Recension Histoire

Le monde rouge

À propos de : Nicolas Offenstadt, Histoire globale de la RDA, Tallandier


par , le 2 juillet


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Au-delà de la dictature, bien réelle, la RDA n’a pas été une simple parenthèse, un accident de l’histoire. Incarné dans des discours, des organisations, des objets, des partenariats internationaux, le communisme a été autre chose qu’un prélude au post-communisme.

Le nouvel ouvrage de Nicolas Offenstadt s’inscrit dans une trilogie qu’il a fait paraître depuis 2018 sur l’histoire de la RDA. Comme pour Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA (Stock, 2018) et Urbex RDA, l’Allemagne de l’Est racontée par ses lieux abandonnés (Albin Michel, 2019), il s’appuie ici sur des études existantes et des archives originales, venant de brocantes, de témoignages, de discussions avec des citoyen.ne.s est-allemand.e.s, au hasard des rencontres, qu’il croise avec des archives plus classiques, comme les archives municipales de Francfort-sur-l’Oder ou celles du musée d’Eisenhüttenstadt.

Les sens et les paysages

L’urbex joue un rôle non négligeable. L’auteur découvre par exemple des archives dans une cave de l’ancienne entreprise Th. Hartmann et Schulze, ou dans la fonderie d’acier de Chemnitz à l’abandon. Il est un habitué de ces archives très variées – c’est l’une des choses qui font l’originalité de cet ouvrage.

En effet, c’est le terrain, le goût pour les lieux abandonnés, les zones en déshérence, les rencontres fortuites, qui l’ont amené à étudier la RDA, alors qu’il était au départ spécialiste du Moyen Âge et des questions de mémoire et d’historiographie. En vivant plusieurs années à l’est de l’Allemagne, Nicolas Offenstadt l’a vite compris : l’héritage de cet État éphémère n’est réductible ni à l’image douce-amère qu’en donne Goodbye Lenin, ni aux barbelés, ni à la torture en prison, ni aux morts le long du mur, qui dominent souvent un récit surdéterminé par l’anticommunisme.

Le goût de l’anecdote, des détails, l’attention pour les petits faits du quotidien rendent la lecture de l’ouvrage très agréable. L’accent mis sur les sens et les paysages permet une plongée sensorielle dans l’histoire de la RDA, comme ce passage sur les odeurs :

Une des caractéristiques centrales du paysage odorifère de la RDA tient au rôle du lignite dans l’économie du pays et dans le chauffage en particulier, qui produisait une odeur particulière, un peu mécanique. (p. 125)

Cela rappelle un peu la manière du travail, pionnier en la matière, d’Alain Corbin.

Restituer la densité

L’ouvrage commence de façon originale par les portraits rapides d’Aljoscha Rompe, qui avait la nationalité suisse grâce à son père biologique, mais a préféré rester en RDA pour y jouer sa musique, estimant que les concerts, à l’Est, étaient plus créatifs, et de Ronald M. Schernikau, figure de la scène gay de Berlin-Ouest, qui revient volontairement vivre en RDA dans les années 1980, alors qu’il l’avait quittée enfant avec sa mère. En 1990, lors du dernier congrès des écrivains de RDA, ce dernier a prononcé une phrase devenue célèbre :

Je considère que la bêtise des communistes n’est pas un argument contre le communisme. […] Vous ne savez encore rien du degré de soumission que l’Ouest exige de chacun de ses habitants.

On comprend, après ces portraits, qu’il s’agira d’écrire une histoire de la RDA nuancée, qui permette de comprendre ces deux itinéraires de vie. Si l’on réduit la RDA à la dictature qu’elle était, sans chercher à aller plus loin, c’est par définition impossible de les comprendre. L’idée est donc, comme dans d’autres ouvrages récents, de restituer la densité et la diversité d’une société trop souvent réduite à son appareil répressif.

