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Essai Société

La permaculture est un urbanisme


par Éric Charmes , le 10 mars 2023


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Une exposition itinérante, actuellement présentée à Marseille, explore les relations entre architecture, urbanisme et agriculture. Son curateur, Sébastien Marot, met des pratiques comme la permaculture et l’agroécologie au centre des débats.

Sébastien Marot est un spécialiste reconnu du rapport entre territoires et architecture, à la fois pour ses propres textes et pour ceux qu’il a fait connaître. Il a ainsi fondé ou participé à la fondation de trois revues, dont Marnes, lancée en 2011 avec Éric Alonzo, alors comme lui enseignant à l’École d’architecture de la Ville et des Territoires de Marne-la-Vallée, et Le Visiteur, lancée alors qu’il était délégué général de la Société française des architectes. Dans l’éditorial du premier numéro du Visiteur, publié en 1996, Sébastien Marot insiste sur la nécessité de penser la manière dont le site, le lieu et la géographie peuvent guider le projet d’architecture ou d’urbanisme. Dans cette perspective, les territoires de faible densité, les banlieues, les espaces périurbains et les campagnes prennent un sens différent, moins définis par les objets architecturaux que par les infrastructures, les parcs, les paysages. De là peut émerger un regard architectural moins critique sur les espaces qui ne portent pas les signes canoniques de l’urbanité, comme la densité bâtie. À l’opposé du « sur-urbanisme » que Sébastien Marot voit incarné dans une forme d’héroïsme architectural, à coups d’objets qui sont autant d’œuvres d’art plastique, une poétique peut naître d’un « sub-urbanisme », attentif au substrat des objets bâtis, et acceptant une sous-détermination des paysages par l’architecture. L’exposition Prendre la clé des champs (initialement conçue en anglais et intitulée Taking the country’s side) s’inscrit dans la continuité de ces réflexions en caractérisant les sites non plus seulement à partir des parcs et des infrastructures, comme Sébastien Marot l’a longtemps fait, mais par l’activité agricole. Cette évolution s’inscrit dans la prise de conscience des urgences écologiques.

Cette exposition a été d’abord présentée à Lisbonne en 2019 dans le cadre de la Triennale d’architecture. Elle a ensuite circulé à Lausanne, à Lyon (ce texte se base sur la version présentée dans cette ville), à Bruxelles et se trouve à présent à Marseille où elle est accueillie au sein de la Friche La Belle de mai jusqu’au 21 mai 2023. L’exposition peut aussi être visitée en ligne. On perd alors la possibilité de s’immerger dans les reproductions grand format d’images souvent iconiques (ainsi que l’accès à quelques images pour lesquels les droits de mise en ligne n’ont pas pu être obtenus), mais l’exposition étant principalement constituée de panneaux, la perte reste acceptable et on peut prendre connaissance du contenu aussi bien qu’avec un catalogue. Il faut seulement lire l’anglais. En français, une présentation assez substantielle, avec en outre des vidéos d’entretien, est accessible sur le site de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Un catalogue, en anglais, a été publié. Sa traduction est en cours.
Prendre la clé des champs
Affiche de l’exposition.

Une exposition manifeste

L’exposition, très didactique, offre un vaste panorama de son sujet, à la fois dans l’espace, les exemples étant pris dans de nombreux pays (avec une forte présence des États-Unis), et dans le temps, la scénographie étant dominée par une vaste fresque qui s’étale de la préhistoire à la fin des années 1970. Cette fresque, illustrée par Gaétan Amossé, permet de situer le contexte des différents documents et textes présentés au fil du parcours. Fidèle à son attention à la circulation des idées, Sébastien Marot a reproduit beaucoup de couvertures de livre. Cette exposition pourrait d’ailleurs être considérée comme une sorte de bibliographie et d’iconographie commentées, présentant ce qu’il faudrait lire et connaître pour réfléchir à l’avenir de l’architecture et de l’urbanisme face aux crises écologiques.

Ces crises sont au centre du propos. Dans un texte introductif, Sébastien Marot estime que la poursuite de l’urbanisation semble écologiquement impossible. Le problème est que ce qui est écologiquement impossible paraît en même temps impossible à arrêter. Que peut-il alors advenir de cette situation « schizophrénique » ?

