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Entretien International

« On ne sort jamais d’une image politique »
Entretien avec Adrienne Surprenant


La photoreporter Adrienne Surprenant traque les effets de la dengue et du dérèglement climatique partout dans le monde. Tout en montrant la cruauté ou la douleur du monde, elle s’efforce de concilier témoignage et esthétique en établissant avec ses sujets un rapport de confiance réciproque.

Cet entretien est extrait du livre Puissance politique des images, dirigé par O. Levy et E. Taïeb pour la collection Puf/Vie des idées qui paraît le 18 janvier 2023.
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crédit : Sébastien Riotto

Adrienne SURPRENANT est photoreporter, membre de l’agence Myop. Elle expose régulièrement son travail et collabore avec The Washington Post, The Guardian, Le Monde, Le Monde diplomatique, Time et Al Jazeera.
Elle a travaillé sur la dengue dans le monde, sur des terrains de conflits et de dérèglement climatique (Cameroun, Nicaragua, République centrafricaine, Somalie, Soudan du Sud).
Elle a récemment publié un reportage dans Le Monde sur la vie quotidienne à Kyiv.

La Vie des idées : Pouvez-vous décrire votre parcours en quelques mots ? Comment êtes-vous arrivée à la photographie ? Accident ou vocation ?

Adrienne Surprenant : J’ai un petit héritage familial. Mes parents étaient journalistes radio lorsqu’ils étaient jeunes. Ma mère s’intéressait aux questions culturelles tandis que mon père a couvert la musique, mais aussi la politique canadienne et américaine. J’ai donc grandi dans une famille où on lisait le journal tous les matins. Ensuite, même si j’adore la littérature, je me voyais mal écrire des reportages. Je le fais un peu, surtout en anglais, mais le moins possible. En fait, je trouve que la photographie est un excellent médium pour transmettre la réalité. Je voulais aussi avoir un travail où l’on peut tout le temps apprendre de nouvelles choses, loin des bureaux. À 12 ans environ, je savais que je voulais faire du photojournalisme. J’ai étudié la photographie commerciale à Montréal, au Canada, n’ayant pas d’option d’école purement axée sur le photojournalisme. Avec le recul, je regrette un peu de ne pas avoir étudié quelque chose de complètement différent, parce que je pense que la photographie s’apprend énormément comme autodidacte et qu’en définitive, j’aurais appris autant en étant assistante photo ou sur le terrain, que sur les bancs de l’école. Mais ça m’a donné une bonne maîtrise de l’histoire de la photographie, de l’histoire de l’art, qui me sert encore aujourd’hui et qui, je l’espère, transparaît un peu dans ma manière de photographier.

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Adrienne Surprenant / MYOP pour Le Monde

La Vie des idées : Quand vous partez en reportage, quel type de matériel emportez-vous ?

Adrienne Surprenant : Je travaillais ces dernières années avec un Canon 5D Mark IV, mais lors de mon dernier voyage en Ukraine, je me suis fait prêter par Sony le α7 IV, qui est beaucoup plus léger, petit et silencieux. Je pense que je vais revendre tout mon matériel et transiter vers Sony pour avoir quelque chose de plus facile à transporter. En reportage sur le terrain, c’est quand même pratique d’avoir du matériel plus léger.

J’ai beaucoup aimé ce côté très silencieux, très discret, notamment dans des situations comme des funérailles en Ukraine, où je trouve irrespectueux de trop cliquer, de déranger les gens dans leurs moments de deuil et de communion avec un bruit d’appareil photo, surtout dans des endroits comme des églises, où il y a une forte résonance, ou dans de petits appartements. Le principe est d’être le plus léger, le plus discret et le plus mobile possible. Je travaille à la lumière naturelle, même pas au flash à la main ou au petit flash caméra. Si j’avais tout un appareillage, ça viendrait modifier la réalité. De même, je ne fais pas de photographies en noir et blanc parce que pour moi la couleur est un élément du réel.

