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Marcel Detienne a contribué à décentrer les sciences humaines et sociales françaises en pratiquant l’interdisciplinarité, le comparatisme et la critique de l’universalisme. Sa pensée invite à ruser avec le réel pour mieux le comprendre.

Marcel Detienne (1935-2019) a traversé durant près de cinquante ans les courants qui ont irrigué les sciences humaines et sociales en France, en Europe et aux États-Unis. Issu de la bourgeoisie catholique et commerçante de Liège où il est né, il est initié aux « antiquités » par un grand-père médiéviste et historien de l’art. Le jeune Marcel puise dans sa bibliothèque et dans ses collections d’Harpocrate en bronze ou d’Osiris transformés en presse-papiers. Formé par les jésuites du collège Saint-Servais, il en conservera un héritage double et ambivalent. D’une part, il reconnaîtra toute sa vie que c’est grâce à leur enseignement intensif du grec et du latin qu’à l’adolescence, il pouvait lire Aulu-Gelle et Denys d’Halicarnasse directement, comme il lisait Alexandre Dumas. D’autre part, il prendra ses distances avec cette éducation et cette formation catholiques qui, au fil de sa vie, se mueront en un anticléricalisme assez net.

Il poursuit ses études universitaires à Liège, en philologie classique. Alors, la Belgique, marge culturelle entre la kultur allemande et la « civilisation » française, est considérée comme un pôle d’excellence des études anciennes. La patrie de Franz Cumont, l’auteur de Lux perpetua, est marquée par une volonté d’appréhender les phénomènes religieux selon une approche sécularisée. À partir des années 1870-1880, le pays propose un enseignement dépassionné des religions, qu’elles soient modernes (avec Eugène Goblet d’Alviella, à Bruxelles) ou anciennes (avec Charles Michel, à Liège). La parenté entre l’alma mater de Detienne et l’École pratique des hautes études est alors très sensible, étant donné que l’approche érudite, rigoureuse et non dogmatique des phénomènes religieux y est prônée. Nombreux seront les Liégeois à parfaire leur formation aux Hautes Études, au premier chef l’historien Henri Pirenne. Très rapidement, il est séduit par la pensée des Pythagoriciens et par les chants orphiques, à l’égard desquels il cultivera toute sa vie une passion particulière. L’intérêt pour la secte du maître de Crotone, pour sa démocratie, son organisation sociale, son rapport à la cité, à la chose publique, sa diététique, mais aussi son affinité avec l’initiation ne doivent pas être considérées comme indépendants des intérêts futurs de Detienne et de ses réflexions des années 1980-1990 sur les régimes d’assemblée. La manière dont on prend la parole et la légitimité que l’on acquiert en la prenant suscite sa curiosité depuis longtemps. Certes, aucune marque d’engagement politique n’est visible dans sa jeunesse. Il est absorbé par ses auteurs. Mais la politique des Pythagoriciens, la manière dont ils sélectionnent leurs membres, intègrent et excluent, représentent des lignes de force intellectuelles qui traversent l’ensemble de son œuvre. Doit-on rappeler que le dieu que Detienne a sans doute exploré avec le plus de talent et auquel son nom est souvent associé est Dionysos, le dieu du dedans et du dehors, le plus divin des dieux mais aussi le plus impur, le dieu du paradoxe, celui qui conteste l’ordre établi, qui le met en crise par sa simple existence ? Ce dieu épidémique et symptomatique, certains l’ont parfois vu sous la plume et dans l’attitude de Marcel Detienne qui, tout en étant un chercheur très intégré au monde scientifique, a été aussi un homme qui, dans sa manière, était très peu académique.

