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Au fil des siècles, les traductions du Coran ont révélé de quelle manière les lecteurs européens interprétaient le texte et se l’appropriaient. L’équipe de chercheurs de Coran 12-21 offre aujourd’hui au grand public des outils permettant de prolonger le dialogue.

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Tristan Vigliano est maître de conférences habilité à diriger des recherches en littérature française du XVIe siècle à l’université Lumière Lyon 2, et membre de l’Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM). Spécialiste de l’humanisme, il travaille notamment sur les représentations de l’islam du Moyen Âge à l’âge classique. On lui doit entre autres Parler aux musulmans. Quatre intellectuels face à l’islam à l’orée de la Renaissance (Genève, Droz, 2016) et L’islam e(s)t ma culture : leçons d’histoire littéraire pour les jours de tourmente (Presses universitaires de Lyon, 2017).


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Mouhamadoul Khaly Wélé, rattaché lui aussi à l’IHRIM, a engagé sous la direction de Tristan Vigliano et de Ziad Elmarsafy (King’s College, Londres) une thèse intitulée Pour une édition critique et numérique des premières traductions françaises et anglaises du Coran, en lien avec le projet Coran 12-21, qu’il co-dirige.

La Vie des idées : Ces dernières années, le Coran est devenu un objet médiatique. Un certain nombre de non-spécialistes se sont arrogé une compétence en la matière. Dans ce contexte, pourquoi vous semblait-il important de revenir à une approche scientifique, en donnant à lire différentes traductions du texte ?

Tristan Vigliano : Votre question en contient en fait trois. La première porte sur le bruit médiatique. La deuxième, sur la responsabilité des non-spécialistes dans ce bruit. La troisième, sur la nécessaire approche scientifique du Coran.

Sur le premier point, il faut concéder que le texte coranique est un objet propre à alimenter bien des discours fantaisistes, pour ne pas dire de purs fantasmes quelquefois, dans notre société si encline à faire de l’islam une « question ». Mais d’autres objets, dont on se couvre la tête par exemple, ne sont-ils pas bien plus visibles encore dans le débat public ? Une focalisation outrée sur le texte coranique, d’ailleurs largement incompris ou méconnu, ne serait pas en soi caractéristique de notre époque : elle ne ferait que s’inscrire dans une tradition multiséculaire, qui remonte au moins à sa première traduction en latin, laquelle date de 1143. En l’espèce, le paradoxe est plutôt qu’un bout de tissu parvienne aujourd’hui à éclipser cette réduction de l’islam au Coran ou, pour mieux dire, à appauvrir encore le regard porté sur cette religion.

Le second point de votre question pourrait avoir, pour nous deux, quelque chose d’embarrassant. Car, à proprement parler, nous ne sommes ni l’un ni l’autre spécialistes du Coran. Nous sommes historiens de ses représentations, ce qui est tout à fait différent : nous ne travaillons pas sur le texte coranique proprement dit, sur sa genèse ou sur sa signification, mais sur la manière dont les lecteurs européens se sont figuré et approprié ce texte à travers les siècles. Il n’est pas toujours facile de faire comprendre cette distinction au grand public, mais elle est décisive. Et c’est d’ailleurs pourquoi nous commençons par elle chacune de nos interventions : signaler que nous ne sommes ni islamologues ni coranologues nous semble la moindre des honnêtetés. Or, notre diagnostic rejoint ici le vôtre. Force est de constater que certains prétendus experts ne le sont pas, ou le sont d’autre chose que du sujet dont ils parlent. Lorsqu’un « islamologue » prend la parole sur le Coran dans les médias, il peut être prudent de se demander à quel titre il se présente ainsi. Et que ce titre soit un titre universitaire n’est pas la pire garantie de fiabilité, ceci soit dit sans pédantisme.

