Nous ne voulons pas voir nos déchets, nous voulons à peine y penser, mais ils ont pourtant beaucoup à nous dire : sur nos manières, sur nos vies et plus encore sur ce que nous faisons aujourd’hui de notre monde.
À propos de : Claire Larroque, Philosophie du déchet, Puf
Nous ne voulons pas voir nos déchets, nous voulons à peine y penser, mais ils ont pourtant beaucoup à nous dire : sur nos manières, sur nos vies et plus encore sur ce que nous faisons aujourd’hui de notre monde.
S’il est une vie des idées, c’est paradoxalement dans le monde des déchets, des rebuts, des détritus et des immondices, qu’on la voit la plus immédiatement à l’œuvre. Car c’est d’elles que dépendent nos matières et nos manières de faire monde. Ainsi tantôt pensera-t-on, dans une tradition plutôt idéaliste, que du déchet il n’y a rien à dire, et sûrement pas ou encore moins de quoi en faire une philosophie. Tantôt, sans être matérialiste, mais à tout le moins matériologue, on opposera qu’il importe de rematérialiser, de lester nos expériences des épreuves du monde, et qu’à cette fin, le déchet, le détritus, l’abject donnent à penser, à vivre et même à philosopher. C’est, pour une part, dans cette veine que s’installe l’ouvrage Philosophie du déchet, de Claire Larroque. Elle s’y installe depuis la dimension écologique d’une philosophie des milieux vivants, puisque désormais le Poubellien pourrait bien être un autre nom pour l’anthropocène. En effet, nos déchets ne sont-ils pas devenus des objets-mondes, un rebut rejeté ici pouvant se retrouver impacter là-bas à des milliers de kilomètres ? Davantage nos déchets, non seulement s’échangent au niveau global, mais ont pris l’ampleur d’un sixième continent avec nos plastiques réunis au cœur de l’océan. N’y-a-t-il pas urgence alors à penser le déchet lorsque ce dernier, trouble miroir de l’anthropisation, se fait l’attestation massive d’une expérience de déliaisons des vivants humains d’avec leurs milieux ? Ces derniers ne cessent d’être envisagés soit comme carrières d’où extraire des matières, soit comme paysages d’où tirer des plaisirs, soit comme dépotoirs, souvent reconversion des premières. Ils le sont rarement comme partenaire. Il est donc devenu nécessaire de se demander non seulement où vont nos déchets dans notre civilisation technologique, non seulement que faire d’eux, mais que faire avec eux, pensant et vivant notre être dans l’être sous le signe du fini. C’est à répondre à ces questions que s’attelle la philosophe.
En effet, l’entreprise est nécessaire. Si les verbes « jeter » ou « mettre au rebut » paraissent garder un semblant d’apparentement entre le temps de Socrate et le nôtre, on ne jette pas un déchet radioactif comme on se débarrasse d’une amphore ; on ne met pas au rebut un déchet toxique ou électronique comme on délaisse une vieille roue de char sur le dépotoir. Si un dit socratique a pu résonner et se réverbérer sur des milliers d’années dans la mémoire curieuse et inquiète des humains, ce sont désormais nos déchets qui, au long court, ponctuent leur temps très long. Ils lient les générations présentes et futures plus immédiatement qu’une parole inspirée. Sans doute sommes-nous tous un peu platoniciens tant, plus encore que la matière jugée inconstante pour la pensée, la matière détritique nous paraît viser l’informe, la corruption de la forme se faisant le tout autre de la pensée. Platon, dans le Parménide ne disait-il pas qu’à vouloir penser le poil, la boue, la saleté, l’ordure… tout un monde immonde et sans essence, on risque de sombrer dans un « abîme de niaiseries » (Parménide 130c.) ? Le déchet appellerait moins la route de la réflexion que la déroute de la pensée, confrontant à l’impensable de ce qui se dissout dans l’informe. Mais dans un sursaut d’attention au terrestre, on peut refuser cette pente glissante qui, entre forme et informe, installe le déchet sur la course de sa déchéance. À la suite de Canguilhem, on peut a contrario attester qu’en philosophie il n’y a pas de matières étrangères. Que toute matière est une bonne matière à penser. C’est ce que François Dagognet, dans un esprit canguilhemien, chercha à faire, se muant moins en matérialiste qu’en matériologue