La Vie des idées : Est-ce que vous recadrez ensuite ? Y a-t-il de la retouche numérique ?

Adrienne Surprenant : Tous les photographes font un minimum de retouches, celles qui sont permises en photojournalisme qui sont soit des contrastes, soit des petits dodge and burn [1]. Ça se faisait déjà à l’époque de l’impression argentique, avec la main ou avec des outils spécifiques. Je fais de minimes travaux de contraste, et je recadre un peu aussi, parce que c’est autorisé. En revanche, il n’y a rien qui disparaît des images. Je ne vais jamais effacer un élément ou faire une action qui modifie le sens de l’image.

La Vie des idées : Concernant le choix de vos terrains, on pourrait probablement tirer une ligne continue entre des zones géographiques « tourmentées », soit par des conflits politiques anciens ou récents, soit pour aller voir des gens qui sont affectés par le changement climatique. Comment choisissez-vous vos sujets, sachant que vous pouvez être très libre dans ce choix, mais qu’il peut y avoir évidemment des commandes de médias ?

Adrienne Surprenant : J’y vais de manière assez instinctive. Je pense que c’est un métier qui est difficile à la base, donc on ne peut s’imposer en plus des sujets qui ne nous attirent pas fortement. On n’arriverait pas à faire l’effort de travail nécessaire pour mener ces projets-là à leur terme s’il n’y avait une part d’instinct et de cœur. J’ai travaillé sur des zones qui étaient souvent délaissées par les médias (ce n’est plus le cas depuis que je couvre l’Ukraine). Des pays comme le Cameroun, la République centrafricaine ou le Soudan du Sud qui ne font plus la une, sont un peu mis de côté. Alors même que ce sont des conflits qui durent sur le long cours, et où il y a de nombreuses problématiques sociales et environnementales. Ce sont des sujets difficiles à vendre, mais qui, d’après moi, valent la peine de se dévouer.

Le choix vient aussi d’une curiosité. Quand je vois qu’un sujet a été peu couvert, je suis instinctivement curieuse de le creuser plus profondément. Ça a été le cas avec mon projet sur la dengue dans plusieurs pays du monde. En fait, une maladie très peu couverte par rapport au Zika, mais qui est transmise par les mêmes moustiques et qui touche encore davantage de monde. Pourquoi n’en entend-on pas parler ? Je suis vraiment attirée par ce genre de sujets.

Je pense que les photojournalistes et les journalistes sont des points de passage, des ponts entre des phénomènes pointus ou des situations géographiques et le grand public. Notre effort consiste à absorber une énorme quantité d’informations, pour la retranscrire d’une manière lisible. C’est donc intéressant d’aller chercher ces sujets-là, qui sont un peu arides, et de les rendre compréhensibles ou intéressants pour que les gens leur accordent quelques minutes ou quelques heures de leur temps à un moment donné.

La Vie des idées : Vous percevez-vous comme un acteur politique au sens large ? Car il y a une dimension politique dans les choix que vous faites, ou du moins, de notre point de vue, un regard politique. Et au-delà de la démarche politique, avez-vous le sentiment d’inscrire votre travail dans une démarche militante, c’est-à-dire avec une volonté de transformation, une volonté d’alerter ? Ou est-ce que la photographie serait seulement de l’ordre du constat ?

Adrienne Surprenant : J’ai effectivement l’idée d’un changement, même si penser qu’on a un réel impact de transformation peut être souvent naïf, malheureusement. J’espère surtout que certaines personnes accordent un tout petit peu d’importance au sujet qui me tient à cœur. Un exemple, c’est le traumatisme en République centrafricaine. Quand j’ai commencé le projet, la situation était très peu couverte, notamment par les organisations internationales. J’avais l’impression que sur le continent africain régnait la pyramide de Maslow : il faut que les gens mangent, qu’ils aient un toit, des toilettes, des douches, et on oubliait complètement la part d’humanité relevant du psychique, les conséquences mentales et psychologiques, en déniant à ces individus leur droit à penser et à ressentir. Je trouvais anormal qu’au sujet de différents pays ayant vécu des conflits d’une violence extrême, il y en ait certains où l’on accordait une importance au ressenti – la Syrie, par exemple, qui était très couverte à ce moment-là – et d’autres non. Ne serait-ce pas une forme de racisme postcolonial qui perdure ?

