En dressant une biographie sociologique du nouveau sélectionneur de l’équipe de France, Stéphane Beaud rappelle l’alchimie complexe des conditions sociales qui mènent à la réussite.
En dressant une biographie sociologique du nouveau sélectionneur de l’équipe de France, Stéphane Beaud rappelle l’alchimie complexe des conditions sociales qui mènent à la réussite.
S’il prenait un jour à un futur hôte de l’Élysée de faire entrer un footballeur au Panthéon, Zinedine Zidane figurerait sans conteste parmi les prétendants les plus sérieux. Pas uniquement en raison des prouesses sur le terrain, comme joueur puis comme entraîneur, de celui qui vient d’être nommé sélectionneur de l’équipe de France masculine, mais aussi et peut-être surtout parce que sa trajectoire singulière en a fait un emblème rassembleur dont on peinerait à trouver un équivalent. Sa faible appétence pour les projecteurs médiatiques, surtout s’il s’agit d’opiner politiquement, a certainement contribué à forger cette aura consensuelle, mais rend également d’autant plus tentant de chercher à voir l’homme derrière l’icône. Telle est la tâche que s’est justement assignée le sociologue Stéphane Beaud dans ce petit essai, qui s’inscrit dans la lignée de plusieurs biographies sociologiques que la même collection encyclopédique a déjà consacrées à des figures aussi peu attendues dans ce registre que Clint Eastwood ou Coluche [1]. À ceux qui pourraient craindre la transposition dans les sciences sociales du format du biopic, on peut rétorquer que l’exercice n’est pas dénué d’intérêt, tant sur le fond que d’un point de vue méthodologique.
Le premier mérite de l’ouvrage réside ainsi sans doute dans son effort pour sortir la sociologie du football du pré carré où elle reste encore largement enfermée pour montrer en quoi celle-ci constitue un analyseur pertinent d’enjeux et tensions qui traversent le monde social dans sa globalité. En l’occurrence, le cas de Zinedine Zidane met en lumière à la fois les conditions de la montée en puissance du football français au cours des décennies 1980 à 2000 et le processus concomitant qui « voit les enfants d’immigrés algériens – et plus largement maghrébins – se faire une place dans la société française, malgré les obstacles rencontrés, plus nombreux pour les garçons que pour les filles » (p. 4). L’exploration des cadres de sa socialisation familiale et professionnelle constitue également un rappel toujours utile du fait que la performance, dans le sport comme ailleurs, n’est pas le seul fruit d’aptitudes innées, mais aussi et sans doute surtout de conditions sociales et d’un travail éminemment collectif qui peut parfois s’ignorer comme tel [2].
Pour reconstituer la trajectoire sociale de l’ancien footballeur, Stéphane Beaud n’a pas pu s’entretenir directement avec ce dernier et a ainsi fait feu de tout bois, croisant différentes sources : écrites, à commencer par les multiples biographies déjà publiées de ce dernier, audiovisuelles (reportages et documentaires), digitales, à travers le suivi de son compte Instagram régulièrement alimenté , et enfin des échanges réguliers avec un « informateur privilégié », Guy Lacombe, qui fut notamment l’un des principaux formateurs du joueur.
L’auteur commence ainsi par reconstituer le « terreau familial » de Zidane afin de saisir le « socle mental et moral » sur lequel il s’est développé. Il revient ainsi en détail sur l’enfance matériellement difficile de son père dans un village de Kabylie avant son départ pour la France en 1953, à l’âge de 18 ans, ses premiers pas en France, non moins précaires, comme ouvrier du bâtiment, et son mariage 10 ans plus tard avec la fille de l’un de ses cousins, déjà installée à Marseille. Le couple a cinq enfants qu’il élève dans la cité de La Castellane, au sein des quartiers nord de Marseille, qui souffrent déjà d’une image dégradante. Les parents s’efforcent cependant de tenir leur progéniture à l’écart des mauvaises influences et s’emploient à leur transmettre un certain nombre de principes moraux valorisant l’honnêteté, le respect et le travail, notamment scolaire. La position de benjamin permet cependant au jeune Yazid, alias Zinedine, de bénéficier d’un certain relâchement de la discipline parentale et d’un encadrement appuyé de ses aînés qui, selon Stéphane Beaud, joue un rôle décisif dans la suite de sa trajectoire.
