Recension International

Penser le monde depuis Gaza

À propos de : Ziad Majed, Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, La Découverte


par , le 4 juin


Face à l’embrasement du Proche-Orient, une crise plus profonde se dessine : celle d’un droit international qui vacille, fissurant les promesses universalistes du système multilatéral. Comment, dans la violence, se reconfigurent les rapports de pouvoir à l’échelle mondiale ?

Depuis le 7 octobre 2023 et les attaques perpétrées par le Hamas contre Israël, deux ans après le début d’une guerre génocidaire qui ravage la bande de Gaza, une rupture historique s’est produite, selon Ziad Majed. L’impunité d’Israël face aux crimes commis à Gaza a dévoilé le régime d’exceptionnalité juridique dont cet État jouit depuis sa création et la géométrie variable des valeurs humanistes que nos démocraties occidentales ont longtemps érigées en principes universels. L’érosion de l’universalisme et le bafouement des principes juridiques qui régissent le fonctionnement du système international, tel que nous le connaissons depuis la Seconde Guerre mondiale, constituent le postulat central de cet ouvrage de vulgarisation. Le Proche-Orient apparaît ici à la fois comme espace de dévoilement et d’accélération de ce délitement de l’ordre mondial.

Ziad Majed se prête à un travail historique qu’il inscrit dans le champ des relations internationales. Il replace les événements d’octobre 2023 dans une temporalité plus longue, remontant à la fin de l’Empire ottoman, au début du XXᵉ siècle, et rappelant ainsi les injustices historiques, les privations et les logiques coloniales qui ont conduit aux violences actuelles. Il a pour cela le mérite de rendre intelligible pour le grand public l’histoire d’une région trop souvent appréhendée au prisme d’analyses essentialistes et binaires (shiites contre sunnites ; islamistes contre laïques, etc.) accordant peu ou pas de place aux représentations des populations qui l’habitent.

L’ouvrage se structure autour de huit moments au cours desquels se recomposent les équilibres de pouvoir et les représentations collectives au Proche-Orient, région qui ne se limite pas ici à l’est de la Méditerranée, mais s’étend aux pays du Maghreb et du Golfe, ainsi qu’à l’Iran et l’Afghanistan. Si la chronologie proposée ne s’éloigne pas d’autres travaux offrant une lecture connectée des violences au Moyen-Orient [1], elle est néanmoins simplifiée et rendue accessible à un public non spécialiste. L’auteur s’appuie en outre sur sa position d’intellectuel à la fois originaire de la région, mais aussi investi dans les débats publics français. Il propose ainsi un récit non eurocentré de l’histoire proche-orientale, sensible aux systèmes de représentations et à l’agentivité des sociétés. Cette approche est d’autant plus bienvenue qu’elle s’inscrit dans un contexte de grave atteinte aux libertés d’expression [2], alors même que toute tentative d’historicisation des événements du 7 octobre 2023 est passible de censure ou bien soupçonnée de complaisance à l’égard des crimes commis par le Hamas.

L’établissement d’un ordre colonial

L’ouvrage s’ouvre sur la fin de l’Empire ottoman lorsque le partage de la région entre les puissances mandataires française et britannique compromet les aspirations à l’autodétermination des populations proche-orientales. Le deuxième moment débute lors de la Nakba — la « catastrophe » — de 1948, avec la fondation de l’État d’Israël, la dépossession et l’exode de près d’un million de Palestiniens vers les pays voisins (Jordanie, Liban et Syrie). S’ouvre une période d’instabilités qui se culmine avec la guerre de 1967, grâce à laquelle Israël affirme sa suprématie militaire et occupe le reste des territoires palestiniens (Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est) ainsi que le Golan syrien et le Sinaï égyptien.

La guerre d’octobre 1973 marque le début d’un troisième moment et constitue une victoire symbolique pour les Arabes, mais qui s’achève néanmoins avec la signature des accords de paix entre l’Égypte et Israël (1978). En 1979, le changement est impulsé par les extrémités Est du Proche-Orient : l’Iran, où la chute du Shah et le début de la révolution islamique marquent l’autonomisation du pays vis-à-vis de l’influence américaine ; et l’Afghanistan, où l’intervention soviétique suscite l’organisation d’une résistance menée au nom du jihâd et alimente une dynamique islamiste transnationale.

