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Essai Histoire

Le genre préhistorique : un récit instrumentalisé


par Anne Augereau & Christophe Darmangeat , le 4 octobre


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Les mythes en vogue d’un matriarcat originaire ou de chasseresses héroïsées ne reposent sur aucune donnée scientifique sérieuse ; de surcroît, ils ne servent pas la cause féministe.

Ce texte est un extrait du livre qui paraît le 5 octobre dans la collection Puf/Vie des idées, sous la direction de Anne Augereau, préhistorienne à l’Inrap, et Christophe Darmangeat, anthropologue social, maître de conférences à l’Université Paris Cité : Aux origines du genre. Ont collaboré à cet ouvrage Oren Falk, Dominique Henry-Gambier, Kathryn Kamp, Pascal Picq, Aline Thomas et John C. Whittaker.

Un spectre hante le féminisme : le spectre du matriarcat primitif. Aux yeux de bien de celles et ceux qui aspirent aujourd’hui à la disparition de la domination masculine, l’idée que celle-ci était inconnue des sociétés humaines du lointain passé apparaît en effet comme un point d’appui et un gage de succès futurs. Inversement, affirmer que cette domination masculine existe depuis des temps très reculés, voire qu’elle a constitué jusqu’à nos jours un trait culturel universel, est volontiers considéré comme une manière de la légitimer ou de suggérer qu’elle serait inéluctable.

Pourtant, il faut le souligner avec force : bien qu’elle paraisse de bon sens et qu’elle soit couramment admise, il n’existe aucune relation univoque entre la situation supposée des femmes de la préhistoire et le combat actuel en faveur de l’égalité des sexes. En particulier, ce n’est pas parce que la domination masculine serait, à l’échelle de l’histoire des sociétés humaines, un phénomène tardif, qu’elle peut pour autant être facilement abolie. Inversement, ce n’est pas parce qu’elle s’avérerait aussi ancienne que l’humanité elle-même – voire parce ce qu’elle s’ancrerait dans l’héritage biologique de notre lignée – qu’elle ne saurait être dépassée. En fait, sous les dehors d’un raisonnement, il n’y a là au fond qu’une simple – et abusive – association d’idées.

Pour s’en convaincre, on peut commencer par rappeler que la thèse d’une prééminence initiale des femmes n’est pas une spécificité moderne. Bien avant même d’être une théorie scientifique, elle fut un mythe fondateur pour de nombreux peuples. Et ce récit des origines était loin de s’inscrire dans une perspective féministe…

Les mythes du matriarcat primitif

Bien des sociétés traditionnelles marquées par une forte domination masculine se disaient en effet issues d’un ordre social matriarcal qui avait été renversé.

Dans les hautes-terres de Nouvelle-Guinée, un des cas les plus célèbres est celui des Baruya, des cultivateurs et petits éleveurs de porcs étudiés notamment par Maurice Godelier [1]. Dans cette société par ailleurs dénuée de toute hiérarchie politique et de toute inégalité de richesse, les hommes avaient méthodiquement concentré tous les pouvoirs entre leurs mains et infériorisé les femmes. Celles-ci, et tout ce qui se rattachait à elles, était réputé sale, dégradant ou dangereux. Comme dans les autres sociétés de cette région, les jeunes garçons étaient enlevés à leurs mères à l’adolescence pour être élevés durant plusieurs années dans la maison des hommes. Ils y subissaient une série d’initiations qui leur dévoilaient peu à peu les mystères d’une religion dont les secrets étaient interdits aux femmes sous peine de mort. Or, les Baruya disaient que jadis, ce sont les femmes qui occupaient la place des hommes, en particulier, que ce sont elles qui possédaient les objets sacrés et qui chassaient le gibier à l’arc. Mais cette organisation avait selon eux conduit au chaos, et pour le bien de tous, la hiérarchie des sexes avait été inversée.