Mais cela nous conduit directement vers le troisième point. Quoique n’étant ni islamologues ni coranologues, nous sommes des chercheurs et, en tant que chercheurs, nous tenons en effet à présenter les différentes traductions européennes du Coran depuis un point de vue proprement scientifique. Cela signifie que nous ne livrons pas telles quelles ces traductions, à un internaute qui devrait ensuite se débrouiller tout seul, au risque de leur faire dire n’importe quoi. Nous les accompagnons au contraire de notices introductives précises, qui lui permettent de les situer dans leur contexte. En effet, on ne lit pas un texte du XIIe siècle comme un texte du XXe siècle : le premier est devenu avec le temps un simple document d’ordre historique, quand le second peut encore faire autorité auprès de ses lecteurs ; ils n’ont pas le même statut. Au fond, c’est par cette indispensable mise en contexte que l’on s’extrait du bruit médiatique. Elle suppose de s’appuyer, pour chaque traduction, sur les ouvrages critiques les plus importants rédigés à son propos. Cet état de la recherche, comme on l’appelle, doit être impeccable et nous nous en assurons en soumettant chaque notice à un comité formé des plus grands spécialistes du Coran, mais aussi de sa réception dans l’histoire. Cette vérification est d’une importance décisive pour notre site, elle en fonde le crédit à nos yeux.

La Vie des idées : Ce rapprochement des traductions peut paraître très érudit ; mais le site Coran 12-21 propose un certain nombre d’outils qui favorisent une approche souple des textes.

Mouhamadoul Khaly Wélé : Nous avons tenu à parler au plus grand nombre possible d’internautes. Le lecteur visualise les différents textes dans des colonnes parallèles, qui défilent de telle sorte qu’à chaque verset dans une version correspond le verset équivalent dans les autres versions : pour mémoire, le Coran est composé de cent quatorze sourates ou chapitres, eux-mêmes subdivisés en phrases ou ensembles de phrases appelés versets. En cliquant sur un passage, toutes les colonnes s’alignent automatiquement. Je peux supprimer les traductions qui ne m’intéressent pas, les déplacer à droite, à gauche : tout est modulable en fonction de mes attentes ou besoins. En cliquant sur de petits triangles ou de petits ronds disposés le long des textes, j’accède immédiatement aux notes des traducteurs ou à celles des collaborateurs de Coran 12-21. Bref, nous tenions absolument à ce que notre site soit aussi accessible et maniable que possible, et cela a mobilisé pendant plus d’une année toute une équipe, composée de Nathalie Arlin, Georges Bohas, Ghazi Eljorf, Paul Gaillardon, Maud Ingarao, Smaranda Marculescu, Florence Poncet et Victor Poichot : pardonnez-nous de citer leurs noms, mais ce projet est vraiment une entreprise collective, qui n’aurait pu être menée à bien sans leur aide. D’un point de vue strictement technique, l’outil créé n’a pas d’équivalent, à notre connaissance en tout cas.

La Vie des idées : Tristan Vigliano, cette approche vous a-t-elle été inspirée par vos travaux sur la pédagogie humaniste ?

Tristan Vigliano : Quand m’est venue l’idée de Coran 12-21, je crois qu’en moi le spécialiste du XVIe siècle pensait surtout aux Bibles polyglottes d’Alcalá ou d’Anvers : il y a de claires ressemblances. Mais comparaison n’est pas raison et il faut se garder de parallèles trop automatiques entre islam et christianisme, car ces parallèles ont une longue histoire et leur fonction, du côté chrétien comme du côté musulman, fut très souvent polémique. Sans doute mes travaux sur la pédagogie à la Renaissance m’ont-ils aussi influencé. Car les humanistes reprochent précisément à leurs adversaires scolastiques d’évoluer dans un monde d’idées trop abstrait et de ne pas se demander à quoi servent ces idées, ni comment les transmettre. Je pense en particulier à une remarque sur l’Organon que formule mon auteur de prédilection, l’humaniste valencien Juan Luis Vives. L’Organon est le recueil des textes d’Aristote sur la logique et il constitue, au début du XVIe siècle, la base de l’enseignement universitaire. Or, ce mot grec, qui a donné organe en français, signifie « outil ». Mais Vives fait observer que les scolastiques, des dévots d’Aristote selon lui, ne se demandent jamais à quoi pourrait servir cet outil : un comble ! Nous avons, pour notre part, constamment veillé à mettre en rapport les contenus présentés avec leurs usages attendus. J’espère que Coran 12-21 sera un outil au sens le plus fort du terme : qu’il pourra vraiment servir, à la communauté des chercheurs comme aux simples curieux.