curieux de la multiplicité foisonnante des mondes du détritus, du déchet, de l’abject. L’entreprise que mène ici la philosophe Claire Larroque de construire une philosophie du déchet reconnaît ce lignage et opte pour un « parti pris des choses » dirait Francis Ponge. Elle travaille, pour cela, à déminer le langage des métaphores trompeuses, à pluraliser la langue de l’ordure. Elle démonte la symbolique de la chute qui place le déchet sous la catégorie de ce qui choit, s’effondre, se dilue dans l’informe ; et lui propose d’autres symboliques. Il y a celle du cycle dans le recyclage et la recyclerie. Il y a celle du lien, dans la conscience des appartenances, dans le modèle organique qui fait du déchet le moment d’un processus lié à la reproduction de la vie dont il ne peut être détaché (p. 357). Le déchet est aussi un commun trouvant dans le compostage des matières organiques son paradigme (du lombricomposteur domestique aux reterritorialisations urbaines des déchets de cuisine). C’est à ralentir la chute du déchet dans la déchéance, en vue d’en faire l’occasion de revisiter nos liens, que s’attelle l’ouvrage.
Les philosophes ne sont pas les premiers à s’intéresser aux déchets, dans leur double dimension symbolique (les imaginaires culturels de la contamination, de la tache, que Ricœur identifiait comme symbolique de la souillure) et matérielle (des déchets organiques à la prolifération des déchets industriels jusqu’aux résidus ultimes). Il faut reconnaître le rôle qu’ont joué les sciences sociales (anthropologie, ethnologie, histoire, sociologie) pour voir dans le déchet non pas de l’inhumain, mais du très humain. On doit se souvenir des mots célèbres de Marcel Mauss [1] déclarant que « ce qu’il y a de plus important à étudier dans une société, ce sont les tas d’ordures » ; idée qu’il prolongeait en précisant « : il ne faut pas craindre de recueillir les choses même les plus humbles et les plus méprisées (…) En fouillant un tas d’ordures, on peut reconstituer toute la vie d’une société… ». On peut avec les sciences sociales – l’ouvrage étudie peu les apports de la psychanalyse sur la relation aux affects et aux pulsions morbides engagées dans nos relations au cassé, à l’ébréché, au moisi, au pourri – travailler à philosopher. Il est ainsi possible de construire une philosophie symbolique, mettant au jour que l’imaginaire de la souillure révèle « une construction sociale du dégoût « (p. 94) pouvant, par conséquent, être discutée, travaillée et réorientée. Plus avant, il s’agit de la réinstaller dans une philosophie des techniques questionnant l’industrie du traitement des déchets, l’ingénierie et l’économie du marché informel ou formel des déchets via la grande machine à trier.
La philosophie des sciences et des techniques permet de sortir nos déchets du magma informe, indistinct et confus où le mot « rebut » les enferme. Elle nous invite à sortir du dispositif gestionnaire qui pense le déchet depuis l’aval comme la fin d’un cycle butant toujours sur le déchet ultime à expulser. Elle prépare une culture plus attentive à la maintenance, à l’entretien, à la réparation dans une attention quotidienne portée au « soin des choses », diraient les sociologues des techniques David Pontille et Jérôme Denis. Modifier notre attitude face aux déchets exige de reconnaître que la panne est propre au monde des artefacts plutôt qu’elle signalerait un échec comme le suggère l’idéologie techniciste abstraite du lisse qui vante les mérites du nouveau, du consommable et rebute au rebut. Il s’agit de les retrouver comme très humains plutôt qu’inhumains. C’est bien la culture extractiviste et productiviste, chantre de l’irréparable et du jetable, qu’il s’agit alors de contester :
En nous réarrimant aux objets techniques par l’attention fine portée à leur fonctionnement spécifique… (sont) remis en question nos comportements de mise au rebut systématique, induits par le système de production consumériste qui fabrique des objets standardisés, décontextualisés dont les qualifications (‘jetable’, ‘à usage unique’…) génèrent des normes de comportements individualistes, mobiles, peu attentifs aux milieux, prompts au geste du rejet et d’abandon (p. 407).