Loin d’être l’apanage des seuls Baruya, de telles religions étaient fréquentes dans les sociétés traditionnelles, y compris chez des chasseurs-cueilleurs tels que les Selk’Nam de la Terre de Feu. Chez eux également, les femmes étaient jadis censées avoir dirigé la société. En ces temps :

Les hommes vivaient dans une peur et une sujétion abjectes. […] Seules les femmes prenaient les décisions et donnaient des ordres. Les hommes devaient obéir […]

Mais un jour, un homme surprit une conversation entre les femmes, qui lui révéla l’imposture que cachait la cérémonie religieuse du Hain : les esprits féminins qui y apparaissaient afin de terroriser les hommes n’étaient en réalité autres que les femmes grimées. Les hommes fomentèrent alors une insurrection armée :

Les hommes remportèrent la grande bataille. Toutes les femmes, jeunes et vieilles, avaient été abattues ou bannies. […] Ils discutèrent longtemps pour savoir lesquels d’entre eux devaient se déguiser pour figurer les différents esprits du Hain. C’étaient très exactement les mêmes esprits avec lesquels les femmes avaient dupé et terrorisé les hommes lorsqu’elles contrôlaient le Hain. Ainsi fut fondé le Hain des hommes, tel qu’il existe encore aujourd’hui. Tout cela […] devait être soigneusement conservé dans la mémoire des hommes pour les temps à venir ; les femmes ne devaient jamais l’apprendre. [2]

Interpréter ces exemples, que l’on pourrait multiplier, comme la preuve d’un matriarcat primitif qui étaye la perspective féministe serait ainsi commettre une double erreur : l’une consistant à les prendre pour argent comptant, l’autre à leur faire dire l’exact contraire de leur propos.

Une théorie scientifique féministe ?

Jacob BachofenC’est en 1860 que l’idée d’une prépondérance initiale des femmes dans les sociétés humaines fut formulée pour la première fois dans le cadre d’un raisonnement scientifique. Cette année-là, le juriste Jakob Bachofen publia un travail monumental intitulé Le droit maternel, et sous-titré Recherche sur la gynécocratie [le matriarcat] de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique. La démonstration s’appuyait essentiellement sur l’analyse des mythes grecs, dont elle supposait qu’ils contenaient un fond de vérité historique.

À la différence des récits évoqués précédemment, cette théorie n’entendait pas légitimer la domination masculine. Le livre faisait au contraire l’éloge des vertus féminines supposées, ainsi que des sociétés qu’elles étaient censées avoir inspirées. Toutefois, indépendamment même de la fragilité de sa méthode et, par conséquent, des conclusions de son raisonnement, et tout en prenant sous certains aspects le contre-pied du récit phallocrate traditionnel, le texte s’inscrivait à bien des égards dans la droite ligne des préjugés de son époque. Ainsi, de même qu’il pouvait louer « la sublimité, la grandeur héroïque, voire la beauté à laquelle la femme s’est élevée en inspirant la bravoure et la chevalerie aux hommes » [3], Bachofen évoquait « la nature féminine essentielle, ce sens profond de la présence divine qui, fusionnant avec le sentiment de l’amour, confère à la femme, et particulièrement à la mère, une dévotion religieuse qui fut la plus ardente dans les époques les plus barbares » [4].

Il y a plus. Si l’aube de l’humanité avait été marquée par une forme ou une autre de domination féminine qui avait été renversée avec ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation, cela pouvait signifier que les qualités féminines, si estimables qu’elles soient, étaient ancrées du côté de la nature et antinomiques avec le développement culturel et social. C’est bien ce que Bachofen suggérait en écrivant que « le triomphe de la paternité amène avec lui la libération de l’esprit de la manifestation de la nature, une sublimation de l’existence humaine sur les lois du monde de la vie matérielle » [5]. Ce qui n’était exprimé qu’avec retenue par Bachofen le fut quelques décennies plus tard de manière décomplexée par l’un de ses disciples. Robert Briffault, auteur en 1927 de la monumentale somme The Mothers [Les mères], affirmait ainsi sans ambages :