À défaut de réussir à l’école, celui-ci s’avère doué balle aux pieds, et fait ses premières classes dans la rue avant cependant de rejoindre rapidement les équipes de jeunes de différents clubs successifs. C’est cependant au centre de formation de l’AS Cannes, où il « apprend véritablement le métier de footballeur, avec ses règles et ses contraintes » (p. 42), ce qui implique notamment de se défaire de certaines « mauvaises habitudes » acquises précédemment, mais aussi de quitter le cocon familial à l’âge de 15 ans. L’adolescent retrouve rapidement un cadre affectif protecteur, constitué par sa famille d’accueil et ses camarades du centre, et y transpose les dispositions acquises au sein de sa famille de travail, sérieux et de remise de soi vis-à-vis des encadrants. C’est aussi durant ces années-là qu’il rencontre sa future épouse, Véronique, alors apprentie danseuse, qui constitue à partir de là un appui et un facteur de stabilisation décisifs pour le sportif. Cela rappelle le rôle crucial des compagnes de footballeurs dans ce que le sociologue qualifie ici de « carrière menée en couple » (p. 71).
Après avoir analysé la manière dont Zinedine Zidane a incorporé un certain nombre de dispositions au fil de sa socialisation juvénile, Stéphane Beaud s’emploie ensuite à montrer comment celles-ci trouvent à s’actualiser au sein des différents contextes où il évolue de Cannes à Madrid en passant par Bordeaux et Turin, sans oublier les différentes équipes de France, jeunes et seniors. En s’arrêtant sur chacune de ces étapes, le sociologue donne, sans s’y référer, de nombreux éléments permettant d’en faire une analyse interactionniste [3]. D’une part en effet, l’analyse en termes de « carrière » que ce dernier a appliquée à la déviance [4] permet ici de saisir qu’une carrière de footballeur, en dépit de sa relative brièveté, est constituée de différentes étapes dont l’enchaînement n’est pas nécessaire et au cours desquelles le sujet se transforme progressivement. D’autre part, le récit que l’auteur fait de la trajectoire sportive de Zinedine Zidane met également en évidence l’existence de « mondes » du football, au sens où Becker parlait de « mondes de l’art » [5], dans lesquels se déploient de longues chaînes de coopération pour produire la performance sportive, impliquant de nombreux « personnels de renfort » ainsi que les qualifient Becker, qui débordent largement du terrain sportif au sens strict, comme les agents ou les journalistes, qui eux aussi contribuent à faire ou défaire des carrières dans un sport dont le caractère collectif n’empêche pas l’individualisation des performances. En fin de compte, quel que soit le cadre d’analyse retenu, dispositionnaliste ou interactionniste, tout le propos tend à suggérer que la « réussite » footballistique exceptionnelle d’un Zidane ne tient pas seulement aux « dons », ni même au travail acharné, mais avant tout à l’alchimie continuée entre des caractéristiques individuelles acquises par la socialisation et un contexte institutionnel et social qui tend à les valoriser et consolider. Réciproquement, cela sous-entend que pour la masse des aspirants Zidane qui échouent à le devenir [6], et les nombreux espoirs déçus du ballon rond.