Une formation entre philologie et sciences religieuses

Detienne est avant tout philologue et, bien qu’il place de plus en plus ses travaux sous les auspices de l’anthropologie, la philologie est bien sa discipline d’origine. Ses lettres, ses notes marginales, ses carnets, témoignent des années qu’il a passées à cerner les notions d’Alétheia, de Daimôn et de Métis. C’est par l’étude de ces notions, qu’elles portent sur la parole des maîtres de vérité en Grèce archaïque ou sur l’intelligence rusée, dans une perspective très antiplatonicienne, qu’il forge ses premières réflexions. Il écrit un nombre important d’articles et trois ouvrages, de 1958 à 1963, sur ces questions [1].

Il aura pourtant du mal à revendiquer la marque de l’école philologique qui l’a formé. Directement inspirée de l’érudition allemande de la fin du XIXe siècle (le directeur de mémoire de Detienne, Armand Delatte, est né en 1886), elle lui structure l’esprit d’une manière tout à fait étonnante, bien que le travail ait été bien engagé par les pères jésuites. Il mesurera toutefois rapidement les limites de cette entreprise, dans un climat où la psychologie et l’anthropologie étaient purement et simplement méprisées. Il a lu Georges Dumézil à l’insu de ses maîtres qui, pour l’occasion, endossaient la tunique des préfets de discipline. Or, c’est bien l’auteur de Loki qui frappe son imaginaire, aux côtés de L’eau et les rêves de Gaston Bachelard, qu’il lit durant son service militaire, un grand moment traumatique, qui se termina à l’hôpital psychiatrique. Élève étranger à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm autour de 1960, il suit conjointement les séminaires des Ve et VIe sections de l’École pratique des hautes études. Là, il écoute Dumézil, s’initie à la psychologie historique d’Ignace Meyerson et, surtout, il est un des quelques auditeurs assidus de Louis Gernet.

Ce dernier a derrière lui une longue carrière d’helléniste et de sociologue, deux compétences qui, dans les années 1910, à l’époque où il soutient sa thèse [2] paraissent se rejeter comme l’huile et l’eau. Gernet est un parfait hétérodoxe. Il s’intéresse alors aux premières formes juridiques de la Grèce ancienne, ce qu’il qualifie de « prédroit » et tente d’en appréhender la structuration par la mobilisation de l’œuvre d’Émile Durkheim. Cette interdisciplinarité peu souhaitable lui valut d’être écarté de Paris et, durant de longues années, jusqu’en 1948, il fut professeur à la Faculté des Lettres d’Alger. Il y noue de bonnes relations, comme avec Fernand Braudel, qui confie en 1949 à Gernet que sa Méditerranée a été nourrie par son aîné. Après plus de vingt ans en Algérie, Gernet est rappelé à Paris par Lucien Febvre afin de faire partie des premiers directeurs d’études de la nouvelle VIe section, consacrée aux « Sciences économiques et sociales ». C’est dans ce cadre institutionnel que voit le jour la structuration de l’anthropologie de la Grèce ancienne, que plusieurs chercheurs anglo-saxons décideront de baptiser dans les années 1970 « L’École de Paris ». Là, Gernet poursuit ses séminaires aux côtés de ceux d’Ignace Meyerson ; ils ont un élève en commun, un agrégé de philosophie, qui sort d’une guerre héroïque passée dans la Résistance et qui, à plus d’un titre, commence à explorer ce que l’on appelle alors les « mentalités » de l’homme grec : Jean-Pierre Vernant. En 1958, lorsque Marcel Detienne se rend pour la première fois à ce séminaire, il rencontre trois chercheurs qui le marqueront pour le restant de sa vie. Son expertise en philologie lui sera un précieux bagage : Vernant est philosophe de formation, Gernet oscille entre le droit et la sociologie, mais garde l’hellénisme très près de ses réflexions, quand se joint à eux l’historien Pierre Vidal-Naquet. C’est l’époque de L’Affaire Audin, de l’engagement contre la torture en Algérie, pour la reconnaissance par l’armée française de l’assassinat du jeune professeur de mathématiques Maurice Audin, et ce petit groupe prend clairement position. Detienne, lui, demeurera en marge de cet engagement, même s’il fut toujours un homme de gauche.

