Deux sociologues allemands ont cherché à dresser un portrait psychique des électeurs d’extrême droite. Les promesses non tenues par la société libérale expliquent le désir de destruction au cœur de l’identité fasciste.
Deux sociologues allemands ont cherché à dresser un portrait psychique des électeurs d’extrême droite. Les promesses non tenues par la société libérale expliquent le désir de destruction au cœur de l’identité fasciste.
Quelle économie psychique est au fond des personnalités à potentiel fasciste aujourd’hui, et comment a-t-elle été forgée par des processus sociaux contemporains ? Telles sont les questions de la récente étude de deux sociologues de Bâle, Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey, intitulée « Plaisir de destruction. Éléments du fascisme démocratique » (« Zerstörungslust. Elemente des demokratischen Faschismus ») et publié en octobre 2025 chez l’éditeur allemand Suhrkamp. Lauréat du prix « Geschwister Scholl », l’ouvrage a rencontré un succès immédiat en Allemagne, notamment pour sa tentative de proposer une étude empirique d’envergure sur les affects aujourd’hui politisés par la droite autoritaire. Ce travail repose sur un sondage effectué auprès de 2600 personnes en Allemagne et 41 entretiens approfondis avec des personnes choisies selon différents critères : des personnes ayant montré une « personnalité destructrice » (« destruktive Persönlichkeit », p. 17) lors du sondage, des soutiens de l’AfD ou des personnes engagées dans une association autoritaire-libertaire contactées par les chercheurs (p. 19).
Les sociologues de Bâle développent un programme ambitieux : saisir le changement social, économique et affectif survenu après la Seconde Guerre mondiale et étudier les « structures affectives de profondeur » ( « affektive Tiefenstrukturen », p. 16) produites par cette nouvelle organisation sociale. L’objectif est de livrer une analyse du fascisme contemporain, étudié dans ses variantes allemande (AfD) et états-unienne (MAGA) et de comprendre la structure affective qui conduit au vote pour la droite autoritaire. N’hésitant pas à qualifier ces mouvements de fascistes, ils insistent toutefois sur leur dimension démocratique afin de les distinguer des fascismes historiques. L’ouvrage se divise en quatre chapitres : il propose d’abord une analyse de la genèse socio-économique de la « personnalité destructrice », avant d’examiner l’économie affective du néolibéralisme, puis de saisir le propre de la destructivité fasciste. Le dernier chapitre est consacré aux formes actuelles du fascisme et à ses stratégies de propagande.
Quelles transformations sociales ont formé l’économie affective des individus dans les démocraties libérales contemporaines ? Carolin Amlinger et Oliver Nachtwey constatent d’abord un déplacement du conflit social propre à ce qu’ils appellent « l’après-modernité » (« Nachmoderne », p.42). Celle-ci, telle est leur thèse, repose à la fois sur l’expérience sociale d’une ouverture, à travers une « réduction de discrimination horizontale » (« Abbau horizontaler Diskriminierungen », p. 34), et d’une fermeture, via une « radicalisation de l’inégalité verticale » (« Verschärfung vertikaler Ungleichheiten », p. 35). Ce double mouvement aurait favorisé l’émergence d’une mentalité de « pensée à somme nulle » (« Nullsummendenken », p. 137). Cette dernière déplace l’endroit du conflit social : l’antagonisme entre la classe laborieuse et la classe possédante perd sa verticalité pour devenir « horizontal » (p.138). À cela s’ajoutent la pression de la réalisation de soi et l’expérience d’une liberté accrue, auxquels se greffe désormais un nouveau rapport au temps : la catastrophe écologique met fin à la promesse du progrès illimité et l’avenir n’apparaît plus comme possible et meilleur avenir, mais au contraire, comme « avenir incertain » (p. 93).
La configuration spécifique du néolibéralisme exige à la fois une autonomie et une adaptabilité importantes. Elle produit, face au « mode de gouvernement indirect » (« indirekte Regierungsweise », p. 75) de l’État néolibéral, une « sensation d’une non-liberté généralisée » (« Gefühl der verallgemeinerten Unfreiheit », p. 77), et ce notamment à travers un appareil bureaucratique lourd (p. 75). Ce régime social, exige un « sacrifice » (« Opferbereitschaft », p. 23) et un investissement personnel des individus et prépare ainsi un terrain propice à la politisation réactionnaire (p. 81).
