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Recension Histoire

Déclin politique et déploiement culturel

À propos de : Emmanuelle Tixier du Mesnil, Savoir et pouvoir en al-Andalus au XIe siècle, Seuil


par Alexandre Giunta , le 4 novembre


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Au début du XIe siècle, la chute du califat omeyyade s’accompagne d’une fragmentation politique. C’est dans ce contexte singulier, bientôt aggravé par les avancées des chrétiens au nord et des Berbères au sud, qu’a lieu l’effervescence culturelle qui caractérise cette partie du monde musulman.

L’histoire culturelle de l’Espagne du XIe siècle reste un sujet peu abordé par les historiens, au contraire des arabisants. C’est l’objet d’étude de cet ouvrage qui entend replacer le XIe siècle andalou dans une histoire islamique plus large en connectant les questions politiques et culturelles. Véritable moment de bascule, ce XIe siècle est bien documenté et l’auteure propose de relire le corpus des sources pour tenter d’expliquer le foisonnement intellectuel d’al-Andalus alors même que ces territoires connaissent des divisions politiques et un affaiblissement progressif face aux puissances chrétiennes et berbères. L’enquête débute au moment où le califat omeyyade (929-1031) chute dans le cadre d’une violente et longue guerre civile qui donne naissance à une multitude de principautés appelées taïfas. Ces dernières disparaissent à leur tour en 1090, progressivement conquises par la dynastie berbère des Almoravides.

Le mythe d’al-Andalus

Véritable topos historiographique, le mythe andalou reste lié à l’image d’un paradis perdu, à la pratique de la tolérance entre les trois religions monothéistes (musulmane, chrétienne et juive), à la beauté des palais et des jardins, à un certain degré de raffinement, à un haut niveau intellectuel, à un Orient proche qui suscite la nostalgie… L’enjeu est alors de montrer les différentes étapes de la construction de ce paradigme andalou autour du concept de tolérance – que l’auteure renonce à utiliser – depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui.

C’est dans ce cadre qu’est évoquée la controverse des années 1950-1980 – aujourd’hui dépassée – entre Américo Castro et Claudio Sánchez-Albornoz, concernant la place de la coexistence entre chrétiens, musulmans et juifs au Moyen Âge dans la définition de « l’homme espagnol ». Pour Américo Castro, c’est au Moyen Âge que se seraient constitués les traits distinctifs de l’identité espagnole, et le fait déterminant en serait la symbiose entre les apports des trois cultures, juive, chrétienne et musulmane qui auraient coexisté le plus souvent pacifiquement sur le sol péninsulaire. Remettant en cause la méthode, les sources utilisées et les résultats, Claudio Sánchez-Albornoz lui a opposé que les caractéristiques de l’Espagne se seraient dessinées dès l’Hispania romaine et qu’elles auraient ainsi résisté aux influences des différentes périodes de domination de son histoire. Les deux chercheurs tentent également de trouver les origines du « retard » de l’Espagne sur les autres nations modernes afin de l’expliquer. Pour Claudio Sánchez-Albornoz, cette présence des musulmans et des juifs a été trop longue, conduisant les chrétiens à une véritable obsession pour la guerre. Cette entreprise militaire pluriséculaire aurait accaparé les Espagnols au point de les détourner du développement économique qui était alors celui des autres pays européens. De son côté, Américo Castro met en exergue l’expulsion et la conversion forcée des communautés musulmanes et juives pour expliquer l’affaiblissement et le déclin de l’Espagne.

Sans revenir sur ce débat désormais clos, et de façon plus novatrice, l’auteure démontre le renouveau de ce paradigme à la fin du XXe et au début du XXIe siècle, érigé en genèse médiévale du multiculturalisme et en modèle du vivre ensemble. Un renouveau qui s’est également construit sous la plume de polémistes pour qui la déconstruction de ce mythe servait à mieux condamner l’Islam médiéval. L’auteure réfute ces différentes thèses, mettant en évidence leurs contradictions tout en s’appuyant méthodiquement sur les sources. Cette première étape apparaît indispensable pour comprendre les enjeux historiographiques du sujet et elle constitue – à juste titre dans le contexte actuel – un rappel des outils et des méthodes du métier d’historien. À titre d’exemple, c’est parce qu’il est né à l’époque moderne que le concept de tolérance ne peut rendre compte des comportements médiévaux. Il est alors totalement anachronique de l’utiliser pour le Moyen Âge.

