« L’Adoration du Veau d’or », Hoet, Gerard le Vieux (XVIIe siècle)

Recension Économie

Le veau d’or est toujours debout  !

À propos de : Anne de Guigné, Tout l’or du monde. De l’Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l’économie, Fayard


par , le 21 mai


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Parcourant un vaste corpus littéraire, Anne de Guigné restitue l’économie telle que la saisissaient les grands écrivains de chaque époque, en révèle les contradictions et les impensés, et pressent que le raisonnement littéraire peut constituer un instrument complémentaire de l’enquête économique.

La littérature, l’économie à fleur de peau

Rédigé par Anne de Guigné, essayiste et grand reporter au Figaro, l’ouvrage s’inscrit dans un courant intellectuel en plein essor consacré au croisement entre littérature et économie. Il part d’un constat familier : ni le savoir accumulé, ni la science, ni même les grands appels moraux n’ont suffi à apaiser les inquiétudes suscitées par l’économie moderne, qu’il s’agisse des inégalités, de la précarité de l’emploi, de la transition écologique, des fragmentations géopolitiques. Ce courant mobilise les récits littéraires pour analyser la manière dont les marchés, la monnaie, le commerce et les prix façonnent les choix humains, en portant une attention particulière aux limites morales de l’hypothèse de rationalité, socle de la modélisation des comportements des agents en économie mainstream. Bien avant que l’économie ne s’institue en science formalisée, les écrivains exploraient déjà ces questions en les inscrivant dans des formes narratives.

Anne de Guigné retrace les grands thèmes économiques à travers le regard des écrivains majeurs —dans ce qu’elle appelle « l’histoire de l’expansion de la sphère économique » (p. 12). Ce choix n’a rien d’anodin. Pour apprécier pleinement l’ouvrage, il importe d’en préciser le genre. Il s’agit d’un essai panoramique proposant une synthèse des motifs économiques présents dans les grandes œuvres littéraires, sans ambition de constituer une histoire de la pensée économique, de formuler une théorie originale, de conduire une recherche inédite, ni même de produire une critique littéraire au sens strict.

La valeur de la contribution réside dans la sélection, la synthèse et le constat. En matière de sélection, l’auteure embrasse quelque trente-huit grandes œuvres de la littérature mondiale, de l’Antiquité à nos jours, retenues selon des critères explicitement revendiqués — historiques, économiques et émotionnels, et de toute évidence européens. « J’ai opté pour des textes représentant leur époque, portant un regard original sur la production et les échanges, et qui m’avaient tout simplement enthousiasmée » (p. 15). En matière de synthèse, elle s’appuie sur la distinction tripartite de Fernand Braudel des « plusieurs étages superposés » (p.14). Elle répartit ainsi les écrivains et leurs ouvrages selon cette logique d’étages. Ceux qui décrivent le monde de la vie autosuffisante, « pour soi ». Ceux qui explorent l’univers de l’échange, du commerce et de la monnaie, « pour les autres ». Enfin ceux qui analysent le capitalisme, où la richesse n’est plus seulement échangée, mais systématiquement accumulée et mobilisée en vue du profit, « pour le profit ». Son constat est sans appel  : « le capitalisme dans sa version libérale est mis au banc des accusés » (p. 260). L’argent porte une ambivalence fondamentale — vecteur de libération et instrument de soumission — et cette tension traverse l’ensemble de l’ouvrage.

Ces dilemmes structurent la réflexion littéraire autour de deux visions parallèles. D’un côté, une approche dominante, issue des courants néoclassique et néolibéral, qui érige la croissance en objectif central de l’action économique. De l’autre, une approche humaniste et normative, qui considère l’économie comme un moyen au service du bien-être et du bonheur humains. Les écrivains et les œuvres mobilisés dans l’ouvrage n’arbitrent pas ce dilemme de manière univoque. Mais leur sélection, tout comme la position de l’auteure elle-même, incline davantage vers une vision sceptique de l’économie de la croissance que vers l’optimisme d’une économie du bonheur. Comme le résume Montesquieu, le « doux commerce » n’a pas tenu ses promesses. "Les vies matérielles se sont homogénéisées au prix d’une division inédite des esprits et d’une crise profonde de la culture" (p. 260-261).

De la subsistance au profit

Anne de Guigné ouvre l’examen par la littérature de la subsistance « pour soi ». Des œuvres de l’Antiquité au Moyen Âge se dessinent un monde étroitement enchâssé dans l’existence humaine, entièrement orienté vers la survie. Le travail s’y impose avec le jour qui se lève, comme une condition première de la vie, et l’économie n’est pas un choix rationnel, mais une nécessité vitale imposée. La Genèse fait du travail une condition divine. Joseph « le modeste fils de berger s’attaque brillamment à la première des questions économiques, l’administration des ressources rares » (p. 22-23). Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, propose une grammaire pratique pour tenir face à la faim et aux aléas de la nature.