On pouvait adhérer aux valeurs socialistes et, en même temps, être critique sur sa réalisation. La RDA a été autre chose que ce que le discours médiatique allemand véhicule encore souvent : une bulle idéologique qui aurait éclaté, ne laissant aucune trace. C’est le contraire qui s’est passé : les traces de la RDA sont partout.

De toute évidence, elle a marqué les esprits, y compris en France où l’intérêt pour cet État est grand, comme le montrent les succès commerciaux des ouvrages récents et l’ouverture à Tonnerre (Yonne) d’un musée de la RDA.

Quand commencer ?

L’ouvrage de Nicolas Offenstadt se définit comme une histoire globale pour toute une série de raisons. Il s’efforce de prendre en compte la diversité de la RDA : ce n’est ni une monographie sur une région, ni un ouvrage sur Berlin-Est, le centre du pouvoir, et il tente de prendre en compte tous les points de vue, pas seulement celui des dirigeants. La région de Mansfeld-Eisleben, celle des mines de cuivre en Saxe-Anhalt (la région de Luther avant d’être cette région minière), intéresse toutefois particulièrement l’auteur, qui y revient à plusieurs reprises.

Cette histoire est aussi globale, car l’objectif est de saisir le temps long de la RDA, depuis la création, en 1943, du Comité national pour l’Allemagne libre en URSS par des résistants communistes, jusqu’à sa chute en 1990 et aux traces que cet État a laissées par la suite. L’auteur aurait même pu commencer encore plus en amont.

En effet, le territoire de RDA renvoie à une réalité historique encore plus ancienne. Son unité est ancrée dans une économie agraire qui avait des caractéristiques dues à une histoire différente du reste des territoires germaniques. À peu de choses près, les frontières de la RDA correspondaient à celle du Mitteldeutschland. Ces terres, à l’est du Altdeutschland, étaient habitées par des populations slaves et ont été occupées durant la première vague de colonisation organisée par l’Ordre teutonique à partir de 1105.

La spécificité de cette région est que, presque partout depuis le XIIe siècle, la Grundherrschaft a perduré : il s’agit d’un pouvoir fondé sur l’occupation foncière et sur une base contractuelle, et non pas un pouvoir personnel, comme dans le reste des terres agricoles du territoire germanique. L’auteur a donc raison d’insister sur le fait que la RDA n’est pas seulement un résultat de la guerre froide dont les frontières seraient totalement arbitraires et résulteraient uniquement des positions militaires en 1945.

C’est plus compliqué que cela, surtout si l’on prend en compte le fait que la RDA a existé comme projet bien avant la guerre froide. Marx était un Allemand, Lénine a vécu à Leipzig et à Berlin : il a fait imprimer à Leipzig le premier journal marxiste pour toute la Russie, Iskra (L’Étincelle). On peut donc définir des bornes temporelles au projet et à l’imaginaire qui président à la fondation de la RDA bien avant le Comité de 1943.

Une ouverture relative

L’auteur s’efforce d’inscrire la RDA dans une histoire mondiale, en soulignant évidemment ses liens avec l’Allemagne de l’Ouest, l’URSS et les pays satellites, mais aussi ses rapports avec la Corée du Nord, le Nord-Vietnam, le Yémen du Sud, le Mozambique, donc tout ce que l’on appelle la « mondialisation rouge ». C’est aussi en ce sens que cette histoire est globale.

Évidemment, l’ouverture du pays n’était pas comparable à celle de la RFA, ne serait-ce qu’en raison de l’absence de liberté de circulation. Mais le pays n’était pas non plus fermé, coupé du monde, comme on me l’expliquait dans mes cours d’histoire au collège dans les années 1980.

