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Recension Philosophie

En chair et en Éros

À propos de : Colas Duflo, Philosophie des pornographes. Les ambitions philosophiques du roman libertin, Seuil


L’obscénité des romans libertins les a longtemps discrédités. À tort : les écrits pornographiques des Lumières diffusent, librement et joyeusement, des thèses philosophiques et mettent en question les normes sociales de l’Ancien Régime.

Dans son nouvel opus, Colas Duflo prolonge le remarquable tracé des pérégrinations de Sophie en romancie (Les Aventures de Sophie. La philosophie dans le roman au dix-huitième siècle, CNRS Éditions, 2013) par l’exploration du versant libertin. Pourquoi diable Sophie va-t-elle chercher aventure chez les pornographes ? Que la littérature philosophe, on l’admet aisément concernant Rousseau, Diderot, Voltaire mais aussi Prévost ou Marivaux. De plus en plus nombreux travaux interdisciplinaires, menés notamment par l’équipe « Litt&Phi » de l’Université Paris Nanterre, mettent en lumière une « philosophie narrative » en particulier dans cet âge d’or de la confusion des genres qu’est le XVIIIe siècle. Ouvrages érotiques et livres philosophiques interdits flirtent sur les mêmes listes des libraires et sous les mêmes manteaux. Or, malgré ce réseau clandestin commun de diffusion, la prétention des pornographes à philosopher prête encore à sourire. Leur obscénité discrédite ce qui ne serait qu’une philosophie de foutoir.

Philosophie de foutoir

Et pourtant, les « romans cochons » pensent ! C’est ce que démontre Colas Duflo dans un exposé convaincant et riche d’exemples. Qualifié indifféremment d’« érotique », de « pornographique », de « libertin » ou de « licencieux » le corpus hétéroclite mobilisé est unifié par l’alternance entre les ébats sexuels et les débats textuels. Les langues se délient et les discours prosélytes fusent le temps du repos des corps. Les pornographes font ainsi œuvre de propagande des « Lumières hétérodoxes ». Ils diffusent et inondent d’images frappantes des thèses librement inspirées du spinozisme, de l’épicurisme ou de la philosophie clandestine. Pour marginales qu’elles semblent à côté des ouvrages officiels comme l’Encyclopédie, ces thèses « hétérodoxes » n’en revêtent pas moins une importance considérable dans l’histoire de la pensée. Les récits libertins donnent littérairement chair à la sécularisation de la morale, au matérialisme hédoniste, au rôle de l’expérience, à l’assimilation de Dieu et de la nature... Partisan d’une réhabilitation de l’écriture obscène des Lumières, Colas Duflo refuse que son emballage aguicheur fasse obstacle à ce qu’elle soit prise au sérieux philosophiquement, considérant qu’il est temps d’ouvrir les yeux sur ce qui fut longtemps un « point largement aveugle » (p. 11) tant pour les historiens que pour les spécialistes de la littérature des Lumières. Loin de n’offrir que d’anecdotiques digressions philosophiques, ces livres sulfureux entreprennent d’ébranler en profondeur les corps et les esprits dans un même mouvement. Éros philosophe et la philosophie s’érotise selon un cercle, vertueux pour les uns, vicieux pour les autres.

Avec le ton du « rire joyeux d’un chamboule-tout » (p. 19), les pornographes mettent sens dessus dessous les codes de la société d’Ancien Régime et les normes contre-nature imposées par les autorités religieuses et politiques. Cette arme de subversion massive alimente les canevas romanesques et atteste que « les questions philosophiques sont susceptibles de devenir des embrayeurs de récits » (p. 21). Sous la forme d’un « et si... », la possibilité d’une autre morale et son sous-bassement anthropologique se prouvent en s’éprouvant. Ces romans-mémoires fictifs, ces confessions ou ces récits de conversion au plaisir comptent sur la relation intime qui se noue entre les personnages et le lecteur auquel l’ouvrage s’adresse. Se joue alors un authentique « exercice de la pensée critique par le récit et, en ce sens, une philosophie narrative » (p. 28). Nombreuses sont les figures de « philosophes » qui, hommes ou femmes, se font connaître dès le titre (Thérèse philosophe, Confessions d’une courtisane devenue philosophe, L’Anti-Thérèse ou Juliette philosophe…). Lorsqu’ils ne sont pas assimilés à des persifleurs mondains, ces maîtres de la libre-pensée somment de renoncer aux vaines spéculations dont le roman sensible colporte les chimères (l’amour à la Platon, l’égalité naturelle et la pitié défendues par Rousseau et fustigées par Sade...). Pour autant, ces mises en récit ne visent pas à entraver l’esprit critique du lecteur, ankylosé par l’obscurantisme ambiant. Au confluent de l’immersion fictionnelle et de la distance critique, le roman libertin mise sur une forme d’« instabilité programmée » (p. 34). À chacun d’apprécier comme il l’entend ce tissu de discours hétérogènes, polyphoniques et parfois dissonants, que dynamitent gaiement des procédés ironiques, parodiques et satiriques. Rien ne contraint à basculer ni dans le cynisme, ni dans le scepticisme, ni dans une quelconque forme de philosophie morale.

