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Dossier : Persistance de l’Ukraine

Guerre en Ukraine : un impérialisme européen ?
Entretien avec Tramor Quemeneur


par Ivan Jablonka , le 28 octobre


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Violence importée, annexion brutale, imposition de la langue du vainqueur, mais aussi désertion des soldats enrôlés : peut-on comparer l’agression russe en Ukraine à la politique de colonisation menée par les Occidentaux au XIXe siècle ?

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Tramor Quemeneur, chargé de cours aux universités de Paris 8 et de Cergy, est membre de la commission Mémoires et vérité mise en place à la suite du « rapport Stora ». Il est aussi membre du Conseil d’orientation du Palais de la Porte Dorée – Musée national d’histoire de l’immigration (MNHI). Il a écrit une dizaine d’ouvrages, dont le dernier est Vivre en Algérie du XIXe au XXe siècle (Nouveau Monde, 2022). Sa thèse, menée sous la direction de Benjamin Stora et soutenue en 2007, s’intitule Une guerre sans “non” ? Insoumissions, désertions et refus d’obéissance pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

La Vie des Idées : En tant que chercheur et historien du fait colonial, comment définiriez-vous la guerre en Ukraine ?

Tramor Quemeneur : L’impérialisme russe est fondamentalement différent de son pendant occidental sur un point. Autant les pays occidentaux se sont projetés partout dans le monde pour coloniser des territoires, essentiellement du XVIe au XIXe siècle, autant l’impérialisme russe a toujours fonctionné par adjonction de territoires voisins, comme en tache d’huile. C’est ainsi que la Pologne, la Finlande, les États baltes, la Biélorussie, l’Ukraine, les pays du Caucase, ou encore l’Afghanistan ont été sous la tutelle russe – ou ont failli l’être.

Une fois que le territoire passe sous le contrôle de Moscou, une politique intense de russification commence. Ainsi, la langue russe est imposée, les manuels scolaires modifiés (comme cela se déroule déjà dans les provinces ukrainiennes récemment rattachées à la Russie). En ce sens, il s’agit bien d’une politique de colonisation comparable à celle que les Occidentaux ont menée.

Songeons au cas algérien : au XIXe siècle, les structures éducatives existantes ont été malmenées, conduisant à ce que plus de 90 % de la population algérienne soit analphabète au moment où la guerre d’indépendance éclate en 1954. Après avoir restreint les possibilités d’enseignement traditionnel dans les écoles coraniques, la Troisième République n’a pas mis en place les structures éducatives nécessaires pour instruire tous les enfants, d’où ces statistiques dramatiques.

Les Russes pratiquent des politiques similaires et même plus autoritaires. En Ukraine, en 1876, ils interdisent les livres en langue ukrainienne. En Pologne, ils interdisent l’enseignement en polonais en 1885.

La Vie des Idées : Pendant les guerres coloniales du XIXe et du XXe siècle, comment la mobilisation se déroule-t-elle dans les armées européennes ?

Tramor Quemeneur :  : En France, au XIXe siècle, le système universel de conscription n’est pas encore mis en place, et le recrutement se fait auprès des couches les plus pauvres de la population qui, de surcroît, n’ont pas vraiment le choix. Les repris de justice sont aussi enrôlés. C’est en particulier le cas dans les Bat’ d’Af’, les bataillons d’Afrique, officiellement dénommés les « bataillons d’infanterie légère d’Afrique » (BILA). Dans ces unités se trouvaient les soldats les plus récalcitrants qui étaient envoyés au « casse-pipe », mais qui étaient aussi les plus réfractaires à l’autorité. Ce n’est pas un hasard si, pendant la guerre d’indépendance algérienne, ce sont dans ces unités que les déserteurs ont été parmi les plus nombreux.

Concernant le XXe siècle, il faut évoquer la mobilisation forcée des soldats coloniaux pour les deux conflits mondiaux. Alors que la conscription vient de s’imposer en Algérie et que la mobilisation générale commence, des mouvements de désobéissance existent. Par exemple, dans la région de Tlemcen, dans l’Ouest algérien, avant même la Première Guerre mondiale, certains Algériens préfèrent partir en exil plutôt que d’effectuer leur service militaire. En Algérie et au Maroc, le recrutement forcé a conduit à des révoltes, notamment dans les Aurès en 1916. Pour le second conflit mondial, la mobilisation des soldats de l’empire colonial est sensiblement la même que pour la Grande Guerre.