Cette analyse des changements économiques, politiques et sociaux induits par le néolibéralisme est prolongée par une étude de la « vie bloquée » (« blockierte Leben », p. 87) et du rôle des affects dans sa politisation. Si cette expérience ne relève pas d’ une perception subjective, mais correspond à une politique d’austérité bien réelle, les auteurs pointent toutefois une particularité dans le vote pour l’AfD : les électeurs de l’AfD « articulent un sentiment général d’injustice, mais ils ne le transfèrent pas nécessairement à leur propre position » (« [sie artikulieren] ein allgemeines Gefühl der Ungerechtigkeit, [übertragen] dieses aber nicht zwingend auf die eigene Position », p. 98). Le sentiment d’inégalité et d’humiliation est largement partagé, mais « éprouvé sur un niveau abstrait » (« auf einer abstrakten Ebene empfunden » , p. 91). Il est intensifié par l’individualisation et la « disparition d’organisations politiques » jouant historiquement le rôle de « médiateurs émotionnels » (« emotionale Mediatoren », p. 91). Cette expérience de la vie bloquée trouve, selon les chercheurs, « trois sources » (p. 137) principales : le recul des perspectives d’ascension sociale, la remise en cause de « frontières sociales » historiquement protectrices de certains privilèges (blancs, masculins), et, enfin, le sentiment d’une politique de « compétition injuste » (p.137), perçue comme faussée par des politiques de soutien aux minorités (p. 137).
Le désir de destruction apparaît alors comme une réaction affective à l’impuissance sociale et à la liberté accrue dans l’organisation individuelle de la vie. L’affaiblissement des structures d’autorité traditionnelles – famille, État, patrie – ouvre des espaces de conception de la vie tout en imposant aux individus la charge d’interpréter le monde et d’en tirer des conséquences dans l’organisation de nos vies individuelles. Cette « malléabilité » (« Gestaltbarkeit », p. 95) de la vie est autant un geste libérateur que destructeur. Elle exprime, selon C. Amlinger et O. Nachtwey, un rapport au monde où la liberté se construit par l’appropriation de ce qui l’entoure (p. 95). Ils ouvrent, par-là, une réflexion sur l’agressivité et la destruction, la nécropolitique néolibérale et la nécrophilie fasciste.
Mobilisant un argument de Fromm, les sociologues soutiennent que la soumission à l’ordre social actuel et à l’autorité résulte d’une « contradiction centrale » (p. 175) entre, d’une part, l’affaiblissement de l’autorité (p. 175-176) et, de l’autre, un « “sentiment d’impuissance“ » (« “Gefühl von Ohnmacht“ », Fromm cité par C. Amlinger et O. Nachtwey, p.176). À cette « contradiction centrale » peut être répondue de deux manières : soit par la libération, soit par la soumission. Cette dernière prend une forme « sadomasochiste » (p.176), car elle désire en même temps de dominer et d’être dominé, elle crée alors une unité entre « “agression et adaptation“ » (« “ Aggression und Anpassung“ », Marcuse, cité par C. Amlinger et O. Nachtwey, p.177).
Fromm souligne, dans ses analyses du fascisme historique, la centralité de la nécrophilie. C. Amlinger et O. Nachtwey reprennent son argument en l’actualisant (p.183-184). À partir du concept de « petro-masculinité », développé par la politiste C. Daggett, ils décrivent une subjectivité fasciste structurée par une « vengeance nécrophile contre la société libérale » (« nekrophile Rache an der liberalen Gesellschaft », p. 223), vengeance qui se manifeste par la glorification de la hiérarchisation et destruction du vivant et de la planète (p.223).
Dans le dernier chapitre, les théoriciens élaborent enfin plus spécifiquement la « bivalence du fascisme » (« Bivalenz des Faschismus », p. 237). À l’aide d’un cadre conceptuel inspiré des théories de pouvoir de Foucault, Deleuze, Guattari et A. Mbembe, ils démontrent la transformation de la « nécropolitique » néolibérale, qui détermine le droit à la vie ou à la mort de certaines populations, à la nécrophilie assumée du fascisme qui, par-là, prolonge et dépasse le néolibéralisme. Le chapitre explore également différentes figures de la « personnalité destructrice » afin de saisir les formes contemporaines du fascisme. La dimension démocratique d’accession au pouvoir des droites autoritaires et le recours massif à l’intelligence artificielle y occupent une place centrale. L’analyse de la propagande algorithmique met en lumière notre exposition permanente à des images générées par l’intelligence artificielle, productrices de mythes fascistes affranchis de la distinction entre vrai et faux et capables de susciter en permanence des affects puissants (p. 284-295).
La réponse antifasciste face à cette économie affective ne peut se limiter à un appel à la rationalité. Au contraire, les deux auteurs soulignent l’insuffisance des stratégies qui ignorent la productivité affective de la « pensée à somme nulle ». Une réponse antifasciste devrait alors s’attaquer à deux choses : l’alliance entre capitalisme, libéralisme et fascisme et l’ordre affectif qu’elle engendre et instrumentalise (p. 321).
L’un des apports majeurs de cet ouvrage réside dans l’articulation d’une enquête de terrain et d’une élaboration théorique ambitieuse sur la genèse sociale de l’économie affective actuelle. Par-là, C. Amlinger et O. Nachtwey entendent également ouvrir une perspective politique. C’est toutefois à ce niveau que le cadre théorique retenu montre certaines limites.
Les études sur la personnalité autoritaire d’Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson et Sanford jouent un rôle central dans l’ouvrage, les auteurs privilégient toutefois l’approche frommienne, sans s’engager explicitement dans le débat opposant Adorno et Fromm sur le rapport entre la société et le psychisme individuel. Suggérer, comme le font les deux auteurs, que le déclin de l’autorité familiale permettrait d’écarter l’hypothèse de l’importance de la famille dans la genèse psychique des personnalités autoritaires (p. 25), semble minimiser l’analyse des différents moments de médiation entre la société et le psychisme. Si l’importance de la famille comme institution médiatrice entre psyché individuelle et société a sans doute décliné, il faudrait toutefois interroger plus concrètement les institutions telles que la famille, l’État, la nation, mais aussi l’organisation du travail comme moments de médiation spécifique et historiquement déterminée entre psyché individuelle et société.
Ce déficit dans l’analyse de l’articulation entre psyché et société, soulève un problème politique. En insistant sur la force déterminante des structures sociales et de leurs effets affectifs, les auteurs sous-estiment l’indépendance de la psyché par rapport à la société et semblent présenter l’avènement du fascisme démocratique comme quasi inéluctable. Ainsi, ils relèguent à l’arrière-plan la question de l’agir politique et de la résistance face à ces structures. Si la question de la dimension affective du fascisme est cruciale et les pistes élaborées importantes, leur analyse du monde social aurait dû prendre plus frontalement en compte que les individus sont aussi les producteurs de ce monde. Ceci pourrait enfin nous permettre de comprendre comment on combat le fascisme contemporain et que sa victoire n’est pas une fatalité.
par , le 19 janvier
Pour aller plus loin
Theodor W. Adorno, Études sur la personnalité autoritaire, Paris, 2007, Allia.
Cara Daggett, « Petro-masculinity : Fossil Fuels and Authoritarian Desire », Millenium, Journal of International Studies, vol. 47, n°1, 2018, p.25-44.
Erich Fromm, La Peur de la liberté, Paris, 2021, Les Belles Lettres.
Herbert Marcuse, Anatol Rapoport, Klaus Horn et al. (dir), Aggression und Anpassung in der Industriegesellschaft, Frankfurt am Main, 1972, Suhrkamp.
Achille Mbembe, « Nécropolitique », Raisons politiques, vol 21, n°1, 2006, p. 29-60.
Lea Gekle, « L’économie psychique du fascisme », La Vie des idées , 19 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Amlinger-Nachtwey-Zerstorungslust
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