Il est difficile de penser au bien-être des générations qui viendront après nous, et pourtant nous avons à leur égard une responsabilité morale – d’autant plus grande que désormais, leur existence est menacée.
Il est difficile de penser au bien-être des générations qui viendront après nous, et pourtant nous avons à leur égard une responsabilité morale – d’autant plus grande que désormais, leur existence est menacée.
Quelles raisons avons-nous d’empêcher l’extinction de l’espèce humaine ? Quelle valeur accordons-nous à l’existence et au bien-être des générations futures ? Ces questions peuvent paraître déconcertantes, voire provocantes, tant leurs réponses nous semblent de prime abord évidentes. En effet, beaucoup d’entre nous pensent sûrement intuitivement que nous avons des obligations morales vis-à-vis des personnes futures, qu’il s’agisse de leur garantir un certain niveau de vie ou bien de ne pas leur nuire (ou du moins pas trop). Toutefois, les philosophes ont montré depuis plusieurs décennies que nos intuitions morales concernant les générations futures n’étaient pas forcément si évidentes ou que nos principes éthiques les plus éprouvés pouvaient mener à des résultats surprenants [1]. Dans un ouvrage paru pour la première fois en 2018 et récemment traduit en français, le philosophe états-unien Samuel Scheffler, professeur à l’Université de New York (NYU) pose à nouveaux frais ce problème et y apporte une réponse inattendue.
Au-delà de ce qui pourrait passer pour des ratiocinations de philosophes, la question est cruciale d’un point de vue pratique. Depuis l’invention de la bombe atomique, les êtres humains ont en effet acquis le pouvoir technique de mettre un terme à l’histoire de l’espèce, posant ainsi de manière radicale la question de leur responsabilité envers les générations futures. C’est toutefois dans un autre contexte que l’auteur choisit de situer son questionnement en priorité : celui du changement climatique (p. 24-26). Quelles raisons avons-nous de réduire nos émissions de gaz à effet de serre afin de limiter les dangers du réchauffement planétaire ? Ces raisons sont-elles toutes morales ou bien avons-nous également des raisons égoïstes de dissiper le péril que constitue le changement climatique ? Ces questions sont en effet essentielles tant, nous y reviendrons, le manque de motivation à agir semble faire obstacle à la mise en place de politiques suffisamment ambitieuses pour mettre fin à l’intensification des dérèglements climatiques [2].
L’ouvrage s’ouvre sur une critique de ce que S. Scheffler nomme le « localisme temporel », c’est-à-dire la tendance que nous aurions à nous soucier davantage du sort de nos contemporains que du sort de celles et ceux qui sont plus éloignés de nous dans le temps. Cette forme de court-termisme des individus est sans aucun doute une des causes majeures de l’inaction climatique – même s’il ne faut pas négliger non plus le court-termisme des institutions. Néanmoins, le philosophe entend montrer son caractère paradoxal. Nos actions témoignent sans nul doute d’une forme de myopie intergénérationnelle quand nous émettons des gaz à effet de serre ou détruisons la biodiversité. Toutefois, nos intuitions morales trahiraient un réel attachement à l’idée que l’aventure humaine puisse se poursuivre après notre mort. Le projet du livre semble ainsi être de nous faire prendre conscience de nos attachements, parfois insoupçonnés, à la continuation de l’histoire de l’espèce humaine et donc d’activer des motivations latentes à agir en faveur de politiques plus favorables aux générations futures.