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La constitution des femmes les rend déficientes en ce qui concerne les qualités qui distinguent l’intellect masculin. […] Les capacités de création, d’analyse et d’abstraction de l’intellect sont moins développées chez les femmes que chez les hommes. […] Leur croissance est marquée par un arrêt du développement, physique et mental, lié à leur relative précocité. […] La structure intellectuelle des plus hautes formes de la culture et l’organisation qui constituent la civilisation sont des produits masculins et sont marquées par les qualités et les caractéristiques de l’intellect masculin. [6]

Les avatars modernes du matriarcat

Depuis sa formulation initiale, et malgré l’opposition de la majorité des scientifiques, la théorie du matriarcat primitif n’a cessé de renaître de ses cendres sous diverses formes, en particulier auprès du grand public.

Dans les années 1970, la figure de proue de cette tendance fut l’archéologue Marija Gimbutas, selon qui les sociétés de la « Vieille Europe », qualifiées de « matristiques », étaient tout à la fois marquées par la prééminence des principes féminins et le culte d’une Grande Déesse.

Les versions les plus modernes de ce récit mettent toutefois moins l’accent sur le prestige supposément conféré aux femmes par la maternité ou les divinités féminines que sur les accomplissements féminins dans le domaine des tâches productives. La pleine participation des femmes préhistoriques à des activités prestigieuses ou dangereuses, telles que le chamanisme ou la chasse au grand gibier, est censée leur avoir permis d’imposer une forme d’égalité des sexes… et procurer un sentiment de légitime fierté à leurs lointaines descendantes.

En France, le produit le plus récent de cette lignée est le livre-documentaire Lady Sapiens, qui insiste sur la « puissance » sociale des femmes du Paléolithique, fondée en particulier sur l’absence (ou la faiblesse) supposée de la division sexuée du travail à cette époque, et qui aurait conduit les femmes de cette époque, « généreuses, habiles, audacieuses et volontaires  » [7], à bénéficier d’un «  statut privilégié  » [8] – le documentaire affirme pour sa part qu’elles étaient «  respectées, honorées, vénérées  ». Le livre a été un succès traduit en une dizaine de langues, dont une version italienne significativement sous-titrée : « comment les femmes ont inventé le monde ».

Une telle démarche n’est pas fondamentalement nouvelle. Sans remonter plus loin, c’était déjà celle de la journaliste Evelyn Reed en 1975, dans un livre censé établir que la majorité, sinon la totalité, des innovations techniques et sociales de la préhistoire étaient dues aux femmes. Reed ne dissimulait pas les conclusions politiques qu’il fallait selon elle en tirer :

La certitude que l’infériorité féminine actuelle n’est pas déterminée biologiquement, qu’elle n’a pas été constante au cours de l’histoire, et qu’autrefois la vie sociale fut organisée et dirigée par notre sexe, devrait redonner confiance à toutes les femmes qui aspirent aujourd’hui à la libération. [9]

Or, répétons-le, c’est l’idée même qu’il existerait un lien univoque entre la place sociale occupée par les femmes durant une majeure partie du passé et la possibilité de leur émancipation actuelle qui est trompeuse. La possibilité de mettre fin à un rapport social (ou, ce qui revient au même, d’instaurer un rapport social nouveau) ne dépend pas de son ancienneté, mais du fait que les fondements de ce rapport sont perpétués et renforcés, ou au contraire sapés, par la dynamique générale de la société.

Dans d’autres domaines, il n’est pas très difficile de trouver des exemples qui illustrent ce fait. L’un des traits les plus anciens et les plus universels des sociétés humaines a été le droit – et même, le devoir – pour un individu ou un groupe, de se venger des torts subis, au besoin en allant jusqu’au meurtre. Or, avec l’avènement de l’État, cette tradition ancestrale et qui semblait naturelle à ceux qui la pratiquaient a peu à peu été largement éradiquée.