Chez Homère, la richesse circule par le don, l’honneur et la dette symbolique, et non comme valeur abstraite. « Durant ces siècles “obscurs”, l’usage de la monnaie avait en effet étonnamment disparu » (p. 30). Thucydide montre que les finances publiques sont un instrument de puissance, jamais une fin en soi. Au Moyen Âge, des œuvres comme Tristan et Iseut, Le Conte du Graal et Le Roman de Renart présentent une économie constamment soumise au jugement moral, où l’argent est suspect et la richesse appelle justification. Ce que montre Anne de Guigné, c’est une économie présente partout, mais tenue en laisse, qui existe sans encore s’autoriser à se penser comme fin, ni même comme langage propre.

Le basculement vers une économie « pour les autres » advient lorsque la production se réoriente vers le marché et que la valeur d’échange s’impose comme principe de réalité. La Renaissance marque une rupture décisive avec l’afflux massif d’or et d’argent en provenance des Amériques, qui bouleverse les équilibres européens et provoque la première grande crise inflationniste de l’histoire. La littérature enregistre que « les échanges s’intensifient » (p. 76) et que s’impose un monde où l’argent devient l’idole commune, à laquelle tout cède et tout se vend. Chez Shakespeare, dans Le Marchand de Venise, le marchand n’est plus un personnage équivoque, mais un acteur majeur de la mobilité sociale et de la puissance. L’argent acquiert une ambivalence nouvelle. Il ouvre des possibilités de liberté tout en introduisant une rationalité du calcul qui entre en tension avec la morale et les liens traditionnels, comme le montre Cervantès dans Don Quichotte.

Au XIXᵉ siècle, cette transformation s’intensifie avec la révolution industrielle. Balzac, dans La Comédie humaine, montre une société où rentes, héritages, crédit et réputation deviennent les véritables mesures de l’ambition. Dickens, dans Oliver Twist et Les Temps difficiles, fait de la misère et de l’enfance sacrifiée la vérité cachée du dynamisme industriel, tandis que Zola, dans Germinal et L’Argent, dissèque les mécanismes de l’accumulation et révèle ce que coûte la richesse devenue système. Enfin, l’économie devient une science à part entière inscrite au cœur des débats intellectuels. « Tous se passionnent pour la littérature économique » (p. 118). Smith, Malthus, Ricardo et Marx interrogent les effets du capitalisme sur l’âme humaine. La littérature ne se contente pas de décrire la croissance. Elle démolit l’idée que l’expansion économique se confondrait avec le bien commun.

Au XXᵉ siècle, avec l’accumulation « pour le profit », l’économie devient une puissance anonyme et totalisante. Dans Le Château, Kafka met en scène la victoire de procédures sans source visible, où l’individu se heurte à un pouvoir aussi omniprésent qu’inaccessible. Houellebecq, dans Plateforme, décrit l’extension de la logique marchande jusqu’aux relations intimes. Perec, dans Les Choses, révèle l’aliénation produite par la consommation. L’argent se détache du réel et de toute référence morale. Comme le résume Anne de Guigné, « les craintes des romanciers reflètent celles de leurs contemporains. La colère monte, diffuse  ; la politique, dépassée, ne sait plus la réguler » (p. 232).

Les angles morts

Cet aperçu panoramique, soigneusement construit, n’est toutefois pas exempt de tensions — conceptuelles, sélectives et normatives. C’est précisément de ces tensions que naît la nécessité de l’examen critique.

Sur le plan conceptuel, l’auteure ne définit pas clairement ce qu’est l’économie et à quel moment, la nécessité même de l’économie s’est imposée. Anne de Guigné en propose une vision résolument fragmentaire. L’ouvrage ne livre jamais de définition explicite de l’économie comme champ délimité du savoir ou comme sphère autonome de l’activité humaine. Suivant Braudel, elle situe sa naissance au niveau de l’économie de marché  : « l’économie commence au seuil de la valeur d’échange » (p. 14). La chaîne causale sous-jacente est la suivante  : vie matérielle (avant l’économie) → économie de marché (naissance de l’économie) → capitalisme (autonomisation et domination de l’économie).

Cette conception, bien que défendable, repose sur une définition particulièrement étroite. La pensée économique dominante situe clairement le point de départ de l’économie dans la rareté, bien avant toute forme d’échange. Dans ce cadre, la rareté signifie simplement que les ressources disponibles sont insuffisantes pour satisfaire simultanément l’ensemble des besoins. En situation d’abondance, il n’y a pas lieu d’économiser. En situation de rareté, en revanche, les individus sont contraints de gérer des moyens limités entre des fins concurrentes. L’échange, les marchés et les prix constituent dès lors qu’une dimension dérivée du problème économique. Ils n’interviennent que comme instruments de coordination face à une rareté qui leur préexiste..