Face à cette question, l’exposition se veut manifeste. Et tout son intérêt est de prendre à revers les critiques habituelles de l’urbanisation. Ce retournement est accompli sans en avoir vraiment l’air, par l’absence de mention plus que par l’attaque frontale. Ainsi, il n’est que très subrepticement question d’artificialisation des sols, de mitage ou d’étalement urbain. En fait, plutôt que d’examiner comment la ville s’empare de la campagne (ce qui aurait conduit la version anglaise de l’exposition à s’intituler Taking the countryside), Sébastien Marot a choisi de prendre le parti de la campagne. Face aux impasses écologiques dans lesquelles l’avancée de l’urbanisation semble conduire, l’exposition invite à un pas de côté, et notamment à s’intéresser à ce qui s’est inventé et continue à s’inventer dans les mondes agricoles. L’exposition surprend ainsi par l’importance qu’elle accorde à l’agriculture. Ce parti non seulement offre une clé de lecture particulièrement heuristique, mais permet aussi d’envisager des solutions différentes de celles usuellement proposées par les urbanistes et les architectes.

Outre l’introduction, la fresque déjà mentionnée, et une « boussole » sur laquelle on reviendra, le parcours s’organise autour de six séquences. Les deux premières proposent une histoire sur la longue durée des différentes manières dont l’urbanisme et l’architecture se sont saisis de l’agriculture. La séquence suivante, pour laquelle Sébastien Marot s’est associé à un spécialiste, Matthieu Calame, rappelle les enjeux d’une rupture avec l’agriculture industrielle au profit notamment de l’agroécologie.

La suite du parcours explore comment l’architecture et l’urbanisme peuvent accompagner, voire tirer parti de cette évolution nécessaire. Une séquence, intitulée « exit urbs », s’intéresse aux mouvements de retour à la terre, aux utopies agraires ou au ruralisme. Ici le parti pris est net en faveur du local, du communalisme, de l’anarchisme et du municipalisme libertaire. La séquence débute par un panneau consacré à la Zomia, territoire d’Asie du Sud-est rendu célèbre par un ouvrage de l’anthropologue James Scott sous-titré L’art de ne pas être gouverné. Elle se termine par un panneau dédié au travail de Wes Jackson, biologiste américain spécialiste de l’agriculture écologique. Le panneau reprend le titre d’un de ses ouvrages les plus connus, Becoming native to this place, publié en 1994, qui plaide pour une relocalisation des attaches au monde. Cette séquence de l’exposition fait écho aux évolutions récentes de la manière dont l’écologie est appréhendée par certains urbanistes et architectes. Jusque récemment, et encore dans beaucoup de publications professionnelles, l’idée dominante était que l’avenir est à la densité, aux grandes concentrations urbaines, censées limiter la dépendance automobile et réduire l’étalement urbain. L’exposition se détourne ostensiblement de ces approches, donnant plus de place à d’autres traditions, moins favorables aux grandes villes, plus intéressées par les campagnes.

Becoming Native 
un des panneaux de la version anglaise de l’exposition.

La permaculture comme révolution culturelle

La dernière séquence explore quelques grandes propositions pratiques et théoriques pour guider l’action. La permaculture apparaît alors comme la clé essentielle pour constituer des communes, soit des communautés locales relativement autonomes. Celle-ci est en réalité le véritable point de départ de la démarche. Comme il l’indique dans un entretien, l’idée de l’exposition est en large part venue à Sébastien Marot après la lecture d’un ouvrage publié en 2002 par l’un des fondateurs de la permaculture, David Holmgren, Permaculture : Principles and Pathways Beyond Sustainability, « un des livres les plus profonds que j’ai lus depuis bien longtemps ». Outre cette exposition d’ailleurs, Sébastien Marot s’emploie à faire connaître les réflexions de David Holmgren. Il a ainsi fait publier tout récemment un recueil de textes dont il a assuré la traduction, Comment s’orienter ? Permaculture et descente énergétique.