Sa réflexion intellectuelle de l’époque trouve son ancrage dans la question du passage de la poésie à la philosophie en Grèce archaïque. Il s’interroge sur ce moment de bascule lors duquel les hymnes homériques sont réemployés par les Pythagoriciens, dont ils ont été les interprètes. La parole qui se dégage de cette transmission, secrétant ce que les Grecs appellent Alétheia, à savoir une vérité qui signifie le contraire de l’oubli, l’occupera durant plusieurs années. La catégorie de la vérité est alors particulièrement étudiée par les intellectuels, que ce soit Jean Hippolyte, dont la leçon inaugurale du Collège de France porte sur cette interrogation, ou Paul Ricœur. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la leçon que prononcera à son tour Michel Foucault, élève d’Hippolyte, en 1970, L’ordre du discours, témoigne dans plusieurs passages qu’il a lu Detienne de très près. Le contraire de l’oubli implique la mémoire, la mémorisation comme synonyme du savoir et de l’autorité qu’il détient aux tréfonds de lui-même. Il a consacré de nombreux travaux à cette Alétheia, qui est au cœur d’une thèse de doctorat très discrètement soutenue en Belgique en 1965 et qui fait la substance d’un livre paru chez Maspero, que toute une génération de jeunes intellectuels a lu : Les maîtres de vérité en Grèce archaïque (1967).

Sorti de la philologie pure et dure et de la lexicologie structurale, il se sent de plus en plus séduit, d’une part, par la vague structuraliste et, d’autre part, se trouve absorbé par une enquête au long cours, qui relève de ce que l’on appelait l’histoire des mentalités, consacrée à la métis. Disons un mot de cette dernière, avant de revenir à l’analyse structurale. L’une comme l’autre sont la conséquence du compagnonnage intellectuel avec Vernant. La métis représente l’intelligence rusée aux yeux des Grecs. Detienne explore cette notion de la fin des années 1950 à 1975. Il s’agit de contester l’idée reçue selon laquelle les Grecs sont passés du mythe à la raison (le logos) et qu’une véritable séparation est à inscrire entre la connaissance raisonnée, sinon métrique, et tout ce qui relève de l’habileté artisanale, que Platon avait reléguée à un statut inférieur. La métis permet au contraire de compliquer le réel, de voir qu’il existe un mot, chez les Grecs, pour désigner à la fois l’habileté d’un charpentier pour poncer le bois, la finesse d’un écrivain pour tourner une phrase, d’un philosophe pour agencer sa rhétorique ou d’un musicien pour aligner ses notes. Il s’agit de faire tomber les barrières et de dégager une structure mentale que notre modernité a eu tendance à occulter. Les ruses de l’intelligence, qui n’a pas eu un grand succès à sa sortie en 1974 (l’histoire des mentalités entamait son déclin) a bénéficié d’une mémoire très vivace et d’une vie intellectuelle qui, aujourd’hui encore, ressurgit régulièrement. Ce livre a d’ailleurs été plusieurs fois réédité (1978, 2008, 2018).