Une histoire politique des taïfas du XIe siècle

Avant d’éclairer les évolutions culturelles, il était nécessaire de définir le contexte complexe d’al-Andalus dans ce « beau XIe siècle » en proposant une lecture des événements politiques à travers plusieurs sources arabes comme Ibn ‘Idhari, Ibn Khaldun ou encore les « Mémoires » du dernier émir ziride du royaume de Grenade ‘Abd Allah. L’auteure fait émerger quelques remarques fortes : si le siècle s’ouvre avec une guerre civile appelée fitna entre 1009 et 1031, provoquant des désordres et la fin du califat, il s’agirait en réalité d’une crise de l’État et de son système militaire – liée au recrutement de troupes berbères et chrétiennes. Les auteurs musulmans ont largement insisté sur la dimension ethnique de l’affrontement des princes et cette vision a été reprise par les historiens spécialistes d’al-Andalus comme Évariste Lévi-Provençal qui divisait déjà dans les années 1940 les taïfas en trois groupes : les taïfas andalouses dirigées par des familles d’origine arabe arrivées aux premiers temps de la conquête musulmane ; les taïfas esclavones, dont les maîtres sont d’anciens hauts fonctionnaires issus de l’esclavage ; enfin, les taïfas berbères administrées par des princes d’origine berbère.

L’auteure démontre que ces trois types de principautés sont avant tout andalouses et sont nées de la guerre civile du premier tiers du XIe siècle. C’est d’ailleurs au cours de cette période de fragilités que se construit une identité propre à al-Andalus et liée la haute culture, à l’excellence intellectuelle, mais également à une certaine incapacité à faire la guerre. En effet, face aux menaces au sud par les Berbères et au nord par des princes chrétiens qui imposent le paiement de tributs, participent aux conflits entre les princes musulmans et annexent des territoires dans le cadre de la Reconquista, de nombreux intellectuels et savants s’interrogent sur leur avenir et sur celui de leurs terres. L’identité arabe affirmée d’al-Andalus devient dès lors un enjeu et un défi surtout à partir de la seconde moitié du XIe siècle, ce qui se matérialise par une production culturelle dense et variée faisant de cette période un « âge d’or intellectuel ». Comme le souligne l’auteure pour mieux expliquer un tel paradoxe : « … puissance et vulnérabilité peuvent aller de pair » (p. 183).

Un tableau de la production culturelle dans une Espagne politiquement divisée

L’effervescence de la production andalouse au temps des taïfas illustre la richesse de la vie intellectuelle de cette époque : des géographes comme al-Bakri, des historiens comme Ibn Hayyan, des polygraphes comme Ibn Hazm, des savants, des poètes et des lettrés en tous genres produisent des œuvres qui font du XIe siècle le sommet de la culture andalouse. L’enquête multiplie les changements d’échelle pour mieux appréhender les réalités des évolutions à l’œuvre tant au niveau politique que culturel. Loin d’être un simple attribut du califat, la culture est au cœur des projets politiques des principautés musulmanes. Encourager les lettres, les sciences et l’art, c’est quérir une certaine légitimité en se rattachant à l’idéologie omeyyade – qui reste un modèle –, c’est chercher à rester un centre arabe et islamique malgré les difficultés politiques et militaires – ou surtout en réponse à celles-ci.
Cette riche vie intellectuelle participe à la construction d’une identité arabe et andalouse précisément pour montrer qu’al-Andalus ne meurt pas en même temps que les Omeyyades et qu’elle continue d’exister en dépit des désordres politiques du XIe siècle. Cette dernière partie est l’occasion de dresser le portrait de plusieurs intellectuels et de leurs pérégrinations entre les différentes cours des taïfas.

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Monument à Ibn Hazm, Cordoue

Le plus célèbre des intellectuels andalous du XIe siècle, Ibn Hazm (994-1064), profite ainsi des rivalités entre les principautés musulmanes pour écrire avec une certaine liberté et tenir des positions très controversées à son époque. En réalisant une typologie des cours savantes, l’auteure fait remarquer la division des activités intellectuelles dans les taïfas andalouses, à l’image des villes du nord comme Tolède et Saragosse qui semblent privilégier les mathématiques et l’astronomie. Elle explique logiquement ce phénomène par le partage de l’héritage culturel du califat omeyyade au lendemain de la fitna et par la volonté des souverains de se rattacher à l’idéologie impériale. Chaque principauté ne possède d’ailleurs plus les moyens qu’avait la capitale de l’Empire omeyyade pour centraliser toute l’excellence intellectuelle de l’époque.

La multiplication des références et des exemples souligne la minutie et l’érudition de cette enquête désormais essentielle pour appréhender al-Andalus au XIe siècle. En choisissant de croiser l’histoire politique et culturelle, l’ouvrage permet de comprendre la complexité du monde social des taïfas andalouses, un monde où l’identité arabe reste étroitement associée à la culture savante et à la sédentarité. La péninsule Ibérique apparaît finalement comme une terre d’une grande inventivité politique pour combler le vide laissé par la disparition du califat omeyyade.

Emmanuelle Tixier du Mesnil, Savoir et pouvoir en al-Andalus au XIe siècle, Paris, Seuil, 2022. 416 p., 24,50 €

par Alexandre Giunta, le 4 novembre

Pour citer cet article :

Alexandre Giunta, « Déclin politique et déploiement culturel », La Vie des idées , 4 novembre 2022. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Declin-politique-et-deploiement-culturel.html

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