derniers mois, combien pour lui tout avait commencé avec Marc Bloch. » Lire Marc Bloch avec Carlo Ginzburg, c’est aussi renouer avec « l’histoire-problème » comme la concevait Bloch, et redécouvrir les spécificités d’une œuvre qui, tout en préfigurant l’anthropologie historique, reste ancrée dans le positivisme et le rationalisme de son temps.
C’est à 25 ans, en 1965, que Carlo Ginzburg publie son premier texte sur Marc Bloch, « avec Marc Bloch, depuis Marc Bloch ». Et dans la vie et l’œuvre de l’historien italien, l’auteur de Léonard et Machiavel entend aussi un appel aux jeunes historiennes et historiens : « lisez Marc Bloch, et ça va vous transformer, ça va vous lancer vers des chemins que vous ne soupçonnez pas ! »
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Pour citer cet article :
Julien Le Mauff, « Les chemins de Marc Bloch. Entretien avec Patrick Boucheron »,
La Vie des idées
, 23 juin 2026.
ISSN : 2105-3030.
URL : https://laviedesidees.fr/Les-chemins-de-Marc-Bloch
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