RetroSuburbia

L’intérêt porté par cette exposition à la permaculture ne vient pas seulement des principes politiques qu’elle revendique, ou du renouvellement des pratiques agricoles qu’elle propose, mais aussi des principes de design des espaces habités qu’elle développe. La permaculture est d’ailleurs l’une des principales sources d’inspiration du mouvement des villes en transition porté par Rob Hopkins et dont Totnes, une ville anglaise d’environ 8000 habitants, est devenue la figure de proue. D’autres formes bâties peuvent être concernées. Le dernier panneau du parcours s’intitule « sub-urbanism ? » et suggère qu’une partie de l’avenir pourrait être là. L’exposition convoque ici le mouvement Retrosuburbia lancé au début des années 2010 par David Holmgren, et à propos duquel il a publié en 2018 un livre dont la couverture est reproduite ci-dessus. Il y recense diverses expériences inspirées menées dans les banlieues pavillonnaires de Melbourne [1].

Cette attention aux banlieues pavillonnaires vient de la volonté de la permaculture de prendre appui sur ce qui existe. Et, là encore, l’exposition frappe par son pas de côté. Plutôt que de voir les jardins comme des réserves foncières pour la densification des quartiers pavillonnaires et la limitation de l’étalement urbain (ce qui est actuellement l’orthodoxie de l’urbanisme), les jardins des maisons apparaissent comme des ressources, non seulement nourricières, mais plus largement comme les lieux d’actualisation de la relocalisation appelée notamment par Wes Jackson. Loin de la dystopie de l’étalement urbain, la suburbia devient le possible lieu d’une utopie.

Le parcours se clôt par une boussole composée de quatre grandes images qui sont autant de scénarios pour le futur. Comme souvent dans ce genre d’exercice, la réalité la plus probable est présentée comme un mélange des divers scénarios. Ce mélange est d’autant plus plausible que les territoires sont divers et que Paris ne s’adaptera pas comme la Corrèze. Certains scénarios apparaissent toutefois nettement plus attrayants. Là encore, les perspectives dominantes sont mises en cause. Le scénario le moins désirable ressemble beaucoup à celui que les manuels d’aménagement ont longtemps prôné et continuent pour beaucoup à défendre : une ville très dense, mais végétalisée (avec des forêts verticales sur le modèle du fameux Bosco Verticale conçu à Milan par Stefano Boeri), et très nettement séparée d’espaces agricoles préservés de l’urbanisation. Cette ville, affirme Sébastien Marot, ressemble à une fuite en avant, car elle prolonge des logiques de concentration capitalistique et de domination de la campagne qui sont à la racine des crises écologiques.

Le Scénario de l’incorporation
où la métropole hautement capitalisée absorbe l’agriculture (illustration de Martin Etienne).

Deux autres scénarios tournent autour d’une interpénétration de l’urbain et du rural, de la ville et de la campagne. Dans l’un, l’agriculture s’infiltre dans la ville. Ce scénario est notamment porté par l’agriculture urbaine, dont les diverses formes sont présentées dans un ouvrage récent de Flaminia Paddeu. Le mouvement Retrosuburbia trouve plutôt sa place dans ce scénario. Dans l’autre scénario, l’agriculture n’est plus un complément de la ville, mais au cœur de l’urbanisme. Ici la ville continue à s’étendre, mais en s’hybridant avec la campagne. Ces deux scénarios, présentés comme complémentaires, s’inscrivent dans des logiques réformistes où les villes, les métropoles et leurs habitants redéfinissent leur rapport à l’agriculture sans totalement renoncer à leur style de vie.

Tout autre est le quatrième scénario, frontalement opposé au premier. C’est le scénario de rupture avec la métropolisation, où la permaculture et l’agroécologie tiennent quasiment lieu d’urbanisme. Sébastien Marot entretient, avec raison, un rapport ambivalent à ce scénario. Il lui a donné un nom à forte charge négative, « la sécession », car pour l’instant ce scénario revient à constituer ce qui s’apparente souvent à des enclaves, des poches d’autonomie en rupture avec le reste du monde. Et il reste à savoir comment de telles enclaves peuvent faire tache d’huile (on y reviendra). Ces réserves n’empêchent cependant pas la boussole d’orienter vers ce scénario. Pour Sébastien Marot, les idées aujourd’hui les plus novatrices, les réflexions les plus dynamiques, les mobilisations d’énergie les plus remarquables penchent dans cette direction. C’est par là qu’« il faut construire l’hacienda », formule que les initiés comprendront. Les autres, dont l’auteur de ces lignes, en seront quittes pour interroger un moteur de recherche. La formule est tirée de « Formulaire pour un urbanisme nouveau », texte d’Ivan Chtcheglov (dit Gilles Ivain) publié en 1958 dans le premier numéro d’Internationale situationniste. La permaculture comme révolution culturelle donc…