Même lorsqu’elles ne s’interrompent pas prématurément, les carrières footballistiques sont par essence brèves. Se pose ainsi à un moment ou un autre la question de la reconversion. Malgré l’opprobre que lui vaut le coup de tête asséné à un défenseur italien lors de son dernier match international – rien moins que la finale de la Coupe du monde 2006 –, Zidane parvient, avec son entourage, à convertir sa forte célébrité et l’image malgré tout positive qu’il s’est forgée sur les terrains en contrats publicitaires extrêmement rémunérateurs. Cela ne va pas sans lui attirer de nouvelles critiques, auxquelles il se garde bien de répondre, préférant se protéger, lui et sa famille, des nombreuses sollicitations médiatiques à travers un écran d’intermédiaires. Cette capitalisation très contrôlée de sa renommée n’empêche pas l’ancien footballeur de s’engager dans une nouvelle carrière, celle d’entraîneur, pour laquelle, loin de tenter d’obtenir des passe-droits, il se plie de bon gré à toutes les étapes de formation et de certification, déployant toujours ses dispositions à l’humilité vis-à-vis de ses camarades de promotion et au travail. Cela met néanmoins ces dernières à l’épreuve puisque ce cursus le confronte à un cadre scolaire vis-à-vis duquel le footballeur, comme nombre de ses homologues, surtout issus des classes populaires, conserve le souvenir d’une expérience négative. Là encore, le sociologue montre comment le cas de Zidane est révélateur des conditions par lesquelles « un individu singulier, issu d’un milieu populaire peut parvenir, d’une part, à contrarier les effets d’assignation de son habitus scolaire et, d’autre part, à repousser le "sens des limites" qu’il a intériorisé durant toute son enfance » (p. 90). En l’occurrence, le sociologue suggère que c’est grâce là encore à son entourage que Zidane surmonte ses faibles dispositions à la forme scolaire que revêt la formation d’entraîneur et parvient à valider les différents paliers. Rejaillit ainsi en quelque sorte sur lui le capital culturel acquis par ses sœurs ou son épouse, ainsi que par ses nouvelles sociabilités issues du monde du spectacle ou de celui des affaires.
Stéphane Beaud s’intéresse également aux rapports de Zidane avec la France et l’Algérie en montrant comment ce dernier rejette les injonctions à choisir l’un contre l’autre, et fait cohabiter un « côté franchouillard » assumé avec une curiosité et une affection pour le pays d’origine de son père. Sans doute par fidélité à ce dernier, cela l’a conduit sur le tard à un « retour » aux sources, ce qui lui a valu cette fois certaines critiques de la part des opposants au régime d’Alger pour avoir cautionné ce dernier par sa simple présence. Cependant, si l’un de ses fils, Luca, a porté les couleurs de la sélection algérienne durant la dernière Coupe du monde, c’est sans doute pour des motivations sportives dans une famille caractérisée par une culture cosmopolite, où le principal héritage culturel semble la passion footballistique.
Finalement, si l’auteur parvient à montrer que « le personnage de Zinedine Zidane était bien plus complexe et intéressant que ce qu’il en était dit publiquement » (p. 119), il montre à la fois comment, en dépit de sa trajectoire singulière, celui-ci est un révélateur des conditions de formation du succès pour un fils d’immigré de classe populaire dans le football à un moment bien particulier [7]. Bien que l’on puisse avoir par moments le sentiment d’une analyse téléologique, au sens où le sens de la trajectoire est donné en en connaissant la fin, et bien que certaines zones d’ombre demeurent compte tenu des limites assumées des matériaux sur lesquels se base l’analyse, l’ouvrage de Stéphane Beaud constitue néanmoins une invitation à poursuivre ce type d’étude de « réussites improbables » et de leurs conditions sociales, dans le football tout comme dans d’autres champs. Une tâche qui apparaît mériter plus d’une heure de peine en ces temps où l’on voue un véritable culte au supposé mérite individuel [8].
par , le 25 septembre
Igor Martinache, « Un enfant de la balle », La Vie des idées , 25 septembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Un-enfant-de-la-balle
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[1] Tous deux signés par Jean-Louis Fabiani, respectivement en 2020 et 2026. Stéphane Beaud invoque cependant le modèle de Norbert Elias et son ouvrage posthume consacré à Mozart : Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie, Paris, Seuil, 1991.
[2] Voir par exemple Manuel Schotté, La Construction du « talent », Paris, Raisons d’agir, 2012.
[3] Pour une introduction au travail de celui-ci, on peut notamment lire l’entretien qu’il avait accordé à La Vie des idées en 2015, intitulé « La vie en société : une improvisation ».
[4] Voir Howard Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985 [1963].
[5] Howard Becker, Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988 [1982].
[6] Voir par exemple Hugo Juskowiak, Un pour mille. L’incertitude de la formation au métier de footballeur professionnel. Arras, Artois Presses Université, 2019.
[7] Sur la manière dont l’histoire migratoire se réfracte dans le football professionnel en France, voir Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, « L’immigration dans le football », Vingtième Siècle, n°26 : p. 83-96.
[8] Voir Annabelle Allouch, Mérite, Paris, Anamosa, 2021.