La pépinière structuraliste

Le structuralisme est communiqué à M. Detienne par Vernant et par Lévi-Strauss, qui enseigne dans la même section que lui, à l’EPHE, tout en cumulant avec le Collège de France. Vernant écrit en 1960 un article consacré au « Mythe hésiodique des races », avec pour sous-titre « analyse structurale ». Comprendre les mythes des Anciens au moyen de l’analyse de certains de leurs détails, qui puissent être comparés entre eux (comme le faisait aussi Dumézil), afin d’en comprendre les constances et les singularités, mais aussi les significations, est au cœur de ce projet. Si Detienne, à l’instar de Lévi-Strauss, ne fut jamais séduit par l’analyse structurale du récit – ce qui ne l’empêcha pas d’intervenir au séminaire de Roland Barthes – il s’engage durant quelques années, de 1968 à la fin des années 1970, dans une entreprise structurale. Il souhaite étudier la mythologie du miel sous cette facette ; il avait envisagé d’en faire une thèse d’État, qui ne vit finalement jamais le jour. En revanche, c’est bien une mythologie des aromates qui le fit connaître, au-delà des frontières françaises, sous l’intitulé des Jardins d’Adonis, publiés en 1972 chez Gallimard, dans la « Bibliothèque des Histoires » que dirige Pierre Nora. Il entreprend alors une correspondance très savante avec Claude Lévi-Strauss qui suit de près les travaux de son jeune collègue et l’incite à ne pas trop cantonner son interprétation au champ hellénique. Il le pousse à voir, par exemple, en quoi certains récits d’Hérodote ne relèvent pas davantage d’une mythologie arabe des aromates (autour de la cassia ou de la cinnamome) que les Grecs auraient acculturés, plutôt que de mythes grecs en tant que tels.

Les Jardins d’Adonis est un tremplin intellectuel. Lévi-Strauss le loue dans la revue L’Homme (malgré quelques critiques) et il est rapidement traduit, ce qui représente une véritable gageure. Car, Detienne n’a pas une écriture limpide ; il cultive même, comme Nietzsche, un certain goût de ne pas être compris. Michel de Certeau, un de ses amis proches, avec lequel il partageait un certain goût de l’hétérodoxie et une formation jésuite, l’avait très bien cerné, dans L’invention du quotidien (1980) [3], où il lui consacre quatre pages lumineuses. Selon lui, Detienne est avant tout un conteur et non pas un scientifique décrivant froidement et justifiant ses conclusions, comme si la Grèce était posée devant lui, selon un schéma expérimental classique. Il a avant tout saisi que comprendre les Grecs implique de passer par leur style, leur rythmique, leur musique, leur énergie : cela implique d’écrire dans un style qui, à un moment ou à un autre, résonne avec le leur. C’est en pratiquant leur propre rhétorique et leur propre langage que certaines données de la pensée grecque peuvent être appréhendées. Comme des termes intraduisibles. Beaucoup lui reprocheront de jargonner, d’être à la mode, de marcher avec l’époque, mais ce début des années 1970, marqué au coin du succès, a de quoi effacer toutes les amertumes. En 1972, lorsque Mircea Eliade lance son séminaire d’histoire des religions à Chicago, il propose deux lectures à ses auditeurs : Sèméiotikè de Julia Kristeva et les Jardins d’Adonis. L’année suivante, c’est au Canada que Detienne récolte un véritable succès, lors d’une tournée de conférences.

L’issue de cette période faste, couronnée par cette reconnaissance et son élection à une direction d’études à l’EPHE, où il succède à Vernant lui-même élu au Collège de France, débouche sur une remise en question épistémologique. Detienne entame une vaste réflexion sur les fondements mêmes de sa démarche, sinon de son champ de recherche. Il livre deux articles à la revue Critique, en 1975 et en 1978, qui apparaissent comme d’importants jalons de sa vie intellectuelle [4]. Le premier, intitulé ironiquement « Les Grecs ne sont pas comme les autres », préfigure à bien des égards ses travaux des années 1990-2000 sur le comparatisme et sur une Grèce incomparable. Contrairement à ce que pensent certains contradicteurs ou même certains collègues déstabilisés par un Detienne devenu plus incisif avec l’âge, l’auteur de ces deux textes n’est pas si différent de celui de Comparer l’incomparable (2000, Seuil). En 1975, il interroge plusieurs travaux actuels sur la prétendue exceptionnalité grecque, aux sources de bien des fondements, qu’ils soient démocratiques, philosophiques ou politiques. En 1978, son texte est un hommage à Walter Otto, jadis exilé à Königsberg, historien de Dionysos, qui avait remis en question toute la relecture chrétienne de la mythologie grecque. En s’inscrivant dans les pas de Otto, Detienne met fin une bonne fois pour toutes à certains stéréotypes qui lui avaient été inculqués dès l’adolescence, à une époque où les jésuites lui apprenaient que les mythes grecs, comme Platon, étaient catholiques sans le savoir. Il lui fallait se libérer de toute lecture chrétienne de ce passé lointain, se décharger d’une philosophie providentialiste de l’histoire que l’on a longtemps pratiquée sans s’en apercevoir.