Si Anne de Guigné avait adopté cette définition, elle n’aurait pas manqué de reconnaître que la Genèse, qu’elle cite longuement, décrit en réalité l’émergence de l’économie à partir de la rareté. La séquence sous-jacente est claire  : abondance → chute → rareté → économie. Or la rareté — raison fondamentale de l’existence même de l’économie, du moins en économie néoclassique, et thème abondamment exploré par la littérature de la Genèse à nos jours — n’est jamais explicitement nommée dans l’ouvrage.

S’agissant de la sélection, une part d’arbitraire est inévitable. Certains auteurs pourraient être légitimement ajoutés, tandis que d’autres pourraient être écartés sans incohérence. La période médiévale gagnerait ainsi à intégrer un bref excursus sur La Divine Comédie (env. 1308–1321) de Dante Alighieri, où l’économie est pensée comme une question de bonne ou de mauvaise administration des biens. Les temps modernes pourraient s’appuyer sur La Fable des Abeilles (1714) de Bernard Mandeville, l’un des textes inauguraux de l’interrogation économique qui pose de l’idée d’une économie régie par des lois propres, irréductibles à la morale, et préfigure la « main invisible ». Vient ensuite Robinson Crusoe (1719) de Daniel Defoe, exemple canonique pour introduire la rareté, l’allocation des ressources et le coût d’opportunité. La grande bascule du XIXᵉ siècle vers l’économie de marché omet l’un de ses romans les plus décisifs, Les Âmes mortes (1842) de Nikolaï Gogol, souvent qualifié d’« encyclopédie économique » de son temps, qui met à nu la logique d’une économie parasitaire fondée sur des fictions administratives. Elle pourrait être complétée, en France, par Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert, où la consommation et le crédit deviennent des forces structurantes du désir. Enfin, la section consacrée au capitalisme devrait pleinement intégrer L’Opéra de quat’sous (1928) de Bertolt Brecht, qui expose l’économie comme la loi explicite et cynique de l’ordre social.

En outre, certaines œuvres auraient pu être écartées sans incohérence méthodologique si l’on retenait un critère plus strict de centralité économique, telles que La Princesse de Clèves, Orgueil et préjugés, Le Conte du Graal, ou Requiem, leur intérêt littéraire demeure incontestable, mais ils relèvent davantage d’une littérature avec de l’économie en arrière-plan que d’une littérature sur l’économie comme principe structurant.

Enfin, ni l’autrice ni les œuvres mobilisées ne fournissent de réponse explicite à la question décisive  : quand et pourquoi s’est produite la séparation entre l’économie et la morale  ? Elles suggèrent néanmoins une progression en trois temps. À l’étape de la subsistance, l’argent n’est pas encore autonome  : il circule à bas bruit, sans encore assembler autour de lui la ronde des hommes ni attirer l’adoration collective. À l’étape de l’économie de marché, la séparation progressive de l’économie et de la morale s’amorce. L’échange régulier et monétisé transforme l’économie en sphère distincte de la simple reproduction de la vie. L’argent devient synonyme de puissance. Il promet croissance, richesse et ascension sociale, tout en produisant misère, aliénation et profondes inégalités. La fascination pour l’argent s’impose. Enfin, à partir du XXᵉ siècle, avec l’accumulation « pour le profit », l’économie devient une puissance anonyme et totalisante qui évince la politique, la culture et le sens. L’argent se détache du réel et, avec lui, de toute référence morale. L’humanité apparaît comme prise dans un ordre du capital qui la dépasse.

Ces constats suggèrent que l’autonomisation de l’argent est au cœur de la dégradation morale de l’économie. Si tel est le diagnostic, une question s’impose inévitablement  : comment contenir cette domination, et au nom de quel ordre supérieur  ?

Mode de connaissance économique ?

Pour conclure, l’ouvrage peut se lire non seulement comme une revue érudite des représentations littéraires de l’économie, mais aussi comme la formulation implicite et encore inachevée d’un mode spécifique de connaissance économique. Sans le dire explicitement, Anne de Guigné suggère que la littérature n’y apparaît pas comme un simple réservoir d’exemples, mais comme une forme autonome de raisonnement, dotée de ses propres règles de construction, de validation et d’intelligibilité.

Ce déplacement est décisif. Là où l’économie formalise ses objets par abstraction (modèles, équilibres, fonctions) la littérature les rend perceptibles avant leur formalisation. Elle ne simplifie pas le réel pour en isoler une structure. Elle en condense la complexité dans des configurations narratives où s’entrelacent motivations individuelles, contraintes institutionnelles et jugements moraux. En ce sens, elle n’illustre pas tant des mécanismes déjà identifiés qu’elle n’en propose une préfiguration cognitive, en amont de leur élaboration analytique.

C’est ainsi que je comprends le sens et la portée de ce livre pour approfondir la compréhension de l’économie.

Anne de Guigné, Tout l’or du monde. De l’Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l’économie, Paris, Fayard, 2025, 270 p., 22 €.

par , le 21 mai

Pour citer cet article :

Alexei Kireyev, « Le veau d’or est toujours debout  ! », La Vie des idées , 21 mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Le-veau-d-or-est-toujours-debout

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