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Recension Philosophie

Prendre modèle

À propos de : Nassim El Kabli, Soi-même par un autre. Figures d’exemplarité, figures d’exemple, Éditions Mimésis


par Juliette Chemillier , le 7 février


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Nous nous construisons par les modèles que nous nous choisissons ou par ceux que la société ne cesse de produire. Le livre de Nassim El Kabli déplie toutes les dimensions de ce rapport à l’autre par lequel le soi, si singulier, advient.

Le livre de Nassim El Kabli propose une « desmologie », terme emprunté à Dimitri El Murr, dans ses travaux sur le lien (desmos) chez Platon, ou plus simplement, une théorie de la subjectivité dans laquelle le sujet est conçu à partir de ses liens avec d’autres. Contre la conception classique du sujet qui, selon l’auteur, occulte la place de l’autre dans la construction de l’identité, contre la mythologie du self-made-man, à rebours d’une conception libérale qui analyse le sujet à travers la notion d’individualité, Nassim El Kabli défend la thèse que notre identité se construit grâce aux autres qui nous servent de modèles : « Il n’y a de soi que par l’autre » (p. 23). On intériorise l’autre, il nous fait agir, on cherche à lui être semblable.

L’analyse est construite autour de deux modalités du rapport à l’autre : les « figures exemplaires », socialement établies, ou les « figures d’exemple  », modèles choisis subjectivement, hors de toute pression sociale. Peut-on donner une place à ces figures dans le champ de la morale ? L’auteur entend montrer que si certaines relations d’exemple sont aliénantes, comme le Sosie qui aime son modèle d’un amour narcissique en renonçant à être lui-même, si certaines figures exemplaires sont écrasantes, comme c’est le cas de l’ouvrier Stakhanov, érigé en modèle dans les mines soviétiques pour accroître de 10% le rendement économique au prix d’une culpabilisation de ses collègues, tout modèle n’est pas à rejeter.

L’ouvrage ne propose pas une contribution à l’histoire de la philosophie, mais explore nos expériences ordinaires pour repenser les catégories du soi et de l’autre. D’entrée de jeu, l’auteur prend ses distances avec l’interactionnisme d’Erwin Goffman pour qui le sujet se définit en relation avec un autre ; selon lui, l’interactionnisme se contente de suivre le sujet dans la façon dont il s’adapte aux autres, ce qui suppose que le sujet est déjà constitué dans son identité. Il s’agit plutôt ici d’étudier comment chacun se définit par l’autre.

De la mimesis à l’homoiôsis

En matière de morale, il ne va pas de soi de recourir à l’imitation. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant écarte d’emblée cette possibilité : la morale ne peut dériver d’exemples. En effet, dans la logique kantienne, comme le souligne Nassim El Kabli, si la moralité réside dans l’intention, les exemples d’action ne sont pas à proprement parler des exemples de moralité, une action pouvant tout à fait être extérieurement conforme au devoir tout en étant immorale quant à son intention. De plus, imiter l’autre, ce serait s’en remettre à lui pour décider de ce qui est bon, en rester à l’hétéronomie, là où la morale est, selon Kant, affaire d’autonomie.

Mais qu’entend-on exactement par les notions d’exemple ou d’exemplarité ?

Agir de manière exemplaire, c’est agir d’une façon qui est moralement ou socialement attendue : il s’agit rarement d’une seule action, mais d’un ensemble, et rarement d’une action exceptionnelle, par définition inimitable. L’auteur propose plusieurs cas de figures exemplaires en soulignant la difficulté à en donner un concept unifié. L’enfant modèle, qui endosse précocement le sérieux de l’adulte, répond aux attentes de la société, mais cette conception sous-entend que l’enfant ne serait qu’un être inaccompli. La relation du maître et du disciple pourrait paraître plus éclairante, mais tous n’ont pas une exemplarité consensuelle, comme Socrate, accusé de corrompre la jeunesse par la cité athénienne. La figure du chef, enfin, s’impose comme la figure typique de l’exemplarité, mais elle n’est pas morale, elle repose sur sa capacité à commander, son charisme.