Une cinquième phase est alors inaugurée par la guerre du Golfe, suite à l’invasion irakienne du Koweït (1990-1991). Les États-Unis sont décidés à imposer une nouvelle politique régionale. Des négociations de paix entre Israël et les Palestiniens à Madrid s’achèvent avec la signature des accords d’Oslo (1993) qui fixent les règles de la mise en place d’une Autorité palestinienne autonome en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Cependant, la colonisation illégale de la Cisjordanie se poursuit et les accords de paix se vident rapidement de leur substance. La Seconde Intifada (2000) inaugure la reprise des violences armées.

La guerre contre le terrorisme

Les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles à New York marquent une nouvelle rupture à l’échelle mondiale. La riposte américaine consiste en une « guerre contre le terrorisme » : nouvelle doctrine militaire qui repose sur une stratégie de conflit global, sans limites temporelles et sans besoin d’un mandat multilatéral. En 2007 le Hamas gagne les élections législatives et prend le contrôle de la bande de Gaza, face au manque de reconnaissance des résultats électoraux. C’est à partir de cette période qu’Israël impose un blocus strict, enfermant près de deux millions de Palestiniens dans ce qui devient une prison à ciel ouvert.

Les soulèvements arabes de 2011, en Tunisie, Lybie, Égypte, Syrie et au Yémen mettent en exergue, selon des modalités et des temporalités différentes, trois décennies des tensions sociales et politiques liées à des systèmes de pouvoir autoritaires et corrompus, et à la conséquente exacerbation des inégalités. Ziad Majed décrit la trajectoire de ces révolutions, ainsi que les contre-révolutions et les échecs institutionnels qui les ont suivis. Cette période s’achève néanmoins avec la signature des accords d’Abraham (2020) entre Israël et les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan, qui marquent une normalisation régionale qui marginalise davantage les Palestiniens de toute solution politique.

Gaza : tombeau de l’universalisme et du droit international

Les quatre derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à la période ante et post-7 octobre 2023. L’auteur contextualise d’abord les événements en soulignant que les premiers mois de l’année 2023 sont marqués par une intensification de la colonisation et des opérations militaires israéliennes en Cisjordanie, alors que 60 % de la population à Gaza survit exclusivement grâce aux aides humanitaires. « Cette spirale de violence, d’occupation, d’annexion et de blocus s’inscrivit dans un climat d’indifférence diplomatique presque totale », rappelle l’auteur (p. 230). C’est dans ce contexte qu’ont lieu les attaques du Hamas. Ceux-ci causent la mort de 350 soldats, de plus de 800 civils, ainsi que la prise de 251 prisonniers et otages. Ziad Majed qualifie clairement ces actes de crimes de guerre.

La riposte israélienne prit d’abord la forme de bombardements intensifs sur la bande de Gaza. Au fil des jours, la logique « d’écrasement absolu » et de « punition collective » des Palestiniens de Gaza, devint manifeste. Elle fut justifiée par un langage politique décomplexée faisant des Palestiniens des « animaux humains », tels que le qualifia le ministre de la Défense israélien Yoav Gallant. Plus de 70 000 Palestiniens ont trouvé la mort et 90% des personnes ont été déplacés selon les Nations unies. Des crimes de nature multidimensionnelle ont été commis incluant l’urbicide, à travers la destruction des habitats et des infrastructures urbaines, l’écodice avec l’érosion de l’environnement et des ressources naturelles, l’éducide avec le bombardement délibéré des écoles et des universités, parvenant à ce que Stéphanie Latte-Abdallah qualifie de « futuricide », entendu comme l’ensemble des procédées qui entravent la possibilité même d’un avenir pour les habitants de la bande de Gaza (Latte-Abdallah 2025). À l’effacement matériel s’ajoutent la « déshumanisation » dont les Palestiniens font l’objet dans le récit médiatique occidental et « l’entreprise d’épuration lexicale » (p. 245) à travers laquelle les catégories juridiques aptes à qualifier les crimes commis par Israël sont silencées.
Face au total affranchissement de l’État d’Israël à l’égard du droit international, Ziad Majed revient sur les initiatives qui ont néanmoins essayé de rétablir celui-ci comme un cadre contraignant. La Cour internationale de justice a été saisie par l’Afrique du Sud accusant Israël de ne pas respecter la Convention pour la prévention du génocide. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre du Premier ministre et du ministre de la Défense israéliens. La Cour internationale de justice a publié un avis consultatif dénonçant la nature illégale du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens. Les mobilisations universitaires et les formes de solidarité internationale qui se sont exprimées dans cette période sont aussi une source d’espoir pour l’auteur, et elles pourront alimenter une refondation normative des principes universels. Ceux-ci devraient mettre fin à l’exceptionnalité juridique dont jouit Israël et à la hiérarchisation des vies humaines qui exclut une partie du monde des dispositifs de protection établis par le droit international.

