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Préhistoire : le vertige du temps
Entretien avec Rémi Labrusse


La préhistoire comme discipline émerge au XIXe siècle. Les traces fragmentaires sur lesquelles elle s’appuie et le mystère qui les entoure imprègnent l’imaginaire des artistes modernes. L’exposition « Préhistoire. Une énigme moderne » donne à voir le destin d’une découverte indissociable du fantasme.

Comment se fait la recherche, comment se formulent les hypothèses ? Comment s’inventent les théories ? Comment se conserve le savoir ? Comment s’exposent les œuvres ? La Vie des Idées souhaite, sous forme de podcasts, donner la parole aux acteurs de la vie intellectuelle et culturelle. Du laboratoire à l’atelier, de la bibliothèque à la scène, la Vie des Idées se met à l’écoute.
Prise de son & montage : Catherine Guesde.
Rémi Labrusse est co-commissaire de l’exposition "Préhistoire. Une énigme moderne". Historien de l’art contemporain, professeur à l’Université Paris Nanterre et directeur du laboratoire du laboratoire interdisciplinaire Histoire des Arts et des Représentations, il consacre une part importante de ses recherches à la valeur instrumentale, pour la construction de l’identité occidentale moderne, des notions d’Orient et de primitivité, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Il est notamment l’auteur de Face au chaos – Pensées de l’ornement à l’âge de l’industrie, Les Presses du réel, 2018, et de Préhistoire. L’envers du temps, Hazan, 2019.
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Bloc gravé figurant un cheval, époque Magdalénienne, vers -15000 ans
Musée d’archéologie nationale, St Germain-en-Laye
Photo © RMN-Grand Palais / Franck Raux

De Max Ernst à Yves Klein en passant par Picasso, nombreux ont été les artistes modernes à voir dans la préhistoire un âge d’or des arts, le lieu d’une perfection à tout jamais perdue, à laquelle l’artiste du XXe siècle ne peut que rêver avec nostalgie. Miró écrit ainsi que « la peinture est en décadence depuis l’âge des cavernes » [1]. A l’image du rôle que la Grèce antique a joué pour les artistes allemands du XIXe siècle, cet idéal constitue à partir de la découverte de la préhistoire un horizon pour la création, parfois sur le mode de l’obsession, comme chez Giacometti : « Dessins des cavernes. Dessins des cavernes, cavernes, cavernes, cavernes. Là et là seulement le mouvement est réussi. Voir pourquoi, en trouver les possibilités. »

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François Daleau, Excursions, tome IX, février 1893 à décembre 1897, carnet manuscrit (grotte de Pair-non-Pair), Bordeaux, musée d’Aquitaine

Si la préhistoire hante l’art moderne, c’est sans doute parce que la préhistoire comme idée se cristallise progressivement tout au long du XIXe siècle – depuis l’analyse des fossiles à la découverte de l’art pariétal – au moment même où émerge cet art. L’exposition « Préhistoire. Une énigme moderne », accrochée au Centre Pompidou jusqu’au 16 septembre, part de ce constat, sans pour autant rabattre cette idée de hantise sur la question traditionnelle de l’influence en art. Plutôt que de refermer l’interrogation en cherchant des réponses dans les œuvres, l’exposition fait le choix de cultiver la part toujours mystérieuse de cette époque lointaine.

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Bifaces, Centre Pompidou, 2019. (c) CG
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« Vénus de Lespugue » (grotte des Rideaux, Lespugue, Haute-Garonne), époque gravettienne (vers -23 000 ans)
Musée de l’homme, Paris © MNHN - Jean-Christophe Domenech

En faisant coexister dans un musée d’art moderne artefacts préhistoriques et œuvres des XIXe-XXe siècles, elle crée des résonances – parfois jusqu’à l’indistinction des voix – et interroge le statut des objets : œuvres ou traces ? Elle montre aussi comment l’art peut s’inscrire dans les interstices laissés par la recherche historique démunie face à des temps aussi reculés. A travers une imposante scénographie, elle donne à voir et à sentir le fait que la découverte de la préhistoire, en ce qu’elle engage notre situation au sein d’une histoire de l’humanité, est nécessairement une expérience vertigineuse avant d’être une discipline scientifique.

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Entrée de l’exposition. (c) CG

L’historien d’art et co-commissaire de l’exposition Rémi Labrusse nous propose une visite guidée dans les salles du Centre Pompidou.

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Richard Long, Snake Circle, 1991. Collection CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux.
Centre Pompidou, 2019. Photo : Catherine Guesde
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Miquel Barcelo, fresque d’argile sur verre, Centre Pompidou, 2019. (c) CG

par Catherine Guesde & Pauline Peretz, le 28 juin

Aller plus loin

Illustration de l’article : Michael Heizer, Awl N.4, 1988-1989. Photo : Catherine Guesde. Générique du podcast : Bruant Zizi

Merci à Anne Lafont.

Pour citer cet article :

Catherine Guesde & Pauline Peretz, « Préhistoire : le vertige du temps. Entretien avec Rémi Labrusse », La Vie des idées , 28 juin 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Prehistoire-le-vertige-du-temps.html

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Notes

[1Joan Miró, Entretien avec le critique d’art Tériade, 1928.