Avant d’étudier les quatre types de raisons de se soucier des générations futures mises en avant par S. Scheffler, il convient toutefois de souligner en quoi elles diffèrent d’autres approches philosophiques dont il entend explicitement se démarquer. L’auteur consacre en effet un certain nombre de pages à la critique des éthiques utilitaristes. Il n’en partage pas l’idéal de maximisation du bien-être agrégé et doute de la force motivationnelle d’un principe de bienfaisance appliqué aux générations futures – notre sympathie envers les personnes futures éloignées et sans identité étant d’après lui trop faible et trop peu partagée. S. Scheffler étend ainsi le champ de la réflexion morale par rapport à l’utilitarisme, mais aussi à d’autres éthiques comme l’universalisme des droits humains : « Différents types de valeurs peuvent avoir un rôle à jouer dans nos réflexions sur les générations futures, et ces valeurs n’ont pas toutes à prendre la forme d’obligations morales. » (p. 37)
L’auteur défend ainsi quatre types de raisons différentes de garantir la survie de l’humanité dans le futur, liées respectivement à nos intérêts, à l’amour, à des questions d’évaluation et de réciprocité. Il nous semble toutefois que, dans l’économie de l’argumentation, ce sont les « raisons d’intérêt » qui occupent la place la plus importante, reprenant d’ailleurs la thèse principale d’un ouvrage précédent, Death and the Afterlife (« La mort et la vie après la mort », 2013, non traduit) :
« De nombreuses activités que nous trouvons aujourd’hui valoir la peine d’être menées perdraient beaucoup de leur sens et nous sembleraient de bien moindre valeur si nous pensions que la vie humaine était sur le point de s’éteindre. » (p. 54)
D’après S. Scheffler, notre attachement à ce à quoi nous accordons de la valeur (un sport, une œuvre d’art, une langue, etc.) est donc caractérisé par ce qu’il nomme une « disposition conservatrice » (p. 121), c’est-à-dire un désir que ce à quoi nous accordons de la valeur soit conservé. Nous aurions donc indirectement un intérêt personnel à ce que l’humanité survive dans le futur pour qu’un certain nombre d’activités existent toujours [3]. Pour soutenir cette idée, l’auteur propose une expérience de pensée : si l’espèce humaine tout entière était devenue stérile, ne serions-nous pas irrémédiablement affligés et ne trouverions-nous pas que toute activité aurait perdu son sens ? C’est du moins ce que pense S. Scheffler.
L’auteur nie toutefois que nos raisons soient purement égoïstes. Nous aurions donc également des « raisons d’amour » de préserver l’existence des générations futures (p. 76). À ces deux premiers types de raisons de préserver les conditions d’existence des personnes futures s’en ajoutent deux autres encore. D’une part, des « raisons de valuation » : d’une manière tout à fait radicale, le fait même que les choses aient une valeur deviendrait impossible en l’absence d’êtres humains pour leur accorder une valeur. Ce problème rejoint des interrogations classiques en éthique environnementale sur la valeur intrinsèque de la nature : « Outre la disparition des choses de valeur, l’extinction de l’espèce humaine entraînera la disparition sur Terre du fait d’accorder de la valeur » (p. 83). D’autre part, des « raisons de réciprocité » : d’après l’auteur, nous aurions, en dépit des apparences, une relation de dépendance mutuelle à l’égard des générations futures. Nous serions notamment à la merci de l’opinion qu’elles se feront de nous : feront-elles notre éloge ? nous jugeront-elles sévèrement ? nous oublieront-elles (p. 85-6) ? Au lecteur de juger, ensuite, si le fait que notre réputation post-mortem dépend de ce que les générations futures penseront de nous constitue un motif suffisamment fort et répandu d’agir en leur faveur.
L’ouvrage de S. Scheffler apporte ainsi une réponse atypique à une question d’importance capitale. Son projet de nous montrer les raisons insoupçonnées et variées que nous avons de garantir l’avenir de l’humanité est sans conteste opportun. Toutefois, on pourrait se demander si ces différentes raisons que nous pouvons avoir de nous soucier des générations futures sont toutes de bonnes raisons. On peut aussi regretter que l’ouvrage participe d’une présentation apocalyptique du changement climatique qui minore les problèmes d’injustice.
