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Recension Société

À l’ombre de la radicalité

À propos de : Fabien Truong, Loyautés radicales. L’islam et les « mauvais garçons de la nation », La Découverte


Fabien Truong aborde les engagements religieux en se concentrant sur « l’islam d’en bas » et les bricolages qui le caractérisent à l’ombre (et à distance) des trajectoires de radicalisation. Il fait en cela le pari d’éclairer l’extraordinaire par l’ordinaire.

Le livre de Fabien Truong a pour objet l’engagement des « mauvais garçons » dans la religion musulmane (p. 24). Cette proposition se situe à la confluence entre une ethnographie des mondes de la banlieue [1], et une demande sociale et politique, pressante et contradictoire [2], d’intelligibilité du phénomène terroriste en France. Elle vise à rendre compte de l’épaisseur sociale d’une panique morale récurrente : la conjugaison du devenir des « jeunesses des cités » avec le « problème musulman » [3].

Fabien Truong mobilise un matériau riche et hétéroclite (entretiens, discussions, observations) collecté selon diverses modalités : des relations forgées alors qu’il enseigne au lycée en Seine-Saint-Denis entre 2005 et 201 [4] (Tarik, Radouane) et depuis 2015, lors de séjours réguliers à Grigny (Adama, Hassan, Marley). L’échantillon (six individus appartenant à des ensembles générationnels distincts, entre 25 et 40 ans) privilégie l’exploration ethnographique longitudinale des trajectoires biographiques au détriment de l’exhaustivité. Dans son analyse, l’auteur s’appuie sur le constat d’homologies entre les profils d’individus engagés dans les activités délinquantes et ceux des « terroristes maison » : issus de familles immigrées de culture musulmane, résidence dans les quartiers relégués, carrières délinquantes (petite et moyenne délinquance), investissement tardif de la religion (p. 19). Fabien Truong déroule son enquête selon deux fils analytiques : les investissements religieux des « mauvais garçons », d’un côté ; et une tentative de reconstitution de la trajectoire biographique d’Amédy Coulibaly, auteur du meurtre d’une policière municipale à Montrouge et de l’attaque de l’Hyper Casher, les 8 et 9 janvier 2015, de l’autre. Cette mise en abyme vise à « [..] relier le fait divers au fait social, le fait minoritaire au fait majoritaire, les trajectoires ordinaires et les trajectoires extraordinaires » (p. 18).

Fabien Truong invite à considérer les contraintes sociales qui pèsent, à des degrés divers, sur les trajectoires biographiques. Il insiste sur les institutions, les relations et les injonctions qui conditionnent le quotidien, le rapport au monde et la socialisation politique des « mauvais garçons » (p. 55). L’auteur s’attache à la description d’économies morales fondées, entre autres, sur la loyauté qui relève, ici, d’une « […] fidélité à ses premiers engagements et (d’un) respect des règles d’honorabilité et de probité » (p. 42). Fabien Truong aborde un espace spécifique, « la seconde zone », à la confluence entre la délinquance et le terrorisme, qui désigne un espace de représentations, de relations et d’acculturation à l’illégalisme. Ses membres éprouvent un fort sentiment d’injustice, entretiennent un rapport spécifique à la prison, routinisée, et à la mort, banalisée.

Une sociologie de l’islam « d’en bas »

L’auteur appréhende l’islam en tant que « fait social ordinaire ». Dans cette perspective, la religion musulmane constitue une ressource plastique et hétérogène dont les appropriations (volte-face, spectacle de la rupture, conversion, reconversion) sont indexées sur des rapports sociaux et sujettes aux effets du temps. À cet égard, l’analyse de Fabien Truong confirme les travaux sur la fabrication sociale d’un « islam d’en bas [5] » où se déploient des « bricolages religieux » [6] faits d’écarts et de contradictions avec la norme. La religion, saisie selon des modalités acquises dans d’autres univers (école) prend la forme que lui confèrent les acteurs. Elle accompagne et donne du sens à des bifurcations biographiques : les garçons associent la sortie du business à l’ « entrée en religion ». Elle n’est pas, non plus, un fait social total. Au contraire, la religion musulmane se confond ici avec un ensemble de pratiques limitées et une éthique qui n’entre pas en contradiction avec une morale et des loyautés auxquelles ils continuent de souscrire. L’auteur s’empare de la « banalité du social » qui émane des trajectoires ordinaires pour approcher le parcours d’Amédy Coulibaly. À cette fin, il reconsidère l’engagement dans la violence extrémiste au prisme des interactions sociales forgées entre l’école, le quartier, la « seconde zone » et la prison. Amédy, qu’il nomme ainsi à dessein, n’est pas un être asocial. Il s’insère dans un entrelacs de relations sociales où, tout en condamnant ses actes, ceux qui l’ont côtoyé lui reconnaissent des qualités qui font sens dans les sociabilités locales.