La Vie des idées : Désormais, l’étude du Coran n’est plus réservée aux spécialistes de langue arabe. Vous abordez le Coran par sa réception occidentale. Comment échapper au biais « orientaliste », ou qu’en faire ?

Tristan Vigliano : Deux des mots que vous employez ici sont évidemment des mots piégés : occidental et orientaliste. Et c’est pourquoi nous ne les utilisons nous-mêmes qu’avec la plus grande circonspection. En octobre dernier a eu lieu la conférence de lancement du projet ERC The European Qur’ān, au cours de laquelle une communication passionnante a été prononcée par Manolis Ulbricht, chercheur allemand qui travaille sur les toutes premières traductions du Coran : des traductions grecques composées dans l’Empire byzantin, avant même la traduction latine de Robert de Ketton au XIIe siècle, qui nous sert de point de départ chronologique et explique le 12 de Coran 12-21. En d’autres termes, cela fait bien longtemps que l’étude du Coran n’est plus réservée aux spécialistes de la langue arabe. Mais ces traductions en grec sont-elles occidentales ou orientales ? Où s’arrête l’Occident ? Et pourquoi ne comprendrait-il pas non plus les territoires musulmans d’al-Andalus, qui ont donné son nom à l’Andalousie et se situent vers la pointe ouest de l’Europe ? Frontières géographiques et frontières symboliques ne coïncident pas nécessairement.

Le terme d’« orientaliste » est encore plus glissant et votre question, à cet égard, est significative. N’est-elle pas biaisée, du fait même qu’elle associe tout de suite ce terme à l’idée d’un « biais » ? Ce biais, nous autres chercheurs le connaissons bien, car nous avons tous plus ou moins intégré la critique adressée par Edward Said aux arabisants : les études orientales auraient mis la recherche scientifique au service d’une idéologie ; entre savoir et fantasme, elles auraient légitimé la domination d’un prétendu Occident sur un Orient tout aussi supposé. Mais si les analyses d’Edward Said restent très stimulantes quelques décennies après la parution de son ouvrage sur L’Orientalisme, elles n’en ont pas moins créé une fracture, néfaste à notre avis, entre des conceptions très différentes de l’islam et du Coran qui doivent réussir à coexister, sauf à mettre en péril une forme de communauté civique entre nous. Coran 12-21 s’adresse justement à des particuliers et à des intellectuels d’horizons différents, dont l’intérêt pour les traductions du texte coranique peut avoir des motivations tout à fait opposées, mais à qui un espace de rencontre est tout de même proposé, pour qu’ils apprennent les uns des autres.

Mouhamadoul Khaly Wélé : Un exemple : il nous semblait indispensable de présenter la traduction de Régis Blachère, parce qu’elle fait encore autorité dans les études arabes ; mais nous voulions que l’internaute puisse la consulter parallèlement à la traduction dite de Muhammad Hamidullah, de loin la plus diffusée en zone francophone et en milieu confessionnel. Au sein même de notre équipe, parmi nos propres collaborateurs, cette coexistence n’allait pas de soi. Elle a été âprement discutée. Mais en y renonçant, nous aurions renoncé à cette recherche du commun qui animait notre projet.