Être un exemple pour autrui, c’est être digne d’être imité. Les figures d’exemples relèvent d’un choix. Le propre d’un modèle est d’être dépassé, et on le choisit pour des qualités qu’on n’a pas, pour devenir comme l’autre. Il y a nécessairement dissymétrie, puisque l’un voit en l’autre un modèle, mais s’il s’en rapproche, l’écart se réduit. La figure d’exemple est toutefois à notre portée, à la différence du héros dont les actions surérogatoires vont au-delà de nos capacités, comme Aristides Sousa Mendès, consul du Portugal à Bordeaux en 1940, qui refusait d’appliquer la circulaire du 11 novembre 1939 (contraignant les diplomates à refuser tout visa aux Juifs), et a perdu, par son action, sa carrière et sa santé. Une figure d’exemple peut même être banale : Kim Kardashian est décrite par l’auteur en Bovary moderne, passive et médiocre, et pourtant prise comme modèle.

L’intérêt de l’analyse de Nassim El Kabli est de faire toute sa place à une figure singulière de l’imitation, l’homoiôsis. Dans certains cas, le modèle choisi peut être indépassable : la relation d’exemple relève alors moins d’une logique mimétique que d’une homoiôsis. Ce terme grec qui signifie littéralement image, similitude a donné lieu à une réflexion dans la philosophie de Platon (Lois, 716c), prolongée dans le néoplatonisme, jusqu’à Marsile Ficin, sur la nécessité de se rendre semblable à Dieu (homoiôsis theô) autant que possible, car c’est lui qui est la mesure de toutes choses et non l’homme, comme le soutient Protagoras. Dieu peut être un modèle, pas au sens où on chercherait à l’égaler, ce qui est impossible, mais parce que l’homme est essentiellement homme par son âme et parce qu’il y a une part de divin dans l’homme, notamment l’intellect. Cette idée de similitude entre l’homme et Dieu se trouve aussi chez Aristote, mais sans lien avec la perspective d’un salut de l’âme comme c’est le cas chez Platon (l’imitation du divin n’y est donc pas un préalable à l’accès à une vie éternelle). L’homme doit s’immortaliser par la contemplation, écrit Aristote et il doit éviter de borner sa pensée aux choses purement humaines (Éthique à Nicomaque, X, 7, 1177b-1179a). Se rendre semblable à la divinité revient à accomplir ce qu’il y a de meilleur en nous, à être vertueux (ce que Dieu n’a pas à accomplir). Selon l’interprétation qu’en donne Nassim El Kabli, cet accomplissement, en l’homme, de sa part divine ne peut se faire de manière isolée, car l’appartenance à la cité est essentielle à l’homme (ce qui le différencie encore de Dieu), mais il suppose une vie exemplaire dans la cité : c’est par une pratique collective que l’homme s’immortalise.

L’homoiôsis n’est pas une reproduction du même, mimesis, elle nous fait agir en vertu d’un principe interne et non externe. Ce concept, exploité tout au long du livre, permet à la fois d’élargir le champ de l’imitation en morale (on peut imiter des héros dont les actes sont pourtant hors de notre portée) et de penser une imitation sans aliénation de la subjectivité (on peut imiter l’autre en restant soi). L’auteur multiplie les exemples. Ainsi, le sage antique peut prendre pour modèle un autre sage, mais il ne cherchera pas à l’imiter stricto sensu, il se demandera plutôt ce que ferait l’autre à sa place. De même, lorsque Pascal exhorte son lecteur à revivre ce qui est arrivé au Christ, il ne prône pas une imitation du divin, impensable, mais préconise une vie se détournant de la concupiscence, une vie sous la conduite du Christ, ce qui constitue selon Nassim El Kabli, une homoiôsis.