Questions de radicalisation

Fabien Truong investit la dispute relative à la notion de radicalisation. La radicalisation désigne « l’adoption progressive et évolutive d’une pensée rigide, vérité absolue et non négociable, dont la logique structure la vision du monde des acteurs, qui usent pour la faire entendre de répertoire d’action violent, le plus souvent au sein de structures clandestines, formalisées ou virtuelles, qui les isolent des référents sociaux ordinaires et leur renvoient une projection grandiose d’eux-mêmes » [7]. Cette notion se rapporte à celle de homegrown terrorists [8], nés ou ayant grandi dans des pays occidentaux. La notion de radicalisation est devenue, dans les discours politiques et médiatiques, la raison sociale des déviances attribuées à la pratique de l’islam. Fabien Truong affiche son scepticisme vis-à-vis des usages routiniers de la notion. Il dénonce la confusion entre des pratiques, comme les départs en Syrie qu’il compare à une fugue, d’un côté, et les « terroristes maison » de l’autre ; des objets (salafisme, djihadisme) et des processus. L’auteur récuse, ensuite, l’implicite de la « dérive individuelle décrite dans des récits de basculement progressifs d’individus fragiles ». Fabien Truong s’attaque, enfin, aux débats qui agitent les « néo-islamologues » [9] : il juge tautologique l’explication par l’idéologie que propose Gilles Kepel et discute l’explication d’Olivier Roy par le nihilisme, parce qu’elle relègue les convictions et les aspirations des acteurs au second plan.

Les enjeux de l’accès au terrain

La démarche de Fabien Truong tire son intérêt de l’usage de la méthode ethnographique pour approcher la banalité des appropriations de la religion musulmane. À rebours des analyses qui pensent les processus de radicalisation au prisme du basculement, l’auteur insiste sur l’ordinaire d’économies morales limitées et provisoires. Pourtant, le projet analytique qui consiste à articuler les trajectoires ordinaires et extraordinaires n’atteint pas totalement son but : les deux fils analytiques demeurent distincts et distants pour des raisons qui tiennent à la nature de l’objet et aux difficultés d’accès au matériau. Alors que l’ambition ethnographique produit son fruit dans les récits de Radouane et Tarik, que l’auteur connaît de longue date, elle se révèle, en comparaison, moins fructueuse dans l’approche des acteurs plus récemment rencontrés à Grigny et la reconstruction de la trajectoire d’Amédy Coulibaly [10]. L’examen des processus de radicalisation (les départs en Syrie et les « terroristes maison »), fondé principalement sur des sources secondaires, semble achopper sur le caractère lacunaire du matériau, lié à la difficulté d’accès aux acteurs.

Dans le prolongement de cette remarque, nous souhaiterions mettre en question la notion de « mauvais garçons », dont on ne sait pas toujours clairement si elle traite de l’engagement dans les activités délinquantes où si elle reprend un label qui englobe la « jeunesse des cités » : comment envisager au sein d’un même continuum les positions de Hassan, de Radouane, dont la carrière délinquante est limitée et entièrement tournée vers la satisfaction de besoins superflus, et celle de Marley, passé par la case prison ? En somme, les raisons qui président à l’élaboration de l’échantillon méritent d’être davantage explicitées au même titre que les modalités de la socialisation religieuse. En dehors des passages sur les échanges de Coran, l’auteur n’aborde que de façon allusive les institutions et les figures qui structurent l’offre de retour vers la religion. Or, les investissements religieux ne sauraient éluder cette dimension centrale du « bricolage » qui délimite les récits disponibles.

Fabien Truong, Loyautés radicales. L’islam et les « mauvais garçons de la nation », La Découverte, 2017, 238 p., 20 €.

Pour citer cet article :

Foued Nasri, « À l’ombre de la radicalité », La Vie des idées , 24 octobre 2018. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/A-l-ombre-de-la-radicalite.html

Nota bene :

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par Foued Nasri , le 24 octobre

Notes

[1Fabien Truong, Jeunesses françaises. Bac +5 made in banlieue, Paris, la Découverte, 2015 ; Des capuches et des hommes, Paris, Buchet-Castel, 2013.

[2Le 9 janvier 2016, lors d’un hommage aux victimes de l’Hyper Casher, Manuel Valls déclare :« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

[3Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, la Découverte, 2013.

[4Fabien Truong, « Quand un prof enquête sur ses élèves. Objectivation, objections et objectifs », Genèses, n°94, 2014, p. 159-177.

[5Nathalie Kakpo, « Relégation scolaire et recherche de requalification par l’islam : monographie des religiosités juvéniles dans une ville française moyenne », Sociétés contemporaines, 2005, n°59-60, p. 139-159.

[6Ce terme désigne le processus par lequel les acteurs construisent des religiosités adaptées à leur expériences concrètes. Baptiste Coulmont, « Le bricolage, notion rituelle ? La religion pour objet. Journée autour de Danièle Hervieu-Léger, EHESS, 13 juin 2017.

[7Bilel Ainine, Xavier Crettiez, Thomas Lindemann, Romain Sèze, Saisir les mécanismes de la radicalisation violente :
Pour une analyse processuelle et biographique des engagements violents djihadistes et nationalistes, p. 10.

[8Manni Crone et Martin Harrow, « Homegrown Terrorism in the West », Terrorism and Political Violence, n°23, 2011, p. 521-536.

[9Leyla Dakhli, « L’islamologie est un sport de combat », Revue du crieur, 2016.

[10« Mes sources sont faites de ce halo, mélange de petits moments conviviaux, de témoignages directs et de propos rapportés », p. 171.