Des questions qui restent ouvertes

Ce parallèle avec le situationnisme suggère quelques questions, que l’exposition laisse ouvertes. Les situationnistes faisaient des centres anciens des villes alors délaissés les cœurs de la résistance contre le rouleur compresseur des ZUP et des grands ensembles, opérations portées idéologiquement par l’urbanisme alors dit « moderne ». La lutte a connu une victoire à la Pyrrhus. Dans les décennies qui ont suivi, les lieux des dérives situationnistes sont devenus les hauts-lieux de la gentrification et du tourisme international. Que penser alors des effets de la revalorisation symbolique et culturelle des campagnes à laquelle cette exposition contribue ? Déjà, la gentrification rurale suscite de plus en plus d’attention et des mécanismes de dépossession des classes populaires campagnardes sont mis en cause. La gentrification des maisons ouvrières de la première couronne de Paris et de certains villages périurbains est aussi à l’œuvre. À l’aune de ces évolutions, la couverture de Retrosuburbia est frappante. Elle dessine en effet une nouvelle frontière pour ce qui pourrait s’apparenter à une gentrification des banlieues pavillonnaires. Bref, le manifeste porté par cette exposition ne va-t-il pas être surtout récupéré par une bourgeoisie éduquée en mal d’une architecture et d’un urbanisme en accord avec ses convictions écologiques ? Quelle place donner à d’autres traditions de production nourricière domestique, comme le mouvement des jardins ouvriers ? Ces questions ne visent pas à déconsidérer ce qui est proposé, mais à rappeler que les projets écologiques gagnent à être interrogés en considérant leur substrat politique et social. Pour reprendre une formule schématique, mais efficace : jusqu’où la préoccupation pour la fin du monde peut-elle rejoindre celle pour les fins de mois ?

Le scénario de la sécession
« il faut construire l’hacienda » (illustration de Martin Etienne).

Plus généralement, le parti pris pour la relocalisation et la permaculture aurait mérité d’être discuté de manière moins allusive, notamment pour les visiteurs qui seraient peu au fait des débats sur la ville, l’urbanisme et l’architecture. Certes, la boussole, avec ses quatre scénarios, met habilement le propos en perspective. Mais beaucoup de questions demeurent. Outre celles sur les enjeux sociaux qui viennent d’être évoquées, on peut en souligner deux. D’abord, comment des initiatives locales peuvent-elles faire masse ? Surtout, peuvent-elles faire masse au-delà des frontières de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, à l’échelle donc des mécanismes à l’œuvre dans les crises écologiques ? Ensuite, comment conduire suffisamment rapidement aux changements qui s’imposent face à l’urgence climatique ? Comme d’autres mouvements écologistes, la permaculture voit dans le « pic pétrolier » un facteur clé, celui-ci imposant une « descente énergétique » pour éviter un collapse. Or, les espoirs de rupture avec la dépendance au pétrole qu’a fait naître la perspective d’un tarissement des gisements ont jusqu’ici été déçus. Malheureusement, avec d’un côté une offre renouvelée à partir de sables bitumineux et de roches de schiste, et d’un autre côté une demande qui pourrait être contenue avec entre autres l’électrification du parc automobile, le pétrole pourrait demeurer encore trop longtemps une énergie relativement accessible.

Cela étant, poser des questions n’est pas un défaut, loin s’en faut, et on ne peut que recommander une visite, dans les lieux où l’exposition est présentée si on en a l’occasion, sur le web ou en mettant la main sur le catalogue. L’exposition offre un panorama réussi sur des idées qui agitent de plus en plus les mondes de l’architecture et de l’urbanisme et qui ont de bonnes chances de structurer les débats qui viennent. L’exposition a en outre la grande qualité d’offrir de nombreuses pistes de lecture. Les textes et auteurs présentés sont autant d’opportunités d’approfondir, d’aller dans le détail des différents sujets qui sont abordés.

par Éric Charmes, le 10 mars 2023

Pour citer cet article :

Éric Charmes, « La permaculture est un urbanisme », La Vie des idées , 10 mars 2023. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/La-permaculture-est-un-urbanisme

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Notes

[1Plusieurs de ces expériences peuvent être consultées ici : RetroSuburbia : the downshifter’s guide to a resilient future (Online Version).

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