Entretien Arts

Perec aux Archives de Paris
Entretien avec Béatrice Hérold & Claire Zalc


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Quelles traces de la vie de Georges Perec portent les archives publiques ? Comment éclairent-elles l’histoire populaire de Belleville autant que la trajectoire de l’écrivain ? Une exposition sur l’enfance de l’auteur explore ces pistes, aux archives de Paris.

Prise de vue & montage : A. Suhamy.

La Vie des idées : Comment naît l’idée d’éclairer la vie de Georges Perec par une exposition construite à partir des archives de la Ville de Paris ?

Claire Zalc : Par la rencontre en fait quasiment quotidienne, dans le métier des historiens et celui des archivistes, entre deux pratiques de l’archive. Dans toutes mes recherches, Perec est un peu comme un fil rouge – ou un fil blanc un petit peu secret, parce que je n’en ai jusqu’à récemment rien fait. J’ai retrouvé dans mon travail de thèse, qui portait sur l’espace du Bas-Belleville, l’épicerie de sa grand-mère, et le salon de coiffure de son père – puisque c’est son père qui ouvre le salon de coiffure tenu par sa mère –, les listes nominatives de recensement… Donc j’avais fréquenté toutes ces archives-là pendant ma thèse, et le dossier de retrait de nationalité de son oncle et sa tante, et j’avais aussi cherché la fiche de déportation de sa mère, jusqu’à partir à Lubartów pour travailler depuis maintenant plus de 10 ans sur la ville d’origine de son père.

Or, il y a deux ans, j’ai eu une idée un peu saugrenue qui est de faire un podcast qui s’appelle Sur les lieux de Georges Perec sur France Culture, où il y avait quatre lieux. Le premier lieu, c’était le lieu de l’enfance, c’était la rue Vilin et il était évident à ce moment-là que j’allais venir aux archives donc j’ai contacté Béatrice à cette occasion-là. Et là ils m’ont montré des sources que je ne connaissais pas, notamment le dossier scolaire de Perec – qui a donné l’affiche de l’exposition avec cette photographie complètement bouleversante de Perec à quinze ans –, et tous les bulletins scolaires.

Béatrice Hérold : Au fur et à mesure de l’écoute du podcast et de ma vision presque « en 3D » des documents d’archive, je voyais une exposition se construire sous mes yeux, ce qui fait que j’ai proposé à Claire de mettre en scène cette partie de l’émission, cette partie des recherches relatives à l’enfance de Perec. Ça s’inscrit aussi dans un contexte porteur à la ville de Paris. L’adjointe chargée de la mémoire, Laurence Patrice, avait de son côté engagé la construction d’un parcours dans le parc de Belleville sur la rue Vilin. À cela s’ajoutait qu’on arrivait en mars 2026, au 90e anniversaire de la naissance de Georges Perec et les dieux étaient favorables pour que nous puissions porter ce projet d’exposition.

La Vie des idées : Comment donne-t-on vie au matériau issu des archives dans le cadre d’une telle exposition ?

Béatrice Hérold : Ce qui m’apparaissait d’abord important comme structure de l’exposition c’était le dialogue entre l’œuvre littéraire de Perec – principalement W ou le souvenir d’enfance, mais aussi beaucoup d’autres extraits d’œuvres – et les mots des archives, qui objectivent les faits ou les souvenirs qu’il a, qu’il cherche ou qu’il détourne. Pour mettre en scène ce dialogue, il me semblait important qu’il y ait un dispositif scénographique qui puisse être une médiation, fondée sur un principe de construction-déconstruction, de chantier. Il y a des parpaings, des choses inachevées, et ça nous paraissait répondre à notre propos et à l’œuvre de Perec.

Claire Zalc : Le premier parti pris, en effet, c’est vraiment de travailler sur la métaphore du chantier, pour mettre en scène la création littéraire et le travail de l’historien sur archives. Dans les vitrines, le texte est parfois même exposé comme une archive. C’est-à-dire qu’il y a un dialogue dans chaque séquence entre un texte de Perec et des archives, qui ne sont pas nécessairement liés mais qui se font écho.

Il ne faut pas l’oublier, c’est un parcours chronologique. Ça peut paraître un peu arrière-garde, mais on y tenait beaucoup pour raconter une histoire, et aussi parce qu’il y a une volonté que cette exposition soit accessible au plus grand nombre, comme aux collégiens, parce qu’elle a aussi une actualité : c’est aussi l’histoire de l’immigration en France, à Paris. Les deux parents de Perec sont nés à l’étranger, ont été persécutés par la France – sa mère par la France, et son père a été tué en tant que soldat mort pour la France tout en étant étranger… C’est une histoire importante, pour les élèves de Paris, et pour qu’ils puissent s’approprier cela.