Le prisme des sciences sociales

L’ouvrage de Ziad Majed, avec l’ensemble des repères historiques et les références bibliographiques qu’il fournit, constitue un bon outil d’initiation à l’histoire du Proche-Orient, notamment pour un public qui, avec la guerre de Gaza, a pris conscience des injustices vécues par les Palestiniens et les peuples de la région. En lisant l’ouvrage au regard des sciences sociales, on peut néanmoins reprocher à l’auteur de ne pas véritablement repousser les limites de sa discipline – les relations internationales – et de ne pas nous en dire davantage sur les formes alternatives d’organisation et de structuration du système international qui pourrait émerger de l’après-Gaza [3]. De nouveaux espaces de lutte pour l’obtention d’une justice « par le bas » émergent par exemple à l’échelle nationale. En France des procédures sont entamées sur la base des compétences universelle et personnelle, visant des responsables israéliens ainsi que des entreprises françaises impliquées dans le soutien à la colonisation israélienne [4] . Par ailleurs, si l’histoire de la question palestinienne ne peut pas être pensée de manière distincte de celle régionale, cette large échelle d’analyse empêche néanmoins l’auteur d’explorer en profondeur la manière dont le droit international est instrumentalisé et détourné par l’État d’Israël pour mener à bien son entreprise coloniale et génocidaire [5].

L’ouvrage aurait pu également mobiliser plus de sources primaires en langue arabe, peu accessibles au public français, ce qui aurait permis de véritablement mettre en avant des perspectives non-hégémoniques [6]. Mais cet exercice dépasse sans doute les intentions de l’auteur dans le cadre d’un livre qui reste un travail de diffusion. On peut aussi regretter l’emploi de certains concepts issus du langage humanitaire et du développement, tel celui de « résilience » pour décrire les formes de solidarité et d’action entreprises par les populations face aux crises multiples qu’elles connaissent. Ce terme étant fortement récusé par ces mêmes populations, pour lesquelles il sous-tend une décharge des responsabilités étatiques en faveur de la « débrouille » [7]. Il aurait été aussi intéressant de consacrer davantage de pages au dernier moment inauguré par l’après-Gaza, évoqué comme central dans la quatrième de couverture, pour proposer un déroulement thématique qui aurait consolidé l’idée d’une continuité des injustices vécues à l’échelle régionale et du vacillement de l’ordre international qui s’y joue. Malgré ces quelques notes critiques, l’ouvrage reste une ressource précieuse pour se repérer dans l’actualité sombre et vertigineuse du Proche-Orient.

Ziad Majed, Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, Paris, La Découverte, 2025, 352 p., 18,50 €.

par , le 4 juin

Pour citer cet article :

Valentina Napolitano, « Penser le monde depuis Gaza », La Vie des idées , 4 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Penser-le-monde-depuis-Gaza

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Notes

[1Bozarslan H., 2008, Une histoire de la violence au Moyen-Orient, de la fin de l’Empire ottoman à Al-Qaida, Paris : La découverte.

[2Alqaisiya W., Perugini N., 2026, Palestine and the Western Academe Fighting the Exception, Defending Epistemic Justice, London, Routledge.

[3Soufi J., 2025, «  Que peut faire la justice internationale pour Gaza  ?  », dans Bontemps V. et Latte Abdallah S. (dir.) Gaza une guerre coloniale, Paris : Actes sud, 264-292. Rezagui, I., Ibrahim, T. et Henriques, Z. (2025). «  Ce que la Palestine révèle de l’ordre international. Présentation.  » Recherches internationales, 133(2) : 47-5.

[4Fiorini, B., Poissonnier, G. et Safi, F. (2025). Gaza et droit pénal français : quels crimes et quelles compétences  ? Recherches internationales, 133(2), 141-156.

[5Daniele L., Perugini N., et Albanese F., 2024, Humanitarian Camouflage : Israel Rewrites the Laws of War to Legitimize Genocide in Gaza, Institute for Palestine Studies.

[6Al-Hardan A, 2013, “Decolonizing Research on Palestinians : Towards Critical Epistemologies and Research Practices”, Qualitative Inquiry, 20 : 61-71.

[7Mouawad, J., 2017, «  Unpacking Lebanon’s Resilience : Undermining State Institutions and Consolidating the System  ?  », Istituto Affari Internazionali Working Papers.

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