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Recension Histoire

L’histoire dans l’Histoire

À propos de : Christopher Clark, Time and Power. Visions of History in German Politics, from the Thirty Year’s War to the Third Reich, Princeton et Oxford


De la guerre de trente ans à la période nazie en passant par Frédéric II et Bismarck, Christopher Clark étudie la conception que se faisaient de l’histoire les hommes politiques allemands. Une étape importante dans les recherches sur la temporalité et l’histoire des idées politiques.

Dans sa récente étude des conceptions de l’historicité en Allemagne, depuis la guerre de Trente Ans jusqu’au Troisième Reich, l’historien Christopher Clark analyse l’articulation entre l’histoire des temporalités et celle des idées politiques. En soumettant à l’épreuve empirique les théories de Reinhart Koselleck et de François Hartog sur la temporalité et l’historicité, il montre comment la conception qu’ont les acteurs politiques des relations entre présent, passé et futur imprègne les processus de décision politique.

Spécialiste de l’histoire moderne et contemporaine de l’Allemagne à l’université de Cambridge, Clark est connu en particulier pour ses ouvrages sur l’histoire politique de la Prusse au XIXe siècle. Avant de percer en 2012 auprès d’un grand public international avec Les Somnambules, une grande fresque consacrée au déclenchement de la Première Guerre mondiale, il avait déjà publié en 2006 une histoire de la Prusse saluée par la critique et une biographie de l’empereur Guillaume II. Il travaille actuellement à une synthèse sur les changements politiques intervenus à travers l’Europe à la suite des révolutions de 1848. Time and Power est, avec ses quelque 250 pages, un livre moins imposant, mais il représente une étape importante dans les recherches sur la temporalité et l’histoire des idées politiques.

Conceptions du temps et exercice du pouvoir

Le titre de l’ouvrage en indique d’emblée l’enjeu : comment l’exercice du pouvoir, dans un régime politique et à un moment historique donnés, se trouve modelé par les conceptions de la temporalité et de l’historicité qui sont celles des autorités politiques. Clark pose pour hypothèse que la manière dont les dirigeants politiques exercent le pouvoir et se légitiment en s’inscrivant dans l’histoire relève de leur conception du temps, celle-ci changeant selon les époques. Il examine cette hypothèse sur le terrain qu’il connaît le mieux : l’histoire prussienne et allemande. En quatre chapitres, il étudie comment s’incarnent des conceptions temporelles spécifiques dans les régimes politiques successifs de Frédéric-Guillaume de Brandebourg (« le Grand Électeur »), Frédéric II de Prusse (« Frédéric le Grand »), l’architecte et premier chancelier de l’Empire allemand, Otto von Bismarck, et enfin le régime nazi.

Cette approche, consistant à analyser une succession de régimes politiques sur le même terrain géographique, permettrait, selon Clark, de dégager des développements diachroniques, ainsi que la logique cumulative et les dimensions réflexives et auto-historicisantes qui sont à l’œuvre dans la représentation du temps historique que se font des régimes successifs. Ainsi, le livre relie de façon tout à fait fascinante l’histoire des idées et des cultures politiques – qui interroge notamment la manière dont le pouvoir est exercé et légitimé dans une société historique donnée – avec la théorie de l’histoire – dont une des questions centrales réside dans la perception humaine du temps et la relation que les individus établissent entre leur présent, leur passé et leur futur.

Nuancer la thèse de la naissance du régime d’historicité moderne

S’appuyant sur les travaux entrepris par Koselleck et Hartog sur la temporalité et l’historicité, Clark complète leur approche d’une nouvelle dimension, celle du pouvoir politique. Contrairement à eux et à plusieurs chercheurs dans leur sillage, il ne s’agit pas pour lui d’établir un rapport entre les changements du régime d’historicité et l’avènement de la modernité. À la différence de Koselleck et de Hartog, mais aussi de Peter Fritzsche qui recherchait la « mélancolie » de l’homme moderne se sentant coupé d’un passé devenu étranger et lointain, Clark ne fait pas de la Révolution française le grand moment de rupture traumatique et l’acte fondateur de la temporalité moderne.

Cette conclusion résulte en partie, bien sûr, de sa délimitation géographique et sa sélection de cas d’étude individuels, mais elle présente le mérite de souligner tout l’intérêt qu’il y a à reconsidérer cette thèse, désormais largement répandue. Soumise à l’enquête empirique, la transition supposée vers un régime d’historicité qu’on pourrait qualifier de « moderne » se décompose en un enchaînement d’adaptations partielles à des situations nouvelles, d’allers-retours inspirés par les personnalités des acteurs politiques et les réactions plus ou moins conscientes aux contextes spécifiques.

