« Archipel fluvial de Mariuá, Rio Negro »,Sebastiao Salgado (2019)

Recension International

Le Brésil des marges

À propos de : Ludivine Eloy, Dans le vert des cartes. Agriculture et environnement au Brésil, Presses universitaires de Rennes


par , le 26 mars


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En dehors des espaces transformés par l’agriculture intensive, dans « le vert des cartes » du Brésil, Ludivine Eloy étudie les pratiques agricoles des groupes sociaux, souvent oubliés, vivant au sein des territoires préservés de la déforestation.

Le rôle de la biodiversité brésilienne dans la régulation du climat rend nécessaires des analyses solides pour comprendre les relations entre agricultures, forêts et politiques environnementales. Dans cet ouvrage, Ludivine Eloy explore les dynamiques agricoles en Amazonie et dans le Cerrado, deux régions souvent représentées dans la cartographie comme des espaces à vocation non agricole, peu habités et exploités, et qui concentrent les efforts de conservation de la biodiversité et de lutte contre la déforestation. Tandis que la recherche s’est centrée sur les dynamiques de fronts pionniers amazoniens, l’agriculture commerciale ou familiale, l’autrice explore avec beaucoup de finesse le « vert des cartes », en référence aux travaux de Mathieu Noucher (2015, 2020), à savoir les dynamiques agricoles et environnementales qui passent inaperçues dans les espaces épargnés par la déforestation. Ces espaces, couverts de végétation naturelle, sont habités par des groupes sociaux divers, dont l’autrice dépeint l’histoire, les pratiques et les besoins. Pour ce faire, elle développe une méthode d’enquête originale, à la croisée de la géographie et de l’agronomie, dont la restitution réflexive est particulièrement stimulante. À travers une recherche approfondie et une analyse rigoureuse, elle révèle les disjonctions entre les politiques de modernisation et de conservation et les pratiques locales. Les cadres juridiques de ces politiques s’appuient sur des postulats de fixité et d’étanchéité des catégories sociales et foncières, conçues comme stables, homogènes et non imbriquées.

Dans un contexte d’expansion d’une agriculture commerciale en Amazonie et dans le Cerrado, l’autrice s’interroge sur la permanence de systèmes productifs agroforestiers des populations amérindiennes à partir de la mise en relation de plusieurs terrains d’étude. Elle mobilise la notion de marge, comprise comme des espaces « autres » et non en relation de subalternité. Ces espaces sont difficiles à classifier, car caractérisés par un statut incertain et des limites floues. Cette définition conduit l’autrice à s’affranchir des catégories préétablies en géographies (zonages, continuités, limites), ou de la structure centre-périphérie. L’ouvrage interroge ainsi « l’invisibilité persistante des pratiques et savoirs environnementaux dits “traditionnels” au Brésil, malgré la reconnaissance de catégories identitaires et de droits territoriaux spécifiques aux populations qui occupent ces espaces » (p. 25). Le terrain d’étude porte sur les espaces périurbains en Amazonie ou les interstices du soja dans le Cerrado. L’autrice cherche à identifier des régularités dans ces processus de marginalisation. Deux questions nourrissent sa réflexion : « Qu’est-ce qui fait marges dans les espaces ruraux brésiliens ? » ; « Qu’apporte une approche renouvelée des marges à la compréhension des rapports agriculture-environnement en Amérique du Sud ? » (p. 26).

Des marges subalternes aux marges différences

Partant de la géographie sociale, Ludivine Eloy propose de renouveler la notion de marge pour démontrer pourquoi certaines pratiques productives et spatiales au Brésil sont dévalorisées, peu connues et peu prises en compte dans les politiques publiques. Pourtant, ces systèmes agricoles dits traditionnels jouent un rôle majeur dans la protection de la biodiversité. L’ouvrage se démarque de trois champs de la littérature. On trouve tout d’abord les travaux regroupés autour de la notion de marge non productive, qui, depuis le mythe du bon sauvage pendant la colonisation à l’institutionnalisation des catégories identitaires dites traditionnelles, conduisent à une simplification des changements des espaces ruraux et une essentialisation des populations qui les habitent. Ces travaux attribuent à ces groupes une caractérisation réductrice et homogène de leurs rapports à la nature en reproduisant l’opposition entre tradition et modernité. Ensuite, la notion de marge-périphérie, très utilisée en géographie régionale, tend à cantonner les marges à des espaces secondaires, selon une lecture centrée sur le modèle centre/périphérie ou sur la notion de frontière d’occupation. Enfin, la notion de marge-résistance, provenant des decolonial ou des peasant studies, centrées sur l’étude des rapports de pouvoir, qui propose une lecture tendant à subordonner l’ensemble des dynamiques sociales à la logique de l’accumulation capitaliste. Cette dernière notion généralise l’autonomie des populations en occultant leurs dynamiques plus complexes. Selon Ludivine Eloy, ces trois lectures des marges participent à la construction intellectuelle de ce qu’elle appelle les marges subalternes. Cette acception des marges conduirait à une essentialisation des populations et leur assimilation à des sociétés isolées du marché et de la modernisation agricole. Cette vision occulterait la complexité des systèmes agricoles de ces populations.