Un relativisme productif

Cette profonde remise en question le mène à interroger la notion de mythe. Ce sera l’objet en 1981 de L’invention de la mythologie, toujours publié chez Gallimard. Ce livre suscita beaucoup de réactions par la hardiesse de son propos, soutenant que la mythologie est une invention du XIXe siècle et que l’universalité d’un mythe relève de la chimère. Par ce fait même, il s’agit aussi d’une critique de Claude Lévi-Strauss, lequel considère qu’un mythe est considéré comme tel par tout lecteur, quelle que soit sa culture d’origine. Or, pour Detienne, un mythe n’a pas la même valeur symbolique et narrative selon l’horizon d’où vient ce lecteur. Il porte un regard critique, relativiste et, comme l’a dit Nicole Loraux, il a jeté un « soupçon » durable sur la simple catégorie de « mythe ». Ici encore, il met à mal toute idée d’exceptionnalité, d’universalité, d’eurocentrisme ou de gréco-centrisme. C’est l’époque où, selon lui, ses amis Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet reviennent de plus en plus « à la Grèce », au détriment des analyses comparatistes des années 1960, menées de concert avec les indianistes et les sinologues. Cette fermeture de l’espace d’interprétation représente, au fond, le cœur de sa critique. Le reflux du comparatisme ne dit, pour lui, rien de bon d’une démocratie. Le culte du « même », le goût du « nous », qui avait été tant mis à distance par Roland Barthes, l’est alors par Marcel Detienne. C’est sur ce volet qu’il se sent de plus en plus d’affinités avec Louis Gernet, disparu depuis longtemps. Il se souvient que Gernet avait prononcé en 1940 une conférence qui fit date devant l’Association Guillaume Budé. Il y mettait en garde ses collègues sur le goût prononcé qu’ont les latinistes et les hellénistes à se laisser séduire par certains régimes autoritaires, dont le retour au classicisme et à l’Antiquité ont aujourd’hui été bien démontrés. Doit-on rappeler que Jérôme Carcopino, historien reconnu de la Rome ancienne, a été secrétaire d’État de Vichy ? Ou encore que le « pauvre Brasillach » dont les professeurs du jeune Detienne parlaient avec dépit, désarçonnés par le fait que cet hélleniste, auteurs d’une Anthologie de la poésie grecque, était aussi collaborateur ?

L’invention de la mythologie jette un pavé dans la mare. Il est aussi une réponse plus personnelle à Vernant qui, dans Mythe et société en Grèce ancienne (Maspero, 1974) avait inséré un chapitre intitulé « Raisons du mythe », qui était en grande partie redevable des enquêtes de Detienne. Certes, il salue tout ce que ce travail lui doit, en note. Mais le livre est publié sous son seul nom, alors qu’il candidate au Collège de France. Cette petite fêlure ne les empêche pas de mener à bien un livre collectif, qui devint le symbole des travaux du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes du 10 de la rue Monsieur-le-Prince : La cuisine du sacrifice en pays grec, où le retour à la Grèce est clair. On y retrouve, outre une contribution de Detienne, celles de Vernant, François Hartog, Jean-Louis Durand, Stella Georgoudi et Jesper Svenbro. Mais à partir de 1980, une véritable rupture a lieu entre Detienne et son groupe de recherches. Les années 1980 représentent un douloureux éloignement de Detienne par rapport à Vernant, qu’il considérait comme un père d’adoption. Il passe alors beaucoup de temps en Italie, à Venise, reconstruit sa vie, donne ses séminaires, découvre les États-Unis – il y fait une série de conférences en 1987 – et lance deux grands dossiers, très spécifiquement orientés sur des dieux : Dionysos et Apollon.