Tristan Vigliano : Bien sûr, on dira que nous avons remplacé un biais par un autre et que notre propos est sous-tendu par une certaine idéologie, lui aussi. C’est parfaitement exact, mais cela nous renvoie au début de notre entretien : celui qui admet et même déclare la portée idéologique de son entreprise, comme celui qui sait reconnaître les limites de l’entreprise en question, n’est sans doute pas le plus sournois.

La Vie des idées : Les différents traducteurs ont-ils eux-mêmes travaillé à partir de traductions, ou se sont-ils reportés au texte original ?

Tristan Vigliano : Nous présentons actuellement quatre traductions, nombre appelé à augmenter dans les prochains mois et années. Ces quatre traductions-là se fondent sur l’arabe, ce qui n’est pas le cas le plus fréquent jusqu’au XIXe siècle. La version d’André Du Ryer publiée en 1647 n’est pas seulement la première version du Coran en français : c’est aussi la première version du Coran dans une langue vulgaire européenne qui ne soit pas traduite d’après une traduction antérieure. Un siècle auparavant, Giovanni Battista Castrodardo avait donné une traduction en italien, que nous mettrons bientôt en ligne, mais en dépit des déclarations de son éditeur Andrea Arrivabene, il s’appuyait sur la traduction latine de Robert de Ketton : ce cas de figure fut longtemps le plus courant. La première traduction en anglais, par exemple, paraît en 1649 et elle se fonde sur la traduction française d’André Du Ryer. Décidément, l’étude du Coran n’était pas réservée aux seuls spécialistes de la langue arabe…

Mouhamadoul Khaly Wélé : Un petit mot supplémentaire sur ce que vous appelez le « texte original ». Cette expression est ambiguë, car elle pourrait laisser penser que les différents traducteurs à travers les siècles ont consulté un Coran strictement identique. Ce n’est pas le cas et, sous ce rapport, nos choix pourraient sembler contestables : nous présentons en arabe l’édition du Caire, parue en 1924, et nos lecteurs pourraient croire qu’elle correspond exactement au texte que Robert de Ketton ou André Du Ryer, par exemple, avaient sous les yeux. Mais c’est là que la notice introductive prend toute son importance. Rédigée par le grand spécialiste du Coran primitif qu’est Hassan Chahdi, elle rappelle que le texte coranique a eu ses variantes et nous invite, par conséquent, à un emploi éclairé de l’outil que constitue Coran 12-21. Ajoutons que les premiers traducteurs entendent l’acte de traduire comme une interprétation, au sens le plus large du terme. Cela les pousse parfois à traduire, non pas vraiment le texte coranique proprement dit, mais plutôt les commentaires dont il a fait l’objet parmi les exégètes musulmans : les tafsīr-s.

Tristan Vigliano : Là encore, il faut rompre avec l’hypercoranocentrisme qui pourrait être spontanément le nôtre. Le Coran ne va pas dans une superbe solitude. Il a appelé, en islam, des interprétations diverses et la diversité des traductions que nous présentons s’en ressent. Ce n’est pas parce que l’une d’entre elles semble fausse, par comparaison avec les autres, qu’elle l’est nécessairement : nos notes et nos introductions permettent de le comprendre. Sans ces mises en contexte, le lecteur se précipiterait vers des jugements téméraires, à la fois hâtifs et hasardeux. En un mot : il s’abandonnerait à ses préjugés. Scruter ces traductions devient, dès lors, une école de prudence. Si, grâce à Coran 12-21, nous apprenons à nous départir de nos idées reçues et à nous méfier de nos conclusions à l’emporte-pièce, alors le pari sera tenu.

La Vie des idées : Mouhamadoul Khaly Wélé, que nous apprend le rapprochement des différentes traductions ? Des thèmes, des mots se détachent-ils ou s’effacent-ils à tel ou tel moment ? La périodisation par les traductions contredit-elle l’interprétation qu’induit la révélation en deux temps des versets – c’est-à-dire le partage entre sourates « mecquoises » et « médinoises » ?