La Vie des Idées : Comment les puissances européennes s’assurent-elles que les soldats obéissent bien ?

Tramor Quemeneur : L’isolement par rapport au milieu d’origine est une composante essentielle pour garantir la discipline. Mais l’encadrement joue aussi. Auparavant, le sort réservé aux désobéissants était on ne peut plus sommaire : la condamnation à mort, avec ou sans procès. La désertion était synonyme de lâcheté. Cette conception était encore en vigueur pendant la Première Guerre mondiale. C’est la raison pour laquelle les fusillés « pour l’exemple » ont été si nombreux au cours des deux premières années du conflit.

Le seul soldat américain exécuté pendant la Seconde Guerre mondiale, un dénommé Slovik, avait été condamné pour sa lâcheté devant l’ennemi. Il avait été sorti de l’oubli, notamment par Les Temps modernes durant la guerre d’Algérie. Progressivement, au cours du XXe siècle, la désertion s’est politisée : elle s’est rapprochée de la notion de trahison. Mais, ici aussi, elle revêt un caractère de particulière gravité. Trahir le groupe, c’est avancer masqué en travaillant pour le succès de l’ennemi.

Ces deux notions – lâcheté et trahison – coexistent dans la Russie actuelle. Depuis longtemps, Vladimir Poutine porte des valeurs virilistes, considérant au contraire que les démocraties occidentales sont décadentes, et il a justifié son « opération spéciale » en Ukraine par la lutte contre un ennemi imaginaire nazi. Tout cela explique que les déserteurs russes soient promis à un sort funeste s’ils sont attrapés.

La Vie des Idées : Pendant la guerre d’Algérie, y a-t-il eu des désertions dans l’armée française ?

Tramor Quemeneur : Oui. J’en ai comptabilisé 900 au sein du territoire algérien, ce qui est peu. Mais il faut aussi compter avec les désertions qui se sont déroulées avant de partir en Algérie. Or celles-ci, probablement plus nombreuses, ne sont pas précisément quantifiables pour le moment. Enfin, il faut également prendre en compte les autres formes de désobéissance, à savoir l’objection de conscience (c’est-à-dire le refus de porter les armes) et surtout l’insoumission, qui est le fait de ne pas répondre à l’appel sous les drapeaux.

En tout, il y a eu 12 000 désobéissances, peut-être 15 000. C’est peu par rapport au nombre de soldats envoyés en Algérie (1 % environ). Néanmoins, il y a eu d’importants mouvements de contestation au sein de l’armée au cours des années 1955-1956, au moment de l’appel massif sous les drapeaux. Un peu comme pour la mobilisation en Russie actuellement.

Le deuxième moment de contestation s’est déroulé quelques années plus tard, en 1960, quand des mouvements clandestins de désobéissance ont été organisés, avec le soutien d’intellectuels. C’est le « manifeste des 121 », signé notamment par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret, Marguerite Duras, André Breton, etc. Ce manifeste a constitué un coup de tonnerre dans le paysage politique et intellectuel, en légitimant le droit à la désobéissance dans la guerre d’Algérie pour les jeunes Français.

La situation est différente dans la Russie actuelle, dans la mesure où les intellectuels critiques ont déjà été censurés et réprimés, et où d’autres sont partie intégrante du régime, des « intellectuels organiques » selon le terme d’Antonio Gramsci. Néanmoins, il existe des lignes de faille dans le régime qui pourraient permettre de tels appels à la désobéissance de l’intérieur du régime, voire de l’extérieur. C’est ce qui s’était passé pour les guerres coloniales menées par le Portugal au cours des années 1960, avec des désobéissances nombreuses.

Notons que les Ukrainiens effectuent une propagande par Internet à destination des soldats russes qui semble efficace. Pendant la guerre d’Algérie, une propagande par voie de tracts du FLN à destination des légionnaires avait également porté ses fruits, avec la mise en place de filières de rapatriement vers les pays d’origine des légionnaires (en particulier l’Allemagne).

par Ivan Jablonka, le 28 octobre

Pour citer cet article :

Ivan Jablonka, « Guerre en Ukraine : un impérialisme européen ?. Entretien avec Tramor Quemeneur », La Vie des idées , 28 octobre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Guerre-en-Ukraine-un-imperialisme-europeen.html

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