Une imitation émancipatrice

Qui prendre comme modèle, dans quel but et quand ? À quelles conditions un modèle peut-il jouer un rôle positif dans le champ moral ?

L’action héroïque est morale, elle vise et produit le bien, de manière spontanée (de ce point de vue, les pompiers ou les policiers qui agissent sur ordre et avec entraînement ne sont pas des héros). Elle ne peut être effectuée par un homme ordinaire, c’est ce qui lui donne sa visibilité : c’est le cas du sauvetage d’un enfant suspendu à un balcon par Mamadou Gassana, Malien sans papiers, qui, n’écoutant que son cœur, escalade l’immeuble le 26 mai 2018. La littérature et l’art regorgent de récits d’actions héroïques qui produisent des effets d’identification et contribuent à notre développement moral. En s’identifiant au héros, l’homme ordinaire ne prétend pas forcément reproduire son action, mais en épouser l’état d’esprit : face à de tels exemples, il se demande ce qu’il ferait en telle ou telle occasion, il s’agit bien d’homoiôsis.

Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson développe une conception du héros qui rend compte de l’intériorisation de la morale au contact des grands hommes qui suscitent le désir de leur ressembler. Bergson distingue la « morale sociale », et la « morale complète », forme plus élevée de la morale, fondée sur une aspiration. Cette dernière est moins restrictive que la morale sociale, inféodée à un groupe, elle est aussi plus efficace, car incarnée dans un héros qui nous inspire. Chacun est amené à s’inscrire dans l’élan du héros bergsonien qui est exemplaire et qui constitue un exemple pour ceux qu’il inspire. L’originalité de Bergson, selon Nassim El Kabli, est de montrer que l’action morale n’est jamais causa sui : dans le cas du héros, son action est portée par l’élan vital, dans le cas de l’homme ordinaire, l’action est inspirée par le modèle imité.

La lecture de Montaigne permet d’entrer dans le vif de la relation d’exemple qui unit un sujet aux modèles qu’il se donne. Montaigne évoque son amitié pour La Boétie comme une plénitude atteinte grâce à l’autre, au-delà de toute rationalité (« parce que c’était lui, parce que c’était moi », Essais, I, 28). La proximité entre cette amitié fusionnelle, où chacun n’est vraiment lui que par l’autre, et la relation d’exemple, permet à Nassim El Kabli de faire apparaître des différences significatives entre ces deux liens. Tout d’abord, on peut prendre pour modèles des personnes qu’on n’a jamais rencontrées, des stars par exemple. De même, le modèle peut cesser d’exister tout en produisant ses effets, tandis que la mort de son ami provoque une mort symbolique chez Montaigne. Les temporalités des amis se mêlent en une temporalité commune, celle de l’échange ; ils ne forment qu’une seule âme, avec deux corps. Dans la relation d’exemple, en revanche, le modèle apparaît, aux yeux de celui qui l’imite, comme une figure constituée et distincte, plus élevée, qu’il s’agit de rejoindre, sans formation d’un troisième élément. La relation d’exemple se caractérise ainsi comme un programme que l’auteur résume en une formule : « parce que c’est lui, ce sera moi » (p. 164).

Éduquer par l’imitation : la nature comme modèle

Comment définir les conditions d’une bonne pratique de l’imitation ? On pourrait s’étonner de trouver ici une référence à Rousseau, avec qui l’auteur revendique une affinité, tant la méfiance de Rousseau à l’égard des modèles est grande.

Elle est soulignée par Nassim El Kabli : Rousseau, de manière récurrente, oppose au conformisme social une conformité de chacun à sa nature propre. Ainsi, dans l’Émile ou de l’éducation, Rousseau recommande au gouverneur, chargé de l’éducation du petit Émile, de ne rien lui imposer de l’extérieur. C’est à son rythme que l’enfant doit se développer et l’expérience des choses doit être première sur celle du langage et les apprentissages théoriques. Le gouverneur n’est pas celui qui instruit l’enfant, mais celui qui le conduit. II donne la marche à suivre et fait en sorte que les apprentissages interviennent au bon moment. Dans ce cas, l’exemplarité prend un sens radicalement nouveau : le gouverneur n’est pas plus exemplaire qu’Émile, il y a autant de modèles que d’individus et être exemplaire c’est coïncider avec soi.