Les conflits de Frédéric-Guillaume de Brandebourg avec les États-Généraux de ses divers territoires durant la guerre de Trente Ans constituent l’enjeu central du premier chapitre. Face aux États-Généraux qui défendent leurs privilèges ancestraux, révélant par là leur perception d’une continuité entre passé, présent et futur, le Grand Électeur invoque la nécessité d’anticiper le futur et de laisser au souverain le pouvoir de prendre librement des décisions dans des temps de grands changements. Si pour Frédéric-Guillaume de Brandebourg, l’État se forme au milieu des inconstances du temps, Frédéric le Grand voit celui-ci comme une réalité stable qui transcende les changements historiques. C’est à partir de cette position élevée que le chef d’État prend, ensuite, des décisions politiques suivant sa volonté souveraine. L’attention au flux temporel réapparaît chez Bismarck, qui se considère à la fois comme un grand joueur d’échecs et un navigateur sur un fleuve temporel dont le courant, s’il est impossible à changer, est susceptible d’être mis à profit par l’homme d’État qui sait le discerner dans la poursuite de ses objectifs politiques.

La spécificité du régime nazi comparé aux autres totalitarismes

Dans le quatrième chapitre, consacré au régime nazi, Clark est moins convaincant dans sa démonstration du rattachement des processus décisionnels politiques aux conceptions de la temporalité. Cela tient sans doute en partie à son choix d’approcher cette fois la temporalité par l’étude d’expositions et de musées destinés à transmettre au grand public des représentations idéologiques relatives au passé du régime et du peuple germanique. Même s’il ne les néglige pas totalement, les écrits historiques ou programmatiques des protagonistes du régime ne jouent qu’un rôle mineur dans son argumentation, tandis qu’ils formaient l’essentiel des sources dans les autres chapitres où ils permettaient de relier leurs conceptions du temps à leurs actions politiques.

À l’évidence, une certaine variabilité d’usage de sources – et le déséquilibre qui s’ensuit– est inévitable dans une étude d’une telle envergure chronologique, le même type de sources n’étant pas disponible pour toutes les époques. Au gré des changements de régime, les conceptions de l’État et de ce qu’est la politique changent aussi et, en conséquence, les modes d’expression écrite des dirigeants politiques. Mais Clark n’explique pas suffisamment pourquoi des expositions et des musées constitueraient les sources les plus adéquates pour comprendre l’exercice du pouvoir dans le cas du régime nazi.

L’entre-deux-guerres et la montée du nazisme ont été des années de débats intenses sur la conception du temps en Allemagne, corollaires du climat politique profondement instable. Ce n’est pas un hasard si le livre dans lequel Martin Heidegger place le temps au centre de la réflexion ontologique, Être et Temps, date précisément de ces années (1927). D’ailleurs, les idées de Heidegger sur la temporalité comme horizon de toute compréhension de l’être ont été formatrices pour Koselleck dans sa pensée de l’historicité. S’agissant des pratiques culturelles, les recherches de Robbert-Jan Adriaansen sur les mouvements allemands de jeunesse dans les années qui précèdent la prise du pouvoir par Hitler ont démontré leur préoccupation centrale d’échapper au cours linéaire du temps et d’atteindre, par des pratiques comme la danse en ronde et la fête du solstice d’été, une expérience (Erlebnis) d’éternité. Plus généralement, l’oxymore « révolution conservatrice » forgé dans les années 1950 pour caractériser le débat intellectuel en Allemagne durant la République de Weimar et les premières années du régime nazi signale déjà dans quelle mesure l’idée d’un progrès linéaire du temps était cible de critiques qui associent visions statiques et cycliques du temps. Le choix de Clark de se concentrer sur des musées et des expositions ne permet pas de prendre en compte ces aspects.