Une propagande érotique des Lumières hétérodoxes

Ces réflexions générales de Colas Duflo sont le point de départ d’études détaillées d’œuvres marquantes : Histoire de Dom B…, portier des Chartreux, écrite par lui-même de Gervaise de Latouche, Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du Père Dirrag et de mademoiselle Éradice de Boyer d’Argens, Les Bijoux indiscrets de Diderot jusqu’à l’exception sadienne, en passant par la constellation libertine des romans clandestins. On saisit alors bien l’importance d’un corpus trop rapidement mis à l’index. Ses plus célèbres ouvrages dépassent largement en nombre, en éditions et en lecteurs ceux que l’on tient aujourd’hui pour des classiques de cette période. Ainsi, là où le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot ne compte qu’une quinzaine d’exemplaires vers le dernier quart du siècle, Le Portier des Chartreux est tiré à des milliers d’exemplaires dès le début des années 1740. Ce brûlot libertin bénéficie d’un mouvement plus général d’impression des livres interdits qui, jusque-là, ne circulaient que sous forme manuscrite. Avec un goût marqué pour la transgression, la langue ordurière du « Portier de la subversion » bafoue les interdits et propage un éloge de l’homosexualité, de l’inceste et plus globalement de l’expérience et de la nature. Cette réflexion novatrice annonce des thèses qui se retrouveront chez Diderot ou chez d’Holbach, par exemple. Par sa forme originale, Dom Bougre illustre également à quel point « la scène pornographique n’est pas seulement un divertissement proposé à la jouissance du lecteur mais fait partie intégrante du dispositif de philosophie narrative. Elle vient montrer comment s’inscrit dans les corps la contradiction entre les idées chrétiennes sur les mœurs et les exigences du temps » (p. 65). La défense de ces thèses hétérodoxes des Lumières fonde « la possibilité d’une nouvelle esthétique romanesque » (p. 107) où l’éducation érotique et philosophique se confondent et se racontent à la première personne.

À l’image des Bijoux indiscrets de Diderot, les romans clandestins relaient les débats intellectuels et littéraires à la mode (opposition entre cartésiens et newtoniens, entre Lully et Rameau, poursuite de la querelle des Anciens et des Modernes…). Des expériences imaginaires de décentrement autorisent un regard critique sur la société de l’Ancien Régime en incitant le lecteur à se mettre à la place d’un ingénu non initié aux mœurs européennes telle Imirce ou la fille de la nature dans le roman de Du Laurens. Contrairement aux idées reçues, les libertins ne défendent pas unanimement la licence la plus débridée et l’athéisme. Avec le large succès de Thérèse Philosophe, c’est « un cours complet de philosophie hétérodoxe » qui est mis en circulation. Or, si selon son éthique naturaliste, les plaisirs sont dédouanés et si la religion y est dénoncée comme une imposture, la « philosophie du bon sens » développée par Boyer d’Argens appelle au respect des lois et des mœurs de la société dans laquelle on vit.

Le poing final sadien

En tout point singulière, c’est précisément contre le libertinage honnête, contre la défense du « déiste vertueux » (p. 121) et plus généralement contre le lien entre la morale et le bonheur que se positionne l’œuvre de Sade. Dans la continuité d’un corpus dont il se démarque, Sade, auquel Colas Duflo consacre plusieurs chapitres à part, tire à l’extrême les conséquences d’un matérialisme radical pour promouvoir un immoralisme absolu. Thèses existantes à l’appui (Voltaire, d’Holbach, Fréret...), les discours provocateurs des personnages qui en usent sont néanmoins fragilisés par leurs incohérences : à vouloir maintenir l’annihilation et la promotion du crime, la négation et la profanation de Dieu, l’éloge et la haine de la nature, la portée philosophique des ouvrages du divin marquis est fragilisée. Selon Colas Duflo, il y a là, par rapport aux pornographes qui le précèdent et qui ont pourtant beaucoup moins intéressé la critique, un véritable « détournement d’héritage » (p. 231) tant il semble que la puissance de subversion sadienne limite son ambition philosophique. Reste que le contexte révolutionnaire a nécessairement singularisé le terminus ad quem du corpus de la littérature libertine du XVIIIe siècle. Certes, on ne saurait reprocher à Sade le rejet de la pensée systématique qu’il partage avec ses congénères, mais en s’acharnant à massacrer toute morale possible, il noie la philosophie des pornographes dans un bain de sang.

Parce que la liberté de pensée et l’esprit critique ne sont jamais acquis une fois pour toutes, l’épilogue affirme la nécessité toujours renouvelée de faire vivre l’héritage des Lumières. Dévaluer la philosophie narrative érotique, c’est aller à l’encontre de ce mouvement perpétuel de libération. Avec ce travail inaugural, Colas Duflo contribue à « une autre histoire des Lumières » (p. 283) nourrie de ses ramifications subversives. La philosophie des pornographes incarne une « puissance propre de libération » (p. 286) de l’esprit et des mœurs. L’histoire des Lumières sera d’autant plus fructueuse qu’elle s’appuiera sur une approche pluridisciplinaire et qu’elle prendra au sérieux la capacité des romanciers libertins à énoncer et formaliser d’autres morales possibles. Encore un effort, si vous voulez être historiens !

Colas Duflo, Philosophie des pornographes. Les ambitions philosophiques du roman libertin, Seuil, « L’ordre philosophique », 2019, 312 p., 23 €.

par Élise Sultan-Villet, le 26 juillet

Pour citer cet article :

Élise Sultan-Villet, « En chair et en Éros », La Vie des idées , 26 juillet 2019. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/En-chair-et-en-eros.html

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