Mais si l’imitation est, globalement, récusée par Rousseau comme une singerie produisant de mauvaises habitudes (comme chez le comédien, l’habitude de ne pas être soi) ou permettant d’en « imposer aux autres » (p. 188), il reconnaît qu’elle a des vertus : « dans un âge où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l’habitude » (Émile ou de l’éducation, cité p. 178). L’intention d’imiter doit venir de l’enfant et seul ce qui est naturel est digne d’être imité, à condition que les effets de l’action soient bons (une imitation n’est pas une simple reproduction, comme Rousseau le montre avec l’exemple de la métallurgie, imitation du phénomène naturel du volcan qui n’en a pas la rareté). Rousseau propose, dans l’Émile, une subtile analyse de la maîtrise du temps de l’éducation. Ainsi, l’enfant met du temps à comprendre le sens du don, il ne donne d’abord que des choses dont il n’a pas besoin, ou pour lesquelles il attend quelque chose en retour. À ce stade, note Rousseau, il ne fait pas le mal, mais ne fait pas à proprement parler le Bien ; l’inciter à imiter l’adulte serait factice. En revanche, il est utile de lui montrer l’exemple pour le laisser observer, sans lui demander de reproduire l’action immédiatement. Nassim El Kabli identifie chez Rousseau une « maïeutique de la vertu » (p. 175), une « esthétique du geste moral où la maladresse l’emporte sur l’exécution parfaite » (p. 188). La beauté de l’acte moral viendrait du sentiment et s’oppose à la perfection d’une imitation qui, limitée à l’extérieur, n’est que singerie.

Dans ses Confessions, Rousseau invite ses lecteurs à se comparer à lui, les défiant d’examiner s’ils se considèrent meilleurs, tout en se disant inimitable parce que singulier : la conception de l’exemplarité est ici portée à une limite, montre Nassim El Kabli. L’exemplarité n’a plus de valeur mimétique, elle est célébration de l’authenticité. C’est parce qu’il est inimitable que Rousseau est exemplaire et c’est ce que l’éducateur doit avoir en vue : préserver l’authenticité de l’enfant.

Les figures d’exemple ou d’exemplarité nourrissent notre intériorité : on s’identifie à l’autre, on veut lui ressembler et cette imitation façonne notre identité. Certes, l’exemplarité peut être liberticide, comme les systèmes de notation sociale chinois qui sanctionnent les mauvais comportements ; certes les figures d’exemple peuvent être aliénantes comme c’est le cas des influenceurs. Mais le recours à une ou plusieurs figures d’exemple permet au sujet une nouvelle naissance, car, en se donnant un modèle autre que le modèle parental, on s’abstrait d’un entre-soi dans lequel les déterminismes prospèrent.

Si le livre de Nassim El Kabli s’inspire, dans son titre, du texte de Ricoeur Soi-même comme un autre, on y chercherait en vain une référence : mais l’ouvrage fait écho à la notion d’identité narrative, développée par Ricoeur dans Temps et récit, selon laquelle chacun se constitue à travers un récit de soi sans cesse renouvelé où les figures d’exemple ou d’exemplarité ont toute leur place.

Nassim El Kabli, Soi-même par un autre, Figures d’exemplarité, figures d’exemple, Paris, Éditions Mimésis, 2021, 220 p., 18 €.

par Juliette Chemillier, le 7 février

Pour citer cet article :

Juliette Chemillier, « Prendre modèle », La Vie des idées , 7 février 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Prendre-modele.html

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