J’ai donc un côté militant par mes choix de sujets, et je pense que tous les journalistes aujourd’hui sont des êtres politisés qui choisissent leurs sujets, et la manière de les aborder, en fonction de leur vision du monde. Même si je pense qu’on est objectif, qu’on relate les faits, on n’est pas objectif dans notre choix de sujets et de thématiques. Si cependant quelqu’un me dit quelque chose qui va contre mon opinion, je vais retraduire exactement ce qui m’a été dit, sans tenir compte de mon propre avis. Sous cet aspect, je ne suis pas une journaliste militante. Je pense donc qu’il est très important de transmettre l’information la plus neutre possible, mais qu’on ne peut pas oublier que les journalistes sont des individus avant tout et ont une vision du monde qui leur est propre et qu’ils ne pourront jamais l’annihiler complètement. En tant que journaliste, ce qui nous rapproche le plus possible de l’objectivité, c’est de dire qui l’on est et les raisons pour lesquelles on fait ce reportage.

La Vie des idées : Aller dans ces zones moins couvertes médiatiquement permettait de montrer des formes d’humanité, de misère, d’injustice, d’abandon, mais qui du coup sont moins vues que dans d’autres zones du monde, typiquement le Proche-Orient, dont les conflits sont très suivis ? Est-ce qu’il y avait aussi chez vous cette volonté d’aller à la fois contre des formes d’ignorance et de conformisme ?

Adrienne Surprenant : Quand j’étais jeune photojournaliste, Valérian Mazataud, un collègue photographe français qui vit au Québec aujourd’hui, m’avait dit qu’il fallait voir le photojournalisme comme la construction d’un mur de briques et que chaque photographe constituait une brique de l’édifice : si l’on essaie de tous placer la brique au même endroit, ça ne sert rien. Il faut donc qu’on s’allie tous pour venir compléter le mur, et chaque travail est important s’il vient se conjuguer aux autres. Ce qui vient vraiment apporter quelque chose à l’information globale, au suivi du monde dans lequel nous vivons, c’est tourner son regard vers des sujets qui n’ont pas été déjà couverts, qui sont sous-couvert ou ignorés.

Pour moi, il est très important qu’il y ait des photographes qui fassent du « breaking news », mais il est tout aussi important d’avoir des projets au long cours qui viennent approfondir cette information, qui font ce pas de recul, et qui ne refont pas ce qui a été déjà été fait mille fois. Il faut donc toujours tourner son regard vers ce qui n’a pas encore été dénoncé, exploré, documenté. En tant que journaliste, on ne fait pas ça pour soi, mais pour l’information, pour quelque chose de très global, et on le fait tous ensemble. C’est une leçon d’humilité.

La Vie des idées : Au moment de choisir un sujet, comment vous documentez-vous et vous préparez-vous ? Avez-vous un « fixeur » sur place ?

Adrienne Surprenant : Quand je me lance sur un sujet, je vais lire le plus de choses possible le concernant : des thèses universitaires aux articles de journaux et aux romans, dont les romans-reportages, très pratiqués dans les pays anglo-saxons, qui sont des reportages au long cours, de trois à quatre années, racontant l’histoire d’un pays ou d’une crise. Sur la dengue, j’ai lu des travaux scientifiques et j’ai essayé de me créer, à la hauteur de mes moyens, une forme d’expertise du sujet. De plus, quand on travaille sur un pays, il faut en connaître la littérature, l’histoire, la culture au sens très large, pour arriver à avoir un degré de compréhension acceptable. Tout cela paie, je pense, dans le rendu final.