Parmi les dix commandements du « bon socialiste », Ulbricht définit la solidarité internationale, donc le soutien aux luttes insurrectionnelles, à la décolonisation, à l’OLP, contre l’apartheid. Une haute école de la FDJ (l’organisation de jeunesse de la RDA) accueillait en formation, sur le lac Bogensee, des jeunes communistes du monde entier, par exemple des Chiliens après le coup d’État de Pinochet en 1973 et des communistes espagnols dès les années 1950 (expulsés de France).
Le livre Ostalgie international, paru il y a une quinzaine d’années, soulignait cette ouverture à une partie du monde, comme l’indique le sous-titre, Souvenirs de la RDA, du Nicaragua au Vietnam. À travers des objets, des motos de RDA (encore utilisées massivement à Cuba, par exemple), des souvenirs d’études ou de formation professionnelle, la RDA a laissé des traces dans le monde entier, qui perdurent encore.

Les relations étroites avec la Corée du Nord sont analysées de façon détaillée et nuancée, pour montrer les investissements, la fourniture de biens de consommation, les visites d’État, d’un côté, mais aussi la méfiance réciproque et les rapports de force, de l’autre, dans le contexte d’un État qui voulait une voie coréenne vers le socialisme (l’auteur aurait pu détailler un peu davantage cette idéologie du Juche, peu connue).

Des difficultés sans fin

L’un des mérites de l’ouvrage est de montrer que la RDA n’est pas un simple accident de l’histoire, un écart par rapport à une normalité, comme un fleuve qui aurait quitté son lit après un débordement et aurait repris en 1990 son cours naturel [1]. Elle n’est pas réductible à une parenthèse qui serait aujourd’hui refermée. En somme, le communisme n’a pas été seulement un prélude au post-communisme.

Ce système de valeurs aujourd’hui oublié que promouvait la RDA, Offenstadt le ranime de façon convaincante, tout en montrant les apories d’un évergétisme d’État incapable de satisfaire les attentes de la population dans bien des domaines, et confronté à des difficultés sans fin : le manque de main-d’œuvre, les soucis d’approvisionnement en énergie, la mauvaise qualité du lignite, l’URSS qui réduit ses livraisons de pétrole dans les années 1980, car elle est elle-même en difficulté.

« L’histoire de la RDA a souvent été écrite d’en haut, comme une histoire du pouvoir communiste, soulignant donc l’enchâssement de la société dans les rets d’un autoritarisme parfois qualifié de totalitarisme » (p. 19), écrit Nicolas Offenstadt. Il faut souligner que, depuis environ 15 ans, il y a de nombreux contre-exemples, et ce qui était vrai dans les années 1990 ne l’est plus aujourd’hui, depuis que les travaux en histoire du quotidien, du logement, de l’enfance, des pratiques artistiques ou sportives, des loisirs, se sont multipliés. Même dans les années 1990, il y avait déjà des exceptions.

On peut être surpris que l’auteur ne se réfère pas davantage à des concepts importants, forgés par les récentes avancées de l’historiographie sur la RDA, comme la Fürsorgediktatur (dictature de l’assistance, paternalisme) de Konrad Jarausch, la durchherrschte Gesellschaft (société entièrement dominée par le pouvoir de part en part) de Jürgen Kocka, ou encore la partizipatorische Diktatur (dictature participative) de Mary Fulbrook.

Dans le cadre d’une telle histoire globale, il est vrai qu’il est difficile d’esquisser toutes les façons d’appréhender ce régime. Le socialisme a une histoire, mais il est une histoire aussi : une histoire que Nicolas Offenstadt nous conte avec un précieux appétit pour les anecdotes et les détails de la vie quotidienne.

Nicolas Offenstadt, Histoire globale de la RDA, Paris, Tallandier, 2026, 544 p., 26 € (ISBN : 9791021049697).

par , le 2 juillet

Pour citer cet article :

Élisa Goudin, « Le monde rouge », La Vie des idées , 2 juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Offenstadt-Histoire-globale-de-la-RDA

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Notes

[1Voir l’entretien de l’auteur avec Olivier Baisez.

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