Detienne dionysiaque

Marcel Detienne s’identifie sans doute à la figure de Dionysos. Dionysos est certes le dieu de l’excès, des agapes, ce qui implique la consommation de vin, alors que Detienne est né dans un négoce en vin qu’il a très tôt voulu fuir. Dionysos est surtout un dieu du dedans et du dehors, à la divinité épidémique, de l’errance, le plus divin des dieux mais aussi le plus turbulent, le dieu qui n’est jamais chez lui, toujours en zone de maraude, alors qu’il a l’âme d’un propriétaire, c’est l’enfant terrible, toujours flanqué de ses inquiétantes Ménades, dont on veut se débarrasser et dont le corps est sauvé in extremis par Thétis. Dionysos est émouvant, violent et douloureux. Dionysos à ciel ouvert, que Detienne publie en 1986 chez Fayard et Dionysos mis à mort, en 1996 chez Gallimard, sont de grands livres d’anthropologie religieuse. Ce dieu fut au cœur de plusieurs amitiés, dont celle avec l’écrivain Philippe Sollers, que certains collègues virent d’un œil critique, au regard du caractère prétendument sulfureux de ce dernier. Sollers a écrit sur leur amitié, leurs affinités autour de ce dieu, que l’écrivain connaît très bien et, dans leurs échanges, il est plus question de Walter Otto et d’Autolycos que de parisianismes, que Detienne n’a jamais goûtés, lui-même ayant toujours vécu très en dehors de la ville. Sollers publie en 1989 L’écriture d’Orphée de Detienne dans sa collection chez Gallimard, et l’invite régulièrement à publier dans L’infini. Cette écriture occupa beaucoup de ses réflexions, séminaires et publications, comme Apollon, autre divinité explorée et qui donne en 1998 Apollon le couteau à la main. Là encore il s’agit d’extraire la figure de l’imagerie romantique d’un dieu beau, parfait et jouant de la musique ; ici, c’est le dieu archégète, celui qui chemine, qui trace, qui délimite les frontières de la ville, des temples, des espaces sacrés, mais aussi qui fait couler le sang et sème le meurtre.

Contre le mythe de l’identité nationale

L’année 2000 est importante, car elle correspond à la parution de Comparer l’incomparable. Detienne passe beaucoup de temps aux États-Unis, après avoir été nommé à l’université Johns Hopkins en 1992. Il a accepté cette offre après avoir vu échouer sa candidature au Collège de France. Son projet de chaire portait sur une anthropologie religieuse et comparée de la Grèce ancienne, et avait bénéficié des soutiens effectifs d’Yves Bonnefoy et de Françoise Héritier et, malgré certains différends refroidis, des encouragements indéfectibles de Claude Lévi-Strauss et de Jean-Pierre Vernant. Sa campagne de visites a été interrompue par la rencontre avec un professeur, peu séduit par les perspectives du postulant, qui, sans doute pour le décontenancer, l’avait soumis à un examen de thème grec. Après ce qu’il considère comme une humiliation, Detienne interrompt net ses démarches. Ajoutons à cela qu’un candidat plus classique, Georges Le Rider, avancé par Jacqueline de Romilly, a fini d’anéantir ses chances ; il échoue à une voix près. Ce fut une grande blessure pour lui. Cela ne contribua pas à apaiser ses critiques et, il est vrai, a alimenté sa critique des grandes institutions académiques françaises perçues comme des conservatoires d’un certain nationalisme.