Mouhamadoul Khaly Wélé : En dépit de son importance dans l’exégèse musulmane, la périodisation ne semble pas avoir été une préoccupation majeure chez les premiers traducteurs européens du Coran. Robert de Ketton n’en fait pas état, par exemple. Il faut d’ailleurs attendre la seconde moitié du XIXe siècle et l’apparition de la méthode historico-critique pour que soit publiée une traduction du Coran d’après la date supposée de révélation des sourates : elle est rédigée en anglais par le Britannique John Medows Rodwell, fortement influencé par les travaux de l’orientaliste allemand Theodor Nöldeke, son contemporain. Plus tard, en 1947, Blachère fait à son tour paraître une traduction philologique suivant l’ordre chronologique. Dans ce travail, plus élaboré que celui de Rodwell, des divergences se font jour avec le classement établi par l’exégèse musulmane la plus classique. Un exemple de ce que cela implique en termes de sens peut être relevé dans le dernier verset de la première sourate. Blachère s’aligne sur l’avis, majoritaire chez les commentateurs musulmans, selon lequel la sourate en question est mecquoise ; mais cette périodisation, ainsi que la structure grammaticale du verset, le pousse à nier que la fin de ce verset se dirige contre les juifs et les chrétiens seulement. « En réalité », écrit-il, « l’idée vaut pour les infidèles, en général » : entendre, les polythéistes de La Mecque aussi. Ce faisant, il prend le contrepied d’une interprétation assez communément admise parmi les traditionnalistes musulmans.

On comprend mieux la réception mitigée, voire hostile, dont son travail a pu faire l’objet parmi certains d’entre eux. De façon plus générale, différentes approches se manifestent selon les différents états de l’érudition européenne et cela occasionne, comme vous le pressentez, des glissements sémantiques assez intéressants. Ainsi, quand il s’agit de traduire le terme arabe islâm. André Du Ryer, au XVIIe siècle, le rend par « loi du salut ». Claude-Étienne Savary, au XVIIIe siècle, opte pour « islamisme », selon une probable analogie avec « christianisme » et « judaïsme » : de fait, l’emploi de ce terme pour désigner l’islam politique ne date que de la seconde moitié du XXe siècle. Albert de Kazimirski, au XIXe siècle, utilise « islam », en précisant que cela signifie « la résignation à la volonté de Dieu ». Au XXe siècle, Blachère traduit « Islam », avec une majuscule, et Hamidullah « Soumission », tout en indiquant qu’il est question de la religion musulmane.

Tristan Vigliano : Attention : vous parlez bien ici de la version originale composée par Muhammad Hamidullah ? Je veux dire : de celle qu’il a lui-même signée ?

Mouhamadoul Khaly Wélé : Oui, de celle-là précisément, et non de celle que l’on trouve partout présentée sous son nom, quand on tape « Coran en français » sur Google. Car en réalité, cette dernière traduction a été remaniée par la Ligue islamique mondiale, dont les collaborateurs ont par exemple changé… « Soumission » en « islam ».

Tristan Vigliano : Dans sa notice introductive, Mouhamadoul Khaly Wélé donne aux internautes les moyens de savoir à quel texte ils ont vraiment affaire, ce qu’aucun autre site ou presque ne fait.

Mouhamadoul Khaly Wélé : Or, comme on s’en doute, ces différences ne sont pas sans conséquences sur l’image du Coran qui se forme dans l’esprit du lecteur. Mais nous voilà en plein cœur de ce travail sur les représentations qui est le nôtre. Prenez le verset 85 de la sourate III. Cette traduction-ci, par Hamidullah : « Quiconque désire une autre religion que la Soumission […] sera, dans l’au-delà, parmi les perdants » n’a pas le même sens que celle-là, remaniée par la Ligue islamique mondiale : « quiconque désire une religion autre que l’Islam […] sera, dans l’au-delà, parmi les perdants ». Dans le premier cas, même si la notion de soumission alimente depuis une vingtaine d’années la polémique contre l’islamisme ou simplement contre l’islam, une lecture plus inclusive du texte sera possible. Le verset en question suscite en effet des interprétations divergentes parmi les musulmans, et c’est une diversité à laquelle il faut vraiment être sensible. Quand des fondamentalistes le brandissent comme une preuve de la primauté de l’islam sur les autres religions, certains réformistes et mystiques soulignent au contraire que le mot arabe islâm désigne l’abandon à Dieu : autrement dit, une soumission du fidèle à son créateur, mais une soumission d’ordre strictement spirituel et dont pourraient relever les autres monothéismes.