Il y a donc aussi eu tout un travail de pédagogie. Par exemple sur la question des noms et prénoms : dans les cartels de l’exposition, les noms changent énormément, et lui travaille là-dessus, dans W, il se demande quel est le nom de son père, est-ce que c’est André, est-ce que c’est Isie, Jack ou Icek Judko ? Il n’y a pas une archive où il n’y a pas un nom différent ! Plutôt que d’homogénéiser, on a pris le parti de laisser à chaque fois le nom tel qu’il est dans la source. Donc les noms changent d’une vitrine à l’autre, d’un document à l’autre – et dans le petit jeu qu’on donne aux élèves, on leur propose de chercher tous les noms possibles de la mère… Ce qui donne aussi à voir que cette identité soi-disant stable est instable. Et ça, c’est un écho à Perec, qui montre l’instabilité de toutes les choses qu’on croit stable. La déconstruction, c’était aussi pour rappeler cette fluidité, cette incertitude, ce doute.

La Vie des idées : L’exposition revient sur le projet Lieux de Georges Perec. Pouvez-vous rappeler en quoi il consiste et comment les archives exposées l’illustrent ?

État de la rue Vilin en 1950, dessiné d’après le Plan parcellaire de la Ville de Paris, feuilles 139b et 140 (conservées à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris) et le Plan parcellaire de la Ville de Paris

Claire Zalc : L’entreprise de Lieux, c’est un projet un peu fou de Perec de se rendre dans 12 lieux parisiens, une fois par mois, pour les décrire dans de brefs textes appelés « Réels », pendant douze ans à partir de 1969. Par ailleurs, douze autres mois, il va tenter de se mettre n’importe où, comme au moulin d’Andé, pour écrire des « souvenirs » sur ces lieux. Et à chaque fois il va enfermer ces petits bouts de papier dans des enveloppes, pour essayer de créer. Ce qui est intéressant dans ce projet de mon point de vue, c’est que c’est un échec, puisqu’en 1974 il commence à ouvrir les enveloppes. Il est en boucle, à force de décrire tous les commerces d’une rue…

Parmi ces lieux, il y a la rue Vilin, et le quartier, où Perec est né (rue de l’Atlas), où ses parents vivaient. Ses grands-parents maternels habitent au 1, ses grands-parents paternels au 24, donc il est probable que ses parents se sont rencontrés dans cette rue. C’est la rue de son enfance dont, orphelin de père et de mère, il n’a pas de souvenir. Beaucoup de ses biographes pensent que toute cette architecture un peu folle de Lieux est un prétexte pour aller observer chaque année la rue Vilin en train d’être démolie [de 1969 à 1981, NDLR].

Il y a des inédits assez incroyables dans cette exposition, notamment sur la rue Vilin, qui rappellent que la vie de Perec est parallèle à la destruction du quartier de Belleville. Dès sa naissance, puisqu’on expose le fait qu’il soit déclaré quartier insalubre dans les années 1930 – donc au moment où il naît, c’est déjà un quartier déclaré insalubre –, et jusqu’à ce que dit Robert Bober, c’est-à-dire que la dernière pierre de la rue Vilin aurait été enlevée le lendemain de la mort de Perec le 3 mars 1982. C’est comme si l’histoire de ce quartier était l’histoire de son existence, ce qui nous amène à penser le rapport aux lieux autour d’un paysage qui bouge. Beaucoup d’historiens travaillent sur Perec et les lieux, et des géographes aussi, avec Espèces d’espaces, façon de penser le rapport aux lieux. Au-delà du fait de montrer les archives de Lieux, notre envie était aussi de penser la relation aux lieux, dans le lieu très spécifique que sont les Archives de Paris – archives locales qui portent en très grande partie sur les lieux.

Béatrice Hérold : En ce qui concerne l’enfance de Georges Perec et cette histoire de la rue Vilin, de la rue de l’Assomption, on présente les listes nominatives de recensement de la population. On observe d’ailleurs une première disparition de la rue Vilin dans nos sources, puisque la liste nominative de 1936 est lacunaire. Il nous manque quelques rues, dont la rue Vilin – on ne peut pas constater que la famille Perec habitait au 24 rue Vilin et la famille Schulewicz au 1 rue Vilin en 1936.