Il n’est pas besoin d’être un spécialiste en Préhistoire pour réaliser que la tendance actuelle à présenter « la femme » paléolithique comme une femme active et émancipée, que nulle coutume ne vient discriminer et qui tenait la dragée haute aux hommes, nous en dit bien plus long sur les préoccupations de notre propre époque que sur la réalité du passé. Cette image, en paraissant redonner une dignité volée aux femmes préhistoriques, est certaine de séduire un large public. On peut néanmoins douter de sa pertinence et, du même coup, de sa capacité à éclairer, tant les raisons de leur infériorisation passée que les leviers de leur émancipation future.

Le combat féministe n’a pas besoin de chimères

L’étude scientifique des rapports de genre dans le passé, c’est-à-dire la volonté de les reconstituer le plus fidèlement possible, doit pouvoir se mener sans a priori sur la manière dont ses découvertes pourraient être enrôlées au service d’un positionnement sur les revendications féministes – que ce positionnement soit progressiste ou réactionnaire. Et le pire service que les partisans de l’émancipation des femmes pourraient rendre à leur propre cause serait justement de négliger les acquis de la science ou, ce qui revient au même, de ne les accepter qu’à condition qu’ils se coulent dans un schéma préconçu. Si le combat féministe était réellement contraint de travestir le passé pour asseoir sa légitimité, ce serait un terrible aveu de faiblesse.

Au demeurant, ce n’est nullement le cas. Pour résumer en quelques mots un raisonnement développé en détail par ailleurs par l’un d’entre nous [10], l’objectif de l’égalité des sexes, c’est-à-dire celui qui envisage la disparition non seulement de la domination masculine, mais de l’ensemble des discriminations liées au sexe, est une idée entièrement nouvelle dans les sociétés humaines. Impensable dans l’ensemble des formations sociales précapitalistes, il constitue le fruit indirect, mais inéluctable, de la généralisation des relations marchandes. Si l’argent n’a pas d’odeur, il n’a pas non plus de sexe. En ramenant l’ensemble des travaux et des travailleurs masculins et féminins au dénominateur commun de la monnaie, le capitalisme a établi, dans les faits et dans les consciences, qu’ils étaient de même nature.

C’est ainsi qu’il a jeté les bases d’un ordre social inédit, dans lequel les individus ne seraient plus affectés à un rôle défini selon leur appareil reproducteur. Certes, de multiples disparités entre les hommes et les femmes perdurent, et l’on peut se demander si cet idéal de la disparition des genres pourra être pleinement réalisé dans le cadre de cette même société capitaliste. Quelle que soit la réponse à cette question, ces évolutions inscrites dans les gènes du système économique planétaire contemporain fournissent aux luttes féministes un point d’appui infiniment plus solide qu’un passé imaginaire.

par Anne Augereau & Christophe Darmangeat, le 4 octobre

Pour citer cet article :

Anne Augereau & Christophe Darmangeat, « Le genre préhistorique : un récit instrumentalisé », La Vie des idées , 4 octobre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Le-genre-prehistorique-un-recit-instrumentalise.html

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Notes

[1Maurice Godelier, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1978, rééd. 2006.

[2Anne Chapman, Drama and power in a hunting society : the Selk’nam of Tierra del Fuego, New York : Cambridge University Press, 1982, p. 66-71.

[3Johann J. Bachofen, Myth, religion, and mother right : selected writings, Princeton, Princeton University Press, 1967, p. 83.

[4Ibid., p. 85.

[5Ibid., p. 109.

[6Robert Briffault, The Mothers – A Study of the Origins of Sentiments and Institutions, volume 3, New York, MacMillan, 1927, p. 507–508.

[7Thomas Cirotteau, Jennifer Kerner, et Éric Pincas, Lady Sapiens. Enquête sur la femme au temps de la Préhistoire, Paris, Les arènes, 2021, p. 241.

[8Ibid., p. 203.

[9Evelyn Reed, Woman’s Evolution : From Matriarchal Clan to Patriarchal Family, New York : Pathfinder Press, 1975 (9th print, 1993).

[10Christophe Darmangeat, Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes, Toulouse, Smolny, 2022 (3e éd.).

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