Pour dépasser ces écueils, l’autrice propose la notion de marge-différence construite à partir des travaux de Samuel Depraz (2017). Cette notion renvoie aux territoires qui présentent des différences et spécificités socioculturelles, et dont l’analyse s’affranchit d’une relation ou d’une hiérarchisation normative par rapport à un centre. Sa mobilisation implique de prendre en considération la complexité des rapports agriculture-environnement dans leurs dimensions sociospatiales, et non seulement depuis la dichotomie domination/résistance. Elle permet d’éclairer le développement de l’agriculture commerciale de plantation par l’étude des logiques hétérogènes, des confrontations et alliances entre une pluralité d’acteurs, porteurs de savoirs et de pratiques multiples. En somme, contrairement aux travaux précédents qui s’insèrent dans ce qu’elle appelle les marges subalternes, l’acception de marge différence qu’elle propose vise à ne plus penser la tradition comme une opposition à la modernité, mais plutôt comme une forme spécifique de production de savoirs dans les territoires.

L’Amazonie périurbaine

Les espaces périurbains en Amazonie constituent une illustration des marges différences. La coexistence de villes et villages avec les aires protégées a souvent été identifiée comme un déclin des pratiques agricoles dites traditionnelles. Dans son étude, qui mêle des données qualitatives et quantitatives, à la croisée de la géographie et de l’agronomie, Ludivine Eloy rend compte des dynamiques des systèmes agricoles et de l’environnement dans quatre villes : Sao Gabriel, Santa Isabel, Cruzeiro du Sul et Oriximina. Elle montre que l’urbanisation s’y déploie moins en termes d’exode rural que de redéploiement des systèmes de mobilité et des pratiques résidentielles caractérisés par une multilocalité résidentielle et productive. Ces pratiques permettent aux membres d’un même groupe domestique de diversifier leurs activités sans renoncer à leur appartenance identitaire et territoriale. Ces mobilités sont permises par des arrangements et dispositifs institutionnels qui autorisent les familles à mobiliser plusieurs tenures foncières (propriété privée, possession exclusive, droit d’usage sur un territoire villageois et accès indirect). Ainsi, les territorialités amérindiennes s’étendent au-delà des territoires reconnus formellement, sans remettre en question leur contrôle sur ces espaces ni la capacité productive de leurs systèmes agricoles. De fait, les échanges d’aliments et de plantes cultivées – à l’échelle domestique et régionale –, au sein et entre les groupes domestiques multisitués, favorisent le maintien de la diversité alimentaire et de l’agrobiodiversité en raison de la circulation et conservation des semences et des plants, et donc de la diversité génétique. Ces marges concentrent aussi des inégalités, selon les capacités des individus à tirer profit de la multilocalité, ainsi que des conflits, dans la mesure où les politiques publiques condamnent l’agriculture sur brûlis – considérée comme responsable de faibles rendements – et promeuvent des systèmes productifs intensifs et non itinérants.

Les interstices du soja dans le Cerrado

La question de l’usage du feu suscite également de nombreux débats dans les interstices du soja du Cerrado. Historiquement dédiée au développement agricole, la région a connu un essor du soja dans les années 2000. À partir de terrains menés sur les aires protégées de Jalapao (Tocantins) et dans l’ouest de l’État de Bahia, Ludivine Eloy explore la matérialisation sur le territoire de la coexistence des politiques de modernisation agricole et de conservation. Alors que le soja se développe sur les hauts plateaux du Cerrado, les politiques de conservation se centrent sur les vallées forestières avec la création d’Unités de conservation, la délimitation de Réserves légales ou d’Aires de protection permanentes. Ces vallées forment les interstices du soja : des systèmes productifs qui regroupent diverses formes d’agriculture sur brûlis (feux intensifs à vocation culturale ou extensifs à vocation pastorale), des systèmes agroforestiers complexes (culture familiale, jardins, prairies cultivées) parfois alimentés par l’irrigation gravitaire, cueillette de produits naturels et élevage bovin.