On peut faire la généalogie ou la biographie des personnes, mais aussi l’histoire des bâtiments. Différentes sources existent ici, dont les permis de démolir, que l’on ne conserve pas tous, mais on a bien conservé celui du 24 rue Vilin. C’est sans doute la première fois qu’on sort ce dossier, et j’ai eu la grande surprise de trouver des photos en couleur des extérieurs, de la cour et des bâtiments de logement et entrepôts, et qui venaient documenter la demande de permis de démolir. Cela fait partie des inédits assez nombreux dans l’exposition.

Claire Zalc : Beaucoup de ses biographes pensent que toute cette architecture un peu folle lui permet avant tout de pouvoir aller observer chaque année la rue Vilin en train d’être démolie. Parce que là ça bouge, au contraire de la rue de l’Assomption, qui est un autre de ses lieux, et qui – elle – reste dans son 16e arrondissement rutilant. L’idée dans l’exposition, c’est de rappeler que la vie de Perec se fait en parallèle de la destruction de ce quartier pauvre de Belleville. C’est le cas dès sa naissance car on voit bien que le quartier est déclaré insalubre dans les années 1930. Au point où – c’est ce que dit Robert Bobert même si nous n’en avons pas la preuve formelle – la dernière pierre de la rue Vilin a été enlevée le lendemain de la mort de Perec le 3 mars 1982. C’est l’histoire de ce quartier qui est l’histoire de son existence. Ce parallèle nous permet de penser le rapport aux lieux autour d’un paysage qui bouge, qui évolue.

La rue Vilin, Roger Varga, 1965

Pour les gens qui travaillent sur les lieux comme les historiens et un très grand nombre de géographes, Perec est une référence centrale. C’est en particulier le cas de son livre Espèces d’espaces qui est une leçon sur la manière de penser la relation aux lieux. Donc je pense que notre envie d’exposer était liée à notre souhait de réfléchir à la relation aux lieux – au-delà du fait que nous sommes très heureuses d’avoir pu montrer les archives de Lieux –, dans un lieu très spécifique que sont les archives de Paris, des archives locales avec énormément de sources qui portent sur les lieux.

Béatrice Hérold : Aux archives de Paris, comme dans toutes les archives communales et départementales, il y a effectivement beaucoup de sources qui permettent de documenter les lieux, la morphologie des territoires. Le lien des habitants avec les lieux sont perceptibles notamment via les recensements de la population et on pourrait multiplier les exemples. C’est l’un des fils qu’on tire pour la biographie. En ce qui concerne l’enfance de Georges Perec rue Vilin et de l’Assomption, on regarde les recensements de population et on observe qu’il y a une première disparition de la rue Vilin dans nos sources, puisque la source du recensement de 1936 est lacunaire et que cela inclut la rue Vilin. Donc on ne peut pas constater que la famille Perec habitait là en 1936. On peut aussi faire l’histoire des bâtiments avec différentes sources : ici, avec des permis de construire et de démolir. On ne les conserve pas tous mais on a bien conservé celui du 24 Rue Vilin, où vivait Perec. C’est la première fois qu’on s’intéresse à ce dossier. A son ouverture, j’ai eu la surprise de trouver des photos en couleurs. C’est un ensemble de bâtiments : la porte ouvre sur une petite cour qui dessert des logements à un étage et puis des bâtiments relevant plus de hangars ou d’entrepôts. Ça fait partie des documents inédits.

La vie des idées : Quelle est la place de Perec dans les sciences sociales ?

Claire Zalc : Perec est central pour les sciences sociales, il me semble, pour autre chose que sa biographie. Des textes comme « Penser/Classer » sont cités partout car ils rappellent aux sciences sociales qu’elles peuvent faire autre chose que des sciences sociales. Perec ne cesse de rappeler qu’il veut faire trois types de romans en utilisant trois types d’écriture. Et ça permet aussi d’autoriser les sciences sociales à faire les choses autrement. Pour moi, ça a été très important. Et puis il y a toute une réflexion sur les classements et l’espace dont j’ai déjà parlé.

Qu’est-ce que les sciences sociales peuvent apporter à la connaissance sur Perec ? Perec est quelqu’un qui cherche ses souvenirs d’enfance ou des traces. Qu’est-ce que cela signifie en termes de démarche, pour une historienne ou une archiviste de documenter son existence après sa disparition ? Ça c’est une mise en abime, je crois, de ce qu’est l’histoire et les sciences sociales en général. On est dans de l’objectivation puisqu’on va essayer de fournir un ciment pour construire une biographie en se déprenant de l’illusion biographique dont Bourdieu nous rappelle le risque, et les archives nous aident énormément pour ça, précisément pour montrer des archives qui disparaissent, d’autres qui apparaissent.