Spécialiste de l’histoire prussienne, Clark est moins familier de la période nazie, pour laquelle il est, en outre, confronté à une historiographie et une masse de sources considérable dans laquelle il a forcément dû opérer une sélection pragmatique. Il motive sa décision par la volonté de discuter l’interprétation formulée d’abord par Emilio Gentile, et reprise par beaucoup de chercheurs après lui, selon laquelle les trois régimes totalitaires des années 1930-1940 – le nazisme, le fascisme italien et le stalinisme – ont en commun le fait d’être des religions politiques. La comparaison d’expositions montées par les trois régimes permet à Clark de différencier les façons dont ils se positionnent vis-à-vis de leur passé et se projettent dans l’avenir. Pour lui, l’accentuation des aspects religieux partagés par ces régimes totalitaires obscurcit le caractère distinctif de la temporalité nazie – qui consiste en une volonté d’échapper au temps pour rétablir la Volksgemeinschaft transhistorique, l’idéal d’une communauté populaire unifiée, immuable et sans conflits.

La question délicate du Sonderweg

La notion de volonté se retrouve en filigrane dans chacun des quatre chapitres. Elle prend des formes diverses : volonté princière chez Frédéric-Guillaume de Brandebourg et un peu différemment chez Frédéric le Grand ; volonté de puissance chez Bismarck ; Volkswille chez les dirigeants nazis. Le concept de volonté apparaît comme la charnière entre ceux de temps, d’État, de pouvoir et de décision. Clark ne le développe pas en profondeur, ce qui semble lié à son hésitation à faire de l’exemple allemand un cas à part. Il ne sait que trop bien qu’en poussant son argumentation dans cette direction, elle aboutirait à la thèse très contestée du Sonderweg, la trajectoire isolée et particulière de l’Allemagne vers la modernité qui expliquerait, selon certains historiens, la catastrophe nazie. C’est une interprétation que Clark rejette en se livrant à des comparaisons avec d’autres aires géographiques lui permettant de relativiser la spécificité de ses cas d’étude.

Or, son oscillation entre une reconnaissance de cette spécificité qui légitimerait précisément cette sélection de cas et sa tentative de normaliser l’histoire allemande nuit à son objectif de montrer les dimensions cumulatives et réflexives de la succession de temporalités. Dans quelle mesure Bismarck retravaillait-il les conceptions de temporalité des deux souverains qui avaient, avant lui, marqué de façon aussi importante l’histoire prussienne ? La période nazie représente-t-elle une rupture radicale ou s’inscrit-elle, malgré les différences, dans une continuité fondamentale avec l’histoire précédente ? La conclusion esquisse des pistes de réponse intéressantes, qui auraient mérité d’être développées. Malgré les ambitions inabouties de Clark, Time and Power est une ouverture prometteuse pour des recherches sur les relations entre régimes de pouvoir et d’historicité.

Christopher Clark, Time and Power. Visions of History in German Politics, from the Thirty Year’s War to the Third Reich, Princeton et Oxford, Princeton University Press, 2019.

par Camille Creyghton, le 13 mai

Aller plus loin

• Robbert-Jan Adriaansen, The Rhythm of Eternity. The German Youth Movement and the Experience of the Past, 1900-1933, New-York, Berghahn, 2015.
• Christopher Clark, Iron Kingdom. The Rise and Downfall of Prussia, 1600–1947, Londres, Penguin, 2006, trad. par Éric Chédaille, Patrick Hersant et Sylvie Kleiman-Lafon : Histoire de la Prusse. 1600-1947, Paris, Perrin 2008.
• Christopher Clark, Kaiser Wilhelm II, Harlow, Longman, 2000.
• Christopher Clark, The Sleepwalkers. How Europe went to war in 1914, Londres, Allan Lane, 2012, traduit en français par Marie-Anne de Béru : Les Somnambules. Été 1914, comment l’Europe a marché vers la guerre, Paris, Flammarion, 2014.
• Peter Fritzsche, Stranded in the Present. Modern Time and the Melancholy of History, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2004.
• Emilio Gentile, « Fascism as a Political Religion », Journal of Contemporary History, vol. 25, no 2-3, 1990, p. 229-251.
• François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil (La Librairie du XXIe siècle), 2003.
• Jürgen Kocka, « German History before Hitler. The Debate about the German Sonderweg », Journal of Contemporary History, vol. 23, no 1, 1988, p. 3-16.
• Reinhart Koselleck, Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1979, trad. par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock : Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 2016 [1990].
• Heinrich August Winkler, Der lange Weg nach Westen, 2 vol., Munich, Beck, 2000.

Pour citer cet article :

Camille Creyghton, « L’histoire dans l’Histoire », La Vie des idées , 13 mai 2020. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Christopher-Clark-Time-Power-Visions-History-German-Politics.html

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