Là encore, ça permet de faire le pont, notamment sur des sujets médicaux ou scientifiques, comme la dengue. Si je n’avais pas lu tout ça, je pense que j’aurais compris moins de choses et je n’aurais pas photographié de la même manière. Pour mon projet sur le traumatisme en République centrafricaine, il fallait travailler avec des individus en situation de vulnérabilité. Mes recherches préalables m’ont permis de savoir où mettre les limites, comment conduire l’entrevue pour ne pas causer plus de tort que de bien à la personne que j’interviewe.

Tout cela fait gagner du temps et permet de voir des choses qu’on ne verrait pas forcément si on n’avait pas ce background-là. Ça permet également de travailler sans fixeur, y compris dans des pays dont je ne parlais pas la langue, comme en République centrafricaine. J’ai appris à comprendre la langue, je la parle très mal, mais si je fais un entretien, je n’ai pas vraiment besoin qu’on me traduise les réponses. Par ailleurs, beaucoup de gens parlent français. Mais j’ai eu bien sûr de très bons fixeurs. Notamment au Bangladesh sur la dengue, j’ai travaillé avec un photographe local, Tushikur Rahman, qui profitait des embouteillages monstres de Dacca, pour me raconter l’histoire du pays de A à Z. Pour mon reportage sur la dengue, j’ai fait tous les continents en quatre mois, sans avoir beaucoup de temps pour me préparer à l’étape suivante. Je passais deux à trois semaines dans chaque pays. Avoir un fixeur est donc indispensable, parce que c’est lui qui dit où regarder, mais sans influencer outre mesure notre travail.

La Vie des idées : Ce qui caractérise votre reportage sur la dengue, c’est sa transversalité. En regardant les photographies et la thématique, on se dit que c’est un reportage qui vient acter la mondialisation. Il a été fait avant le Covid, mais la question initiale semble être de savoir comment photographier quelque chose de mondial.

Adrienne Surprenant : Ce reportage avait été assez dur à publier, mais il dénonçait ou parlait déjà de certains aspects qu’on a retrouvés dans la pandémie de Covid-19. Le fait que la facilité de voyager et la globalisation pouvaient augmenter le risque d’épidémie et de maladies. On le savait par les scientifiques et par les Agences régionales de santé, et j’ai trouvé intéressant d’avoir su exprimer ces problématiques-là avant qu’on vive une pandémie mondiale où tout le monde s’est mis à les comprendre. La dengue touche la France sur l’île de la Réunion, et sur une île au large de l’Espagne, donc elle ne concernait pas que des pays lointains ou pauvres dont on se soucie très peu. Avoir vécu sur le continent africain pendant sept ans permet de voir une recherche qui est sous-financée et des maladies qui sont ignorées et tuent des centaines de milliers de personnes chaque année. En République centrafricaine, il y avait déjà des cas de variole du singe, mais il a fallu que ça arrive dans un pays occidental pour que les médias expliquent ce qu’est cette maladie, les traitements et les vaccins.

La Vie des idées : Vos thématiques de prédilection se situent à la lisière entre le visible et l’invisible. Dans la série de photographies sur la dengue au Bangladesh ou au Brésil, on ne voit pas tant la maladie avec ses conséquences sur les malades que les structures sociales qui la rendent possible. Peut-on considérer qu’on est en présence d’images politiques, notamment en tant qu’elles ne se réduisent pas à leur potentielle charge pathétique ?