Ces « îles de biodiversité » contrastent avec les monocultures de soja. Pourtant, les politiques environnementales de conservation, qui reposent sur la logique de compensation et sont appropriées par les producteurs de soja, viennent légitimer les pratiques d’agrobusiness tout en disqualifiant l’agriculture sur brûlis. En effet, les Unités de conservation menacent les systèmes agroforestiers situés dans les interstices en imposant des régimes de conservation stricte, lesquels criminalisent les usages des feux agropastoraux. La promotion de l’agroécologie sélective participe, quant à elle, à ce phénomène par la promotion de la collecte des ressources végétales et forestières comme alternative à l’abattis-brûlis, en niant les interdépendances entre savoirs, pratiques locales, agrobiodiversité et usage des feux. Si, depuis 2013, les politiques brésiliennes adoptent le paradigme international d’une gestion intégrée du feu, cette réhabilitation ne fait pas consensus dans des territoires marqués pendant des décennies par l’interdiction. Surtout, cette focalisation des débats sur le feu dévie l’attention des dégradations environnementales engendrées par les champs de soja, dont la pression et contamination des ressources en eau menace ces îles de biodiversité.

Dégradations et controverses environnementales

Les marges différences en Amazonie et dans le Cerrado sont analysées comme des lieux de production de controverses environnementales. Explorer les liens entre les savoirs environnementaux que les entreprises agroindustrielles mobilisent pour déployer leurs activités sur un territoire, les dynamiques sociospatiales qui en découlent et les controverses qu’elles produisent, constitue les nouvelles orientations de recherche de Ludivine Eloy. Son objectif est d’identifier comment l’expansion du soja se conjugue avec l’évolution des politiques environnementales dans un contexte de crise écologique. À cette fin, elle se saisit de la critical political ecology et de la sociologie des sciences et des techniques pour analyser la construction et la mise en œuvre des politiques environnementales en s’intéressant à la production de connaissances, leur circulation et leur utilisation. Analyser les politiques environnementales par le prisme des controverses la conduit à replacer les différentes formes d’explication des problèmes environnementaux dans leurs contextes historiques, institutionnels et scientifiques. Elle s’attelle actuellement à l’étude des discours des producteurs de soja : ceux qui préconisent l’intensification agricole comme solution à la déforestation, et ceux qui naturalisent la crise hydrique en l’attribuant exclusivement au changement climatique, tout en ignorant l’accroissement des pressions et des pollutions sur les cours d’eau.

Ludivine Eloy propose un récit éclairant des transformations des systèmes agroforestiers, offrant une meilleure compréhension des relations entre agricultures et environnements au Brésil. Elle invite à adopter un regard critique sur les idées reçues concernant les prétendus bienfaits de l’agriculture intensive et des politiques de conservation fondées sur l’économie verte. Elle met en lumière les ambivalences et contradictions de ces politiques de conservation visant la lutte contre la déforestation et la protection de l’agrobiodiversité en Amazonie et dans le Cerrado, notamment lorsqu’elles reposent sur la reconnaissance des droits des populations amérindiennes, tout en contribuant, paradoxalement, à une dévalorisation de leurs modes de vie. Cet ouvrage constitue une contribution significative à la géographie et aux sciences sociales de l’environnement, en soulignant la dimension spatiale des jeux de pouvoir qui invisibilisent certains groupes sociaux ou problèmes environnementaux.

Ludivine Eloy, Dans le vert des cartes. Agriculture et environnement au Brésil, Presses universitaires de Rennes, 2025, 272 p., €28, ISBN 9782753597846.

par , le 26 mars

Aller plus loin

Bibliographie
 Samuel Depraz, La France des marges. Géographie des espaces « autres », Paris, Armand Colin, 2017.
 Matthieu Noucher, « De la trace à la carte et de la carte à la trace : pour une approche critique des nouvelles sources de fabrique cartographique », in Severo Marta et Romele Alberto (dir.), Traces numériques et territoires, Paris, Presses des Mines, 2015, p. 215-225.
 Matthieu Noucher et Laurent Polidori (dir.), Atlas critique de la Guyane, Paris, CNRS Éditions, 2020.

Pour citer cet article :

Chloé Nicolas-Artero, « Le Brésil des marges », La Vie des idées , 26 mars 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Ludivine-Eloy-Dans-le-vert-des-cartes

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