Mais cette philosophie des techniques pour Claire Larroque doit aussi se prolonger en une éthique et une politique des déchets tant sur ces derniers se concentrent des enjeux d’injustices environnementales et d’injustices sociales. Le choix des techniques de revalorisation des déchets mobilise des options éthiques et politiques, tels qu’il ne peut être considéré que comme une question technique. Comment est-on dessaisi collectivement, en ces moments de transition écologique, par les dispositifs de gestion des déchets ? En parler en termes de gestion c’est les dépolitiser en prétendant les administrer. Gérer c’est dépolitiser, appauvrissant les gestes et les savoirs vernaculaires de triage ; c’est invisibiliser les trajectoires planétaires des rebuts, et effacer, en ayant déplacé les injustices environnementales et sociales. Qui vit à côté de nos ordures ? Il suffit de collectivement se demander où vont nos déchets – ce que la plupart du temps nous ignorons – pour découvrir que la question du déchet globalisée inclut des rapports de domination, de néo-colonisation. Les populations et les pays les plus riches se déchargeant, le mot est le bon, sur les pays les plus pauvres de leurs responsabilités concernant leurs déchets plastiques, électroniques, toxiques ou radioactifs. De très belles enquêtes, douloureuses et décisives, dans le livre de Claire Larroque concernent ainsi des décharges à ciel ouvert plus ou moins légales, des sites de déchets toxiques mafieux ou des décisions d’implantations de centrales d’incinération révélant des conflits d’usages et des choix politiques, que ce soit à Abidjan, Los Angeles ou Naples.
Enfin, il faut aller jusqu’aux considérations d’une ontologie pensant la question du rien, du néant comme on va au noyau profond d’une civilisation abordée depuis sa pensée du non-être. Il y a à l’égard du déchet, dans la mort de l’objet, l’occasion de développer une médiation sur les vanités et la mort. Le dégoût du déchet pourrait être une forme de dégoût à l’égard de notre propre finitude (le cadavre qui n’est plus tout à fait quelqu’un, mais qui n’est pas encore un quelque chose nous pose cette question : est-il un déchet comme les autres ?). Comment pensons-nous notre anéantissement, et plus largement la finitude ? Le déchet répond à cette question par une leçon de choses ! L’illusion de croire s’infinitiser ou s’arracher au monde – celle de croire une croissance infinie dans un monde fini ; celle de dénier la mort prochaine – est corrigée par l’épreuve ontologique du déchet. Elle marque nos existences du sceau d’une appartenance à ce qui est fini et ce qui se finit. Ce n’est pas là le nom d’un échec, mais celui d’une situation. En ce sens, le déchet n’est pas immonde, conclut Claire Larroque. Il n’est pas « à rejeter hors du monde humain car il menace l’ordre symbolique intrasocial » ; « l’immonde devient ce qui détruit… la multitude de formes vivantes… et ce qui anéantit toutes les formes de relations avec la nature » (p. 427). Le déchet n’est pas nécessairement du côté du dégoûtant ; il se dit aussi du côté de ce qui est et rend vivant et au vivant.
Sur le déchet s’est déployée la grande séparation du naturalisme moderne qui pour être, sépara, écarta et éloigna la nature et l’artifice, la forme et l’informe. Sa culture de l’ordre et de la forme rejetait comme force de désordre la contagion par l’informe. Une autre pensée, d’autres pratiques, dans et par la conscience les liens, suggère que le déchet est moins déchéance que conscience, certes troublante car non glorieuse, de nos dépendances et de nos appartenances. Se dessine là un horizon possible pour envisager des pratiques détritiques non morbides, soucieuses du monde des vivants. Et si le déchet devenait le nom possible de nos ancrages terrestres ? Le penser du côté du lien plutôt que du rien peut être un bien.
par , le 27 février
Jean-Philippe Pierron, « Un monde d’immondices », La Vie des idées , 27 février 2025. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Claire-Larroque-Philosophie-du-dechet
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[1] Propos de Mauss retranscrit par Michel Leiris dans Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, MNHN, Mission scientifique Dakar-Djibouti, Paris, 1931, p. 9.