Adrienne Surprenant : Oui, ça fait partie de notre responsabilité, en tant que photojournalistes, de dénoncer et de ne pas tomber dans le pathos simple. Il faut du pathos, bien sûr, il faut créer quelque chose qui fasse ressentir, mais il ne faut pas tomber non plus dans un écueil où l’on a l’impression que les gens sont responsables de leurs propres conditions ou sont simplement victimes, en les privant de leur agency (agentivité). Il est très important de se poser la question, au moment de la prise de vue, du respect que l’on a pour les personnes que l’on photographie. Il y a ainsi des choses que je prends en photographie, mais que je ne publie pas nécessairement. Après, il y a des choses que je choisis de montrer aussi parce qu’il faut montrer la cruauté ou la douleur du monde. Mais j’essaie de toujours le faire à travers un prisme ou avec un regard qui ne déplairait pas à la personne photographiée. La photographie est vraiment un acte de confiance réciproque. Mes sujets me font confiance, et en retour j’ai une responsabilité de respect qui en découle.

Ce n’est pas facile émotionnellement de vivre certains moments, de voir les conséquences d’une explosion, des blessés, des morts, et de le montrer. Mais ce sont aussi ces images qui vont provoquer plus facilement de l’empathie. Je me pose souvent la question : comment réussir à provoquer cette même considération chez un spectateur qui est très loin de la situation ? C’est un effort supplémentaire, je crois, de réflexion. Ce sont des images qui sont peut-être un peu moins « faciles », qui dépendent énormément aussi de la légende et du texte qui les accompagnent, mais qui sont importantes parce qu’elles viennent ancrer des problématiques, les capturer et les marquer.

Je me considérerais comme paresseuse si je ne photographiais que des situations hautement visuelles. D’où mon questionnement sur la meilleure façon de les mettre en images. C’est un exercice d’équilibriste d’arriver à trouver le juste milieu entre ce qui est informatif et ce qui est visuel. Parce que les gens ont besoin d’être attirés par un visuel ou de se reconnaître dans la personne qu’ils voient sur la photographie pour entrer dans le sujet. C’est un exercice intéressant parce qu’il questionne aussi notre rapport à l’information, le lien entre l’immédiateté et la réflexion. On peut ne pas être dans le pathos immédiat, mais on arrive à atteindre quelque chose de plus humain et de plus complexe dans la longueur.

La Vie des idées : Est ce qu’il y a des photographies auxquelles vous teniez, mais qui ont été refusées, qui n’ont pas été publiées, qui ont été refusées par une rédaction au motif qu’elles étaient faiblement « explicatives », trop sanglantes ou trop violentes ?

Adrienne Surprenant : Ça ne m’est jamais arrivé parce que je n’envoie pas tout aux rédactions. En Ukraine, j’ai photographié des piles de cadavres, photographies que je n’ai pas envoyées, parce je savais que ça ne passerait pas. Mais je les ai prises quand même, parce que je pense que c’est important d’avoir cette image qui ressortira peut-être plus tard dans un autre format. Au moins elle existe, elle est importante dans l’histoire et dans la réalité, mais la montrer dans la presse aurait été impossible.

Je pense que ça dépend aussi des rédactions pour lesquelles on travaille et des événements qu’on photographie. Je pense à l’exemple récent de la photo de Lynsey Addario pour le New York Times (édition du 7 mars 2022) où l’on voit une famille qui vient d’être tuée par une frappe russe alors qu’elle essayait de quitter Irpine. Addario a pris cette photo alors qu’on discernait les visages des victimes en se disant qu’elle ne serait jamais publiée. Mais la rédaction a fait le choix de la publier pour dénoncer la situation et elle a eu un impact considérable, car c’était la première preuve visuelle des attaques russes contre les civils. Ce sont donc des photographies qui peuvent servir de preuve aussi et relèvent d’un travail documentaire au sens strict, c’est-à-dire photographier le réel. Pas forcément pour une publication immédiate, mais pour l’histoire et les archives.

Tous les photographes qui travaillent sur des zones de conflit ou de guerre ont plein d’images dans leur disque dur, avec les métadonnées qui donnent le lieu, la date, l’heure, etc., qui sont là au cas où un jour il y ait une demande de justice ou un processus de réconciliation. Ces images viendront prouver que tel événement, tel massacre, a réellement eu lieu. Nous sommes témoins du plus beau et du plus horrible de l’histoire et de la nature humaine. Il nous faut documenter le réel, et de ce fait on ne sort jamais d’une image politique.