La Vie des idées : Pour finir, à qui s’adresse Coran 12-21, conçu par une équipe d’universitaires ? Espérez-vous aussi « parler aux musulmans » ?

Mouhamadoul Khaly Wélé : Comme chercheurs, nous n’avons pas à définir d’un point de vue confessionnel les publics visés par notre site. Libre à qui le souhaitera de naviguer parmi ses ressources. Mais il serait hypocrite de notre part de ne pas convenir que Coran 12-21 s’adresse aussi aux musulmans. Il n’a pas été pensé seulement pour eux, mais nous serions heureux qu’ils se l’approprient, comme tous autres internautes. Notre site ne serait pas, sinon, l’espace de rencontre dont nous avions rêvé.

Tristan Vigliano : D’ailleurs, ce site n’aurait pas vu le jour sans une véritable rencontre entre nous, dont les trajectoires avaient peu de chances de se croiser : d’un côté, un agrégé de lettres classiques que les hasards de son parcours académique ont certes conduit à s’intéresser aux représentations de l’islam, mais qui n’est ni arabisant ni même arabophone, et n’aurait rien pu faire de son idée tout seul ; de l’autre, un étudiant de nationalité sénégalaise, formé en théologie et en traductologie à l’Université d’al-Azhar, puis en sciences politiques à l’Université Française d’Égypte et à Sciences Po Grenoble, avant d’arriver à Lyon en 2018, dans l’idée de faire une thèse. Et puisque vous avez l’amabilité de faire allusion à une étude que j’ai publiée naguère, je voudrais signaler que cette étude aboutissait à la conclusion suivante : dans les années qui précèdent et suivent la prise de Constantinople par les Ottomans, les textes les plus ouverts à l’altérité islamique – ceux de Nicolas de Cues et Jean de Ségovie, en particulier – sont paradoxalement les plus maladroits, justement parce qu’ils s’adressent aux chrétiens, mais aussi aux musulmans ; c’est même à ce signe précis que leur audace peut se reconnaître. Dans un essai paru l’année suivante, peu après les attentats de Paris, j’ai voulu faire l’éloge de cette maladresse, définie comme périlleuse adresse à des publics trop différents pour ne pas être mal accordés : elle est, selon moi, l’indice d’une bonne volonté précieuse pour notre époque ; je la crois porteuse d’une véritable éthique. Coran 12-21 est un autre essai, que l’on peut juger réussi ou non, mais qui met en pratique ces réflexions et préconisations antérieures. Je suis heureux qu’elles ne soient pas restées théoriques et que nous ayons vraiment cherché à atteindre des lecteurs, a priori, très éloignés les uns des autres : ainsi, l’esprit de dialogue qui nous anime n’aura pas été un vain mot. Que ce dialogue puisse en outre contribuer à un certain progrès de la connaissance est une satisfaction supplémentaire : une thèse comme celle que commence Mouhamadoul Khaly Wélé donne encore plus de sens à notre tentative.

par Sarah Al-Matary, le 6 décembre 2019

Pour citer cet article :

Sarah Al-Matary, « Dialogues autour du Coran. Entretien avec Tristan Vigliano & Mouhamadoul Khaly Wélé », La Vie des idées , 6 décembre 2019. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Dialogues-autour-du-Coran.html

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