Face à ce qu’il considère comme un repli méthodologique et épistémologique de ses collègues hellénistes, il propose un programme de travail pour les sciences humaines et sociales dont le principal enjeu est de revenir à un comparatisme expérimental et construit, petit à petit, autour d’objet très définis. Comme il le fit avec les épiclèses divines, ces surnoms que les Grecs donnaient à leurs dieux (Athéna Poliade, protectrice de la cité, par exemple). Ce livre, Comparer l’incomparable, écrit sous la forme d’un pamphlet, déstabilise beaucoup de collègues. Il s’attaque aux historiens, trop nationaux, à l’école des Annales, devenu patrimoniale, il s’en prend bientôt, en 2010, dans L’identité nationale, une énigme, à son éditeur d’hier, Pierre Nora, dont les Lieux de mémoire et le discours de réception à l’Académie française, en 2002, témoignent d’une fascination pour une exceptionnalité française dont Detienne combat l’idée, comme il combat celle d’une Grèce incomparable. Ce livre est une réaction au débat lancé sous la présidence Sarkozy autour de l’idée d’identité nationale. Il s’était déjà interrogé sur l’autochtonie, sur les différents modes de démocratie, de prise de parole (Qui veut prendre la parole ?, Seuil, 2003, en collaboration avec Pierre Rosanvallon) mais, ici, dans une démarche plus engagée, il alerte ses contemporains sur ce qu’il considère comme des dérives droitières. Pour comprendre cette charge, n’est-il pas bon de rappeler que Detienne est né Belge, qu’il n’a été naturalisé français qu’en 1967 et que, par conséquent, pendant près de dix ans, il a dû se rendre très régulièrement à la préfecture de police afin de renouveler son permis de séjour ? Il a été profondément heureux à Paris et à l’EPHE, pendant longtemps, même s’il a quitté cette institution, en 1998, comme à son habitude, en laissant à d’autres le soin de s’occuper de sa succession, dans un certain chaos. Mais comprendre que Detienne vient d’ailleurs est fondamental. Il me semble parfois qu’il était déjà ailleurs dans sa ville natale. Le souvenir des bruits de botte dans sa ville, et la signification du fascisme ou d’une étoile jaune, sur un revers de veste, lui ont été clairement expliqués par un grand-père auquel il doit ses premiers éveils.

Au fond, Marcel Detienne a passé sa vie à saisir la manière dont nous interprétons la Grèce afin de mieux sonder les failles de nos sociétés, ses angles morts et les abîmes qui s’ouvrent devant elles. Il a été sans doute un des lanceurs d’alerte les plus fins et les plus précoces des enjeux politiques de notre époque, avec ses propres moyens, ses propres catégories. Il est aussi la preuve vivante que les sciences humaines et sociales, beaucoup de discours l’ont oublié, font quelque chose à notre société et ont quelque chose à lui dire, de parfois saisissant. Il suffit de tendre l’oreille, et, même, de lire ou de relire Marcel Detienne.

par Vincent Genin, le 6 avril

Pour citer cet article :

Vincent Genin, « Dionysiaque Detienne », La Vie des idées , 6 avril 2021. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Dionysiaque-Marcel-Detienne.html

Nota bene :

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Notes

[1Homère, Hésiode et Pythagore. Poésie et philosophie dans le pythagorisme ancien, Avant-propos de P. Boyancé, Bruxelles, Latomus, 1962 ; De la pensée religieuse à la pensée philosophique. La notion de Daïmôn dans le pythagorisme ancien, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, Préface de J.-P. Vernant, Paris, Belles Lettres, 1963 ; Crise agraire et attitude religieuse chez Hésiode, Bruxelles-Berchem, Latomus, 1963.

[2Recherches sur le développement de la pensée juridique en Grèce ancienne, thèse principale pour le doctorat ès lettres, Université de Paris, Paris, Leroux, 1917.

[3Michel de Certeau, L’invention du quotidien, t. 1 : Arts de faire, Paris, Gallimard (Folio essais 146), [1980] 1990, p. 122-125.

[4Critique, janvier 1975, pp. 3-24 ; Critique, novembre 1978, p. 1043-1056.

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