Ça pose enfin la question du choix esthétique : il y a beaucoup de photographies qui sont très belles dans leur composition, le choix des couleurs, des photos de groupes ou de gens assemblés avec des regards qui vont dans des directions différentes. Comment faire une belle photo, agréable à regarder, et donc faire un choix esthétique sur une situation qui peut être très dure ? C’est un déchirement. Ma réponse est polémique, mais je suis d’avis qu’on doit produire une image qui montre le réel, mais qui soit esthétiquement la plus impeccable possible et qui s’inscrive visuellement dans l’histoire de l’art, dans une certaine lignée esthétique et visuelle qu’il faut connaître. Il faut une certaine forme d’esthétisation du réel, mais sans modification du réel. Pour cela, je vais me placer dans la scène de façon à trouver des référents visuels et culturels qui puissent apaiser le regard et l’intérêt du spectateur. Cela fait partie du travail de passeur : si je veux forcer à regarder l’horreur, il faut que je la rende un minimum esthétique pour que, pendant quelques instants et contre leur gré, les lecteurs soient happés par cette information. Si les images n’étaient pas du tout esthétiques, on ne captiverait pas de la même façon l’intérêt des gens.

La photographie est une série de choix subjectifs qu’on opère au moment de la prise de vue puis devant un ordinateur. Il m’est arrivé d’exclure certaines photographies provoquant des émotions très fortes, pour en préférer de plus douces. Parce que je pense que la personne qui vivait cette émotion, si elle tombait sur la photo, se trouverait dégradée, regardée de haut ou d’une manière misérabiliste. On peut donc faire quelque chose de plus subtil, qui permet de ressentir et de communiquer quand même la tristesse.

La Vie des idées : À propos de ce qu’on peut photographier ou non, vous avez choisi, en Somalie, de saisir le petit corps sans vie d’une fillette nommée Deka, dans une composition très apaisée, où l’enfant paraît dormir. Dans ce cas, il fallait faire cette composition-là pour contrebalancer au fond la situation terrible que vous étiez en train de photographier ?

Adrienne Surprenant : C’est d’autant plus important qu’il s’agit d’une enfant. Quand on est face à la mort de quelqu’un de complètement innocent, il y a un devoir de respect et un questionnement de la part du photographe dans la manière de montrer cet événement. Je montre Deka de haut, le haut du corps dénudé, et l’on voit qu’elle n’était pas maigre, car elle souffrait d’une forme de malnutrition qui fait gonfler l’estomac, le kwashiorkor, et qu’on montre beaucoup moins par rapport aux visages émaciés. Mais je ne voulais pas montrer le corps nu ni dans une posture qui ajouterait de la violence à la violence. Parce que je pense que l’acte de photographier peut être violent, selon la manière dont il est fait. On prend quand même quelque chose aux gens et on le rend visible à la face du monde. Est-ce qu’on ne peut pas montrer la mort et l’évoquer avec quelque chose de plus doux ? Je pense à une photographie de Chloe Sharrock, une collègue de l’agence Myop et amie, qui a photographié l’autoroute E40, de Kyiv à Jytomyr, pour Le Monde. Elle a pris la photographie d’une main sous un drap, et l’on voit très clairement que c’est la main de quelqu’un qui est mort depuis un bon moment.