Rue du Transvaal. Rue Piat. Escalier rue Vilin, 1965, Roger Varga

On a à ce titre un autre inédit formidable dans l’exposition : car dans le recensement (la source habituelle des études de population en histoire ndlr), « on a perdu » la rue Vilin, enfin, « ils ont », enfin « qui ? » on ne sait pas finalement… Mais en mars 1936, Perec naît, le 7 du mois. Le 8 Mars a justement lieu le recensement de population qui « oublie » la rue Vilin mais on a le recensement de la maternité où sa mère donne naissance à Perec et donc on la voit inscrite avec les autres parturientes dans le registre. Alors que c’est une faute administrative ! Théoriquement, Perec et sa mère devraient être dans un autre volume. Ces choses-là permettent de travailler à ce que c’est que d’écrire une biographie. Et ça, c’est une démarche de sciences sociales intéressante.
On a aussi beaucoup travaillé le rapport entre le « je » et le « nous ». On a essayé d’insérer Perec dans son quartier, au milieu d’autres. Dans le registre de son école, il y a 21 enfants qui sont déportés et qui sont inscrits sur ce registre. Donc travailler sur une personne, c’est aussi travailler sur un itinéraire parmi d’autres et là, je pense que les sciences sociales se démarquent un peu d’un travail purement biographique et d’une approche psychanalytique comme peut l’être celle de Claude Burgelin même si pour moi c’est un livre exceptionnel, vraiment, et qui est très important pour les perecquiens. Notre propos est différent : on l’a pensée comme une exposition sur les archives, les lieux, les sources pour pouvoir écrire les histoires biographiques.

Pour revenir sur la question du rapport entre singularité et le collectif, il y a un document qui est la lettre de protestation des grands-parents paternels de Perec. Ils possèdent une épicerie juste à côté de la rue Vilin, au passage Pékin, au moment de la spoliation. C’est tout à fait emblématique car c’est à la fois une personne qui proteste alors que tout le monde n’a pas protesté, mais ça fait écho à d’autres protestations qu’on entend très peu. Mais cela met aussi en avant d’autres choses : la grand-mère écrit pour tenter, pour supplier qu’on lui laisse cette épicerie. C’est une femme qui a 65 ans, qui vraisemblablement parle mais n’écrit pas le français. On voit très bien avec l’encre que c’est un texte à trous. Un écrivain public a dû l’écrire pour eux et il y a des trous où on peut voir qu’ils ont rempli l’âge ou le prénom de leur fils. C’est tous ces éléments qui nous intéressaient en montrant les archives dans leur matérialité.

Perec a très peu utilisé les archives, il n’est pas un homme d’archives. Il décrit quelques photographies, un peu de documents mais très peu, surtout dans W. Il n’est jamais allé chercher des archives, et pourtant son œuvre fait beaucoup écho aux archives avec ce qu’il appelle « la sècheresse objective ». C’est une œuvre très âpre et qui peut ne pas être facile. Il y a des textes fastidieux et ça fait écho à l’archive. Mettre à côté les textes et les archives, c’était aussi rappeler le côté un peu rugueux de ces deux types de matériaux.


 L’exposition Georges Perec, archives d’une enfance est à visiter jusqu’au vendredi 22 mai aux Archives de Paris, 22 boulevard Sérurier, Paris 19e. Entrée libre du mardi au vendredi de 9h30 à 17h30.
 L’exposition en plein air En remontant la rue Vilin retrace l’existence de la rue disparue dans le parc de Belleville. Elle est à visiter jusqu’au 30 juin. [https://www.youtube.com/watch?v=vGn0CB1PZHQ]
 Le projet Lieux de Georges Perec a fait l’objet d’une publication en 2022 aux éditions du Seuil, en livre, et en parcours numérique augmenté. Celui-ci permet de naviguer librement à travers les « souvenirs » et « réels » écrits par Perec, au gré d’une recherche par date ou par lieu.
 Le site des Archives de Paris met à disposition de nombreuses ressources et documents. Le Fonds Roger Varga regroupe de nombreux clichés du quartier de Belleville et de ses démolitions entre 1962 et 1982.
 Le documentaire audio Sur les lieux de Georges Perec , de Claire Zalc, dans la série LSD sur France Culture, est disponible gratuitement en podcast.
 Le documentaire En remontant la rue Vilin , réalisé en 1992 par Robert Bober, fut réalisé en hommage à son ami Georges Perec.

par , , le 1er mai

Pour citer cet article :

Annabelle Allouch & Julien Le Mauff, « Perec aux Archives de Paris. Entretien avec Béatrice Hérold & Claire Zalc », La Vie des idées , 1er mai 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://laviedesidees.fr/Perec-aux-Archives-de-Paris

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