Tout au long de l’ouvrage, S. Scheffler maintient un certain flou autour de la notion de « raisons » qu’il mobilise : s’agit-il de motifs d’agir ou de justifications ? C’est une chose de se demander ce qui motive effectivement les gens et c’en est une autre de se demander si ces motivations sont acceptables moralement. Son projet aurait gagné en clarté en explicitant ce point. Une telle distinction aurait également permis d’aborder plus frontalement la question de savoir si, pour que nos actions soient morales, il faut également que nos motifs le soient, ou bien si une action morale peut légitimement être accomplie pour des motifs quasi moraux (l’amour de ses propres enfants ou de ses petits-enfants), voire amoraux (l’intérêt personnel, le désir de conformité, la peur, etc.). Comme l’a noté Dieter Birnbacher, ce problème est tout particulièrement important dans le cadre intergénérationnel, car l’éloignement temporel des personnes futures – qui sont pour nous sans visage et sans voix – affaiblit vraisemblablement notre motivation de fait à agir en leur faveur davantage qu’il n’amenuise la considération morale que nous devons leur accorder de droit [4].
Dans la même veine, on pourrait reprocher à l’ouvrage de se cantonner à la question axiologique des valeurs en laissant de côté la question normative des principes qui nous permettraient d’arbitrer entre ces valeurs quand elles entrent en conflit. Il y a pourtant fort à parier qu’en faisant le choix, par exemple d’une politique climatique, nous devions rogner sur certaines valeurs (une part de notre prospérité présente, par exemple) pour en sauvegarder d’autres (les droits fondamentaux des personnes futures, par exemple). L’auteur est d’ailleurs plutôt lucide sur ce point (p. 97).
On pourrait aussi, comme l’a fait remarquer Amia Srinivasan [5] à propos de Death and the Afterlife, trouver élitistes les styles de vie orientés vers le futur – des vies consacrées à la recherche d’un remède contre le cancer (p. 57), à l’activisme social et politique (p. 60) ou encore à la philosophie (p. 63) – que S. Scheffler met en avant pour démontrer que nous avons intérêt à ce que l’espèce humaine survive. Beaucoup de personnes mènent des vies bien différentes – centrées, par exemple, sur des plaisirs simples, le jeu ou la contemplation des choses éphémères –, les privant ainsi d’un intérêt à la préservation de l’humanité sans que leurs vies semblent pour autant moralement condamnables en quoi que ce soit.
Enfin, il faut relativiser la pertinence de la conception apocalyptique de l’éthique intergénérationnelle que propose S. Scheffler en se focalisant sur les raisons d’éviter l’extinction de l’espèce humaine. Si cette approche permet de penser adéquatement le problème posé par le risque d’holocauste nucléaire, par exemple, elle tend à occulter de nombreuses raisons que nous avons de nous inquiéter du changement climatique et d’autres problèmes environnementaux. En réduisant le changement climatique à une question de survie, S. Scheffler déforme les enjeux et minore ainsi (sans doute malgré lui) le problème des injustices. C’est une stratégie assez courante pour chercher à motiver les plus indifférents à agir contre le réchauffement planétaire, mais il ne faut pas oublier que tous les individus ne sont pas également vulnérables face aux dérèglements climatiques ni également responsables causalement et moralement d’agir pour y remédier. Plus qu’une question de survie, le changement climatique est avant tout une question de justice [6].
par , le 1er juillet
Pierre André, « Que vaut la survie de l’humanité ? », La Vie des idées , 1er juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Scheffler-Pourquoi-se-soucier-des-generations-futures
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[1] Les développements les plus célèbres à ce sujet sont sûrement ceux de Derek Parfit, qui a popularisé le problème de la non-identité ainsi que divers autres problèmes d’éthique de la population. Voir : Parfit Derek, Reasons and Persons, Oxford, Clarendon Press, 1984.
[2] Voir notamment : Pierre André et Michel Bourban, « Éthique et justice climatique : entre motivations morales et amorales », Les Ateliers de l’Éthique / The Ethics Forum, 2016, vol. 11, no 2 3, p. 4 27.
[3] L’idée n’est pas nouvelle. Voir notamment : D. Birnbacher, « What Motivates Us to Care for the (Distant) Future ? » in Axel Gosseries et Lukas H. Meyer (dir.), Intergenerational Justice, Oxford, Oxford University Press, 2009, p. 291.
[4] Dieter Birnbacher, ibid.
[5] Amia Srinivasan, « After the Meteor Strike », London Review of Books, 2014, vol. 36, no 18.
[6] Voir : Pierre André et Axel Gosseries, La justice climatique, Paris, Puf, 2024.