Pour moi, cette image nous parle de la mort et nous fend le cœur tout autant que si on avait vu le corps en entier. Est-ce qu’on ne touche pas plus en montrant moins ? Je pense qu’il faut aussi ménager un peu les spectateurs pour arriver à les intéresser à une situation et ne pas provoquer un refus catégorique. L’image de Deka visait à faire constater cette mort et pousser à la réflexion, mais si je montre simplement un cadavre, peut-être que ça va être choquant. Le photographe Kevin Carter qui avait photographié au Soudan une petite fille famélique guettée par un vautour en 1993 a été accusé de ne pas avoir sauvé la gamine. Je pense vraiment que cette accusation venait de gens qui n’étaient pas capables de prendre dans la figure la réalité du monde. Lui a capturé quelque chose qui était très vrai et a pris cette photo-là après avoir vu des centaines de corps comme ça. Les spectateurs ont exprimé leur horreur face à ce reportage parce qu’ils n’arrivaient pas à l’exprimer face à la situation qui était représentée. Je comprends que quelqu’un n’arrive pas à regarder cette horreur en face.

Pourtant, elle fait vraiment partie de notre monde et encore plus aujourd’hui dans le monde que nous avons créé par le changement climatique. Rien de tout cela n’est la faute des journalistes. Est-ce la personne qui prend la photographie qui est horrible ou bien est-ce seulement ce que représente l’image ? C’est aussi au public de se poser la question de sa difficulté à recevoir ces photographies.

La Vie des idées : On sent que vous avez envie de faire des légendes un peu longues, qui ne fassent pas que décrire la photographie qu’on l’a sous les yeux, mais qui, au fond, décrivent toute la situation. C’est une volonté d’avoir des légendes explicatives, y compris de l’hors-champ ?

Adrienne Surprenant : Je vois vraiment la photographie comme une manière de documenter le réel et d’amener les gens à s’intéresser à une information. Si en dessous de ma photographie je ne leur donne pas cette information-là, ils vont passer à autre chose très rapidement. Donc pour moi, c’est important d’avoir des légendes denses, même si au moment de la publication les légendes sont raccourcies, parce que c’est l’article afférent du journaliste qui va venir expliquer.

La légende est une marque de respect. Je fais de très longs entretiens et j’essaie de retranscrire au mieux ce que mes sujets disent et ce qu’ils ont vécu. Donc je rédige beaucoup de légendes avec des retranscriptions de citations, parce que je pense que c’est important qu’il y ait une place pour cette parole. Il s’agit de ne pas simplement faire une photographie, mais de connaître l’histoire de la personne qui est photographiée, avec son nom, son âge, ce qu’elle a voulu dire.

La Vie des idées : Est-ce que vous arrivez à définir ce qui serait votre style et votre vocabulaire propre en photographie par rapport à la production de vos collègues ?

Adrienne Surprenant : Je n’ai probablement pas le meilleur regard sur mes propres images, mais en tout cas j’espère faire une photographie assez douce. En un sens, j’aime les moments un peu flottants. J’aime montrer l’humanité. En Ukraine, ces trois derniers mois, j’ai photographié beaucoup de moments d’intimité. Parce que ce qui m’intéresse, c’est d’aller au plus près des gens et d’arriver à témoigner d’un moment. C’est essayer d’avoir une forme de douceur, même quand les situations sont dures. C’est laisser aussi deviner aux spectateurs certains éléments, suggérer sans être dans quelque chose de trop didactique, laisser de l’espace à la respiration, à une forme d’imagination qui se rapproche du ressenti qu’on peut avoir pour la personne lorsqu’elle est photographiée dans un moment de vulnérabilité. Peut-être qu’on parviendra à s’imaginer avec cette personne, à imaginer la vie de cette personne et donc à s’intéresser à elle. C’est pour ça que je prends difficilement des photos dans la rue sans parler aux sujets.

par Ophir Levy & Emmanuel Taïeb, le 17 janvier

Pour citer cet article :

Ophir Levy & Emmanuel Taïeb, « « On ne sort jamais d’une image politique ». Entretien avec Adrienne Surprenant », La Vie des idées , 17 janvier 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/On-ne-sort-jamais-d-une-image-politique.html

Nota bene :

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction (redaction chez laviedesidees.fr). Nous vous répondrons dans les meilleurs délais.

Notes

[1Le « dodge and burn » est une technique permettant de créer des zones sombres ou claires sur une photographie.

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