Recension Histoire

Mahomet au prisme des sciences historiques

À propos de : Mohammad Ali Amir-Moezzi & John Tolan (dir.), Le Mahomet des historiens, Éditions du Cerf


par , le 23 mars


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Qui se cache derrière les noms « Mahomet » ou « Muhammad » ? Dans une vaste étude pluridisciplinaire, les auteurs du Mahomet des historiens sondent la diversité des traditions et la complexité de l’ancrage culturel et linguistique du fondateur de l’islam.

Publié en 2025 aux éditions du Cerf, Le Mahomet des historiens s’inscrit dans la continuité du Coran des historiens (2019) et s’impose dès sa parution comme un ouvrage de référence pour chercheurs, étudiants et lecteurs intéressés par l’histoire des religions. Placé sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, spécialiste de l’islam chiite et professeur émérite à l’École pratique des hautes études, et de John Tolan, historien médiéviste à l’Université de Nantes, il rassemble quarante-cinq chapitres rédigés par cinquante contributeurs issus de disciplines variées, parmi lesquelles l’histoire, l’anthropologie, la sociologie religieuse et les sciences politiques.

S’étendant sur 2179 pages et réparti en deux volumes, cet ouvrage propose une lecture historique, critique et comparative, dépassant les interprétations strictement doctrinales ou traditionnelles. Il mobilise une vaste gamme de sources  : le corpus coranique (p. 35-75), la tradition sunnite (p.  77-121), les sources documentaires des premiers siècles de l’islam (p.  223-289), ainsi que les traditions chiites (p. 420-464) et ibadites (p.  467-494). Les sources juives (p.  1136-1403) et syriaques (p.  1433-1469) sont également étudiées, avant d’examiner les représentations de Mahomet dans les mondes byzantin et iranien zoroastrien, dans l’Europe médiévale et moderne (p.  1501-1688), et de conclure sur ses réceptions dans le monde contemporain (p.  1773-2051).

L’ouvrage propose une lecture critique de la construction historique et mémorielle du fondateur de l’islam, mettant en lumière la manière dont récits religieux, traditions orales et patrimoine matériel et immatériel ont façonné sa représentation au fil des siècles. Les dynamiques de transmission, de médiation et de réception sont analysées afin de montrer comment certaines images se sont cristallisées dans divers contextes culturels et géographiques.

Deux précisions s’imposent toutefois pour nuancer et prolonger cette lecture. D’une part, la figure de Mahomet doit être appréhendée avant tout comme un acteur de l’Antiquité tardive, pleinement intégré aux dynamiques de cette période charnière. Cette approche permet de replacer sa trajectoire dans les transformations complexes qui affectaient le monde méditerranéen et moyen-oriental à la fin de l’Antiquité.

D’autre part, la dimension linguistique constitue un outil essentiel pour éclairer la construction de cette figure. L’étude onomastique du nom arabe Muḥammad offre un regard approfondi sur l’histoire des usages, les évolutions phonétiques et sémantiques, ainsi que sur les modalités par lesquelles son identité a été perçue, transmise et reformulée à travers différentes strates linguistiques et culturelles.

Combinées, ces perspectives historique et linguistique permettent d’affiner l’analyse de la figure de Mahomet et des processus par lesquels son image s’est progressivement construite et diffusée au fil du temps, offrant ainsi une compréhension plus nuancée de sa place dans l’histoire et dans les traditions culturelles qui lui ont succédé.

Mahomet dans son contexte : une figure de l’Antiquité tardive

Le concept d’Antiquité tardive désigne traditionnellement la période comprise, de manière approximative, entre le IVᵉ et le VIIᵉ siècle. Il s’est progressivement imposé en remplacement de notions plus anciennes, telles que « Bas-Empire », « Antiquité paléochrétienne » ou encore le terme arabe Jâhilîya, littéralement « époque de l’ignorance », qui désigne la période antéislamique et avait longtemps été interprétée à travers une grille décliniste, centrée sur l’idée d’un effondrement culturel et politique. Cette requalification historiographique vise au contraire à restituer la complexité et la vitalité de cette période, marquée par des dynamiques de transformation profondes : des innovations religieuses et philosophiques, le développement de nouvelles formes artistiques et architecturales, des mutations sociales significatives et des évolutions politiques majeures dans les empires et royaumes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. L’Antiquité tardive apparaît ainsi comme une époque de créativité intense et d’interactions culturelles multiples, qui prépare et influence de manière décisive les sociétés médiévales qui lui succèdent.

Pour les spécialistes de l’islam des origines, l’Antiquité tardive constitue un cadre analytique incontournable pour comprendre l’émergence de l’islam, d’abord comme mouvement religieux, puis comme civilisation. Cette période se caractérise par la consolidation des empires byzantin et sassanide, la coexistence d’une grande diversité de traditions religieuses et culturelles, ainsi qu’une circulation intense des hommes, des langues, des idées et des savoirs.

Dans ce paysage complexe, traversé par des échanges sociaux, des rivalités politiques et des dynamiques religieuses profondes, la figure de Mahomet s’inscrit pleinement dans son époque. Elle évolue dans un environnement façonné à la fois par les grandes puissances impériales et par un tissu dense de traditions locales, où coexistent cultures urbaines et sociétés tribales. Cette richesse se reflète particulièrement dans la pluralité linguistique de la région : le grec, le syriaque, l’araméen et l’hébreu en Syrie-Palestine ; le pehlevi dans l’Empire sassanide ; l’akkadien tardif en Mésopotamie ; le sudarabique au Yémen ; le guèze en Abyssinie ; et l’arabe dans le centre et le nord de la péninsule arabique. Cette mosaïque linguistique témoigne des interactions interculturelles et des circulations intellectuelles qui ont contribué à façonner les pratiques, les croyances et les discours de l’époque.

Cette diversité linguistique s’accompagne d’un foisonnement religieux remarquable. La péninsule Arabique et ses régions voisines abritent des communautés juives solidement implantées, notamment au Yémen et à Yathrib, ainsi que de multiples formes du christianisme oriental, qui témoignent d’une grande variété doctrinale et liturgique. À ces traditions s’ajoutent le manichéisme, le zoroastrisme et le mazdéisme, particulièrement présents en Mésopotamie et en Iran, ainsi que diverses formes d’hénothéisme et de cultes locaux, parmi lesquelles le ḥanafisme dans le Hedjaz et al-Yamāma, le mandéisme en Irak, les traditions gnostiques dans le désert syrien, et le polythéisme traditionnel pratiqué par les tribus du centre de la péninsule. Cette mosaïque religieuse témoigne de multiples interactions, influences et échanges spirituels, offrant un cadre complexe dans lequel les mouvements religieux émergents, dont l’islam, prennent forme et se structurent progressivement.

Dans ce contexte foisonnant, Mahomet se révèle comme un acteur pleinement inscrit dans l’histoire de son temps, façonné par les dynamiques religieuses, culturelles et politiques de l’Antiquité tardive. Cette perspective historique permet de replacer sa prédication, qui s’étend approximativement de 610 à 632, au sein d’un réseau complexe d’interactions régionales, comprenant échanges commerciaux, circulations linguistiques et influences religieuses variées. Les premiers développements de son enseignement reflètent notamment l’imprégnation des traditions juives et chrétiennes, ainsi que des éléments issus du manichéisme, qui circulaient largement dans la péninsule Arabique et les territoires voisins. Cette constellation d’influences contribue à façonner le contenu doctrinal, les pratiques rituelles et la structuration initiale de la communauté émergente.

Elle met également en lumière l’ampleur des transformations sociales, intellectuelles et religieuses en cours, soulignant combien l’émergence de l’islam doit être envisagée comme un phénomène profondément enraciné dans son époque, façonné par des interactions culturelles, linguistiques et religieuses multiples.

Né à La Mecque vers 570-571 selon l’historiographie islamique traditionnelle – datation désormais discutée par la recherche historique contemporaine – Mahomet appartient à la tribu marchande des Quraysh, qui occupe une place centrale dans les réseaux commerciaux et politiques de la péninsule Arabique. Il évolue dans un contexte où alliances tribales, échanges économiques et circulations culturelles structurent fortement les dynamiques sociales et politiques locales, offrant un cadre complexe aux acteurs émergents de son époque.

Figure à la fois religieuse et politique, sa prédication initiale reflète des préoccupations doctrinales marquées par des accents apocalyptiques et eschatologiques, tout en articulant ces éléments autour d’une vision communautaire cohérente, capable d’organiser et de mobiliser les groupes sociaux existants. En fédérant des tribus arabes jusqu’alors structurées selon des logiques segmentaires, il contribue à la formation d’une organisation supra-tribale inédite, fondée sur l’adhésion à un corpus commun de normes et de valeurs partagées.

Cette recomposition des solidarités peut être analysée comme un processus de consolidation socio-politique, qui permet à la communauté ainsi constituée de répondre aux tensions internes et aux pressions externes. Elle illustre également les mécanismes par lesquels des mouvements religieux et idéologiques peuvent interagir avec les structures tribales et économiques pour générer des formes d’organisation politique nouvelles, susceptibles de s’inscrire durablement dans le contexte régional.

Mahomet ou Muḥammad : le problème onomastique

Le nom Muḥammad, associé au fondateur de l’islam, dépasse le simple statut d’identifiant personnel et soulève des questions fondamentales sur la langue et la culture de l’Arabie tardo-antique. Dans l’arabe de cette période, Muḥammad dérive du verbe ḥammada, signifiant « glorifier » ou « remercier » le divin. Le porteur de ce nom est ainsi présenté comme digne de louanges devant Dieu, conférant au nom une dimension honorifique et symbolique.

La même racine trilitère H-M-D donne naissance au qualificatif Aḥmad, formation dite « élative » en grammaire arabe, signifiant « le très loué » et exprimant une idée analogue. Ces désignations ne se réduisent pas à de simples prénoms ordinaires au VIᵉ siècle : elles fonctionnent comme des titres honorifiques ou des surnoms de gloire, comparables à un cognomen, et reflètent une reconnaissance sociale et religieuse spécifique. Elles illustrent également la manière dont l’identité et la réputation pouvaient être codifiées et valorisées linguistiquement, offrant un éclairage sur les usages sociaux et culturels des noms et sur leur rôle dans la construction de l’autorité et du prestige personnel.

Dans le Coran, la fréquence des mentions de Muḥammad contraste fortement avec celle des figures bibliques : Moïse (Mūsā) apparaît 136 fois, Abraham (Ibrāhīm) 69 fois, et Noé (Nūḥ) 43 fois, alors que le nom de Muḥammad n’y figure que dans quatre occurrences principales. À ces mentions s’ajoute l’unique occurrence du nom Aḥmad, attestée en sourate LXI, verset 6. Ce passage, dont la datation précise reste discutée, met en scène ʿĪsā – identifié dans le texte coranique comme le Jésus-Christ – annonçant la venue d’un prophète nommé Aḥmad, littéralement « le plus digne de louanges ».

Cette répartition souligne que les noms coraniques ne se limitent pas à une fonction purement nominative, mais possèdent une portée théologique et symbolique, renvoyant à la fois à la mission de la figure concernée et à sa valeur honorifique dans le texte. La rareté des occurrences du nom Muḥammad, en contraste avec la fréquence élevée des figures bibliques, invite à une lecture critique et attentive du texte, mettant en évidence les mécanismes par lesquels l’autorité et la reconnaissance sont construites linguistiquement et théologiquement dans le Coran.

En dehors du texte coranique, les premières attestations épigraphiques du nom de Muḥammad n’apparaissent que tardivement, vers la fin du VIIᵉ siècle, notamment sur la mosaïque de la Coupole du Rocher à Jérusalem, datée de 691/692 et commandée par le cinquième calife omeyyade, ʿAbd al-Malik Ibn Marwān. Cette rareté soulève une question centrale : comment expliquer qu’un nom appelé à devenir fondamental dans la tradition islamique soit si peu attesté dans le Coran et dans l’Arabie de la fin de l’Antiquité ?

Pour y répondre, il est nécessaire d’examiner les pratiques onomastiques de l’Arabie tardo-antique, où la dénomination obéissait à des règles complexes articulant identité familiale, statut social et valeurs symboliques ou honorifiques. La formation du nom arabe reposait sur plusieurs composantes, parmi lesquelles le prénom (ism), élément intime généralement réservé au cercle familial. À cette époque, Muḥammad ne correspondait pas à un ism au sens strict. Les exégètes classiques se sont d’ailleurs interrogés sur le prénom véritable du fondateur de l’islam, certains proposant Qutham, signifiant «  celui qui donne généreusement  ». Il demeure toutefois impossible de déterminer si ce nom fut effectivement employé dans son cercle familial. En ce sens, Muḥammad constitue avant tout une désignation communautaire et honorifique, intégrée à la tradition pour signifier la louange divine, plutôt qu’un prénom ordinaire.

Lorsqu’un prénom passe d’une langue à une autre, il subit des transformations morphologiques et phonétiques qui reflètent à la fois les contraintes sonores de la langue d’accueil et les habitudes orthographiques de ses locuteurs. Ces adaptations peuvent aller de modifications mineures de la prononciation à des changements plus substantiels de la structure du nom. À titre d’illustration, le prénom latin Petrus devient «  Peter  » en anglais et «  Pierre  » en français, tandis que le prénom Charles voit la prononciation du «  s  » final, muet en français, devenir audible en anglais, avec des ajustements possibles des voyelles. Ces exemples montrent comment un prénom, identique dans sa forme écrite, peut être adapté phonétiquement et morphologiquement à une autre langue tout en conservant son identité référentielle.

De manière analogue, le prénom arabe Muḥammad, lorsqu’il fut transmis au lexique européen au Moyen Âge, subit des adaptations phonétiques, orthographiques et culturelles propres au latin médiéval, donnant progressivement naissance à la forme Mahomet. Cette transformation ne se limite pas à un simple ajustement linguistique  : elle reflète également la manière dont l’Europe chrétienne médiévale percevait le fondateur de l’islam, oscillant entre curiosité, méfiance et représentation idéologique.

La première traduction latine complète du Coran, réalisée dans le royaume de Navarre par Robert de Ketton entre 1141 et 1142, porte le titre Lex Mahumet. Cette version visait non seulement à rendre le texte compréhensible aux lecteurs lettrés d’Europe occidentale, mais aussi à intégrer le nom du prophète dans un système linguistique et conceptuel distinct de celui de l’arabe. La première traduction française complète, réalisée par André du Ryer en 1647, conserve cette forme dans l’intitulé L’Alcoran de Mahomet, consolidant l’usage de cette graphie en français.

La terminaison en «  t  » dans ces langues européennes résulte d’une combinaison de contraintes phonétiques, de conventions orthographiques médiévales et de choix délibérés de traduction. Elle visait à rendre le nom accessible et reconnaissable pour un public non arabophone, tout en préservant sa référence au fondateur de l’islam. Au-delà de ces considérations linguistiques, cette adaptation illustre les mécanismes de médiation culturelle et de perception symbolique : le nom, porté par une figure désormais lointaine et médiatisée, est transformé pour s’insérer dans un imaginaire européen façonné par les échanges, les conflits et les représentations religieuses.

Comme le souligne John Tolan, la forme Mahomet témoigne autant de l’histoire des traductions et des circulations linguistiques que des processus de construction de l’image du «  Mahomet européen », où phonétique, orthographe et interprétation idéologique se combinent pour produire une représentation durable et reconnaissable du fondateur de l’islam dans la mémoire culturelle occidentale. Cette lecture permet de comprendre que la transformation du nom ne relève pas seulement de la linguistique, mais constitue un phénomène culturel et symbolique, révélateur des perceptions croisées entre mondes arabe et européen au Moyen Âge.

Conclusion

Au-delà de l’approche strictement historique, l’examen critique des sources sur Muḥammad montre que le fondateur de l’islam ne peut être réduit à une figure unique ou monolithique. Sa trajectoire se déploie à l’intersection de l’Antiquité tardive, des traditions religieuses diverses – juives, chrétiennes, manichéennes et locales – et des dynamiques sociales, politiques et économiques de l’Arabie des VIᵉ et VIIᵉ siècles. La confrontation des sources coraniques, biographiques, épigraphiques et historiques, complétées par des témoignages non musulmans, permet de distinguer le Muḥammad historique de celui des constructions traditionnelles et mémorielles ultérieures. Elle met également en lumière les limites des récits transmis, les choix interprétatifs et les strates de mémoire et de représentation qui ont façonné son image à travers le temps. Cette démarche souligne l’importance d’une lecture critique et contextualisée, qui articule l’étude linguistique, sociale et religieuse pour appréhender la complexité de la figure de Muḥammad dans ses dimensions historiques, symboliques et culturelles.

Mohammad Ali Amir-Moezzi & John Tolan (dir.), Le Mahomet des historiens, Paris, Éditions du Cerf, 2025, 2224 p., €79, ISBN 9782204150071.

par , le 23 mars

Pour citer cet article :

Mohamed-Arbi Nsiri, « Mahomet au prisme des sciences historiques », La Vie des idées , 23 mars 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Amir-Moezzi